Vu, lu, entendu...

Institutrice-paysanne en garde à vue !


19/06/2014

En France, aujourd'hui encore, on peut faire trois jours de garde à vue dans des conditions dégradantes pour avoir manifesté contre un projet d'aménagement agro-industriel ! Dominique Henry était l'une des cinq gardés à vue suite à l'action contre la "ferme - usine des 1000 vaches". Elle livre ici son témoignage.




L'usine-ferme des 1000 vaches dénature les perspectives écologiques de la méthanisation

La méthanisation est une bonne idée dans le cadre de la diversification énergétique mais est-ce toujours le cas quand elle est détournée de son esprit qui était de traiter les effluents des exploitations agricoles pour en obtenir de l'énergie.  C'est le cas d'école posé par le projet de "ferme des 1000 vaches", véritable une usine à méthanisation qu'il faut "nourrir" pour qu'elle tourne. D'où les 1.000 vaches...


Fin août 2011, la population d'une petite commune de la Somme apprend que sur ses terres (et celles de la commune voisine) va être installée, sous peu, la plus grande ferme-usine de France. Un élevage laitier géant sera associé à un méthaniseur de puissance industrielle (sous couvert agricole). La population s'alerte face aux risques de pollution qu'elle pressent ! La lutte s'organise autour de militants de la Confédération Paysanne et de l'association Novissem -  NOVIllages Se Soucient de leur ENvironnement. 

En juin dernier, en vue d'interpeller Stéphane Le Foll et Ségolène Royale, une soixantaine de militants ont engagé une action démontage (sans casser), vite réprimée. Dominique Henry, institutrice et paysanne en retraite comme elle se caractérise elle même, livre ici un témoignage brut de trois jours de garde à vue dont les conditions éprouvantes et dégradantes n'ont manifestement d'autre but que de casser l'énergie des militants : c'est raté !

On peut ne pas partager la radicalité de telles actions de démontage mais comment ne pas être choqué par cette illustration de l'usage abusif de la garde à vue dans notre pays, sous un gouvernement de gauche.


Sortie de garde à vue pour Dominique Henry
Sortie de garde à vue pour Dominique Henry

« Provoquer un débat public sur l'orientation de l'agriculture dans notre pays »

« Quand j'ai entendu parler de cette action à l'usine des 1000 vaches, je n'ai pas hésité. Cet endroit où 1000 vaches et 750 veaux et génisses seront enfermés en permanence me donne la nausée... Le projet imaginé par M. Ramery ( entrepreneur en BTP déjà patron de 3500 salariés) prévoit de produire de l'électricité à partir d'un immense méthaniseur alimenté par le lisier, le fumier, des résidus de céréales et autres végétaux.

Le méthane libéré par la fermentation alimente un générateur électrique d'une puissance équivalente à 25 éoliennes. Le courant sera racheté par EDF. Encouragé par les primes, le méthane agricole est un nouvel agro-business. Le lait n'est qu'un sous-produit du lisier, du lait low cost, vendu à moins 20% du prix du marché. Un projet démesuré, aux conséquences environnementales et sociales inadmissibles, pour le profit d'une seule personne ( M. Ramery fait partie des 350 personnes les plus riches de France ). Antidémocratique.

Le maire de Drucat, le village concerné, est contre ; les villageois ont monté une association pour défendre leur cadre de vie (Novissen). Les villageois ne peuvent se faire entendre ; les agriculteurs, prônant une agriculture paysanne créatrice d'emplois et fournissant des produits de qualité, sont mis au rebut. Il est temps de provoquer un débat public sur l'orientation de l'agriculture dans notre pays. Action. »


Mercredi 28 mai au petit matin

« Nous sommes une soixantaine motivés à nous approcher des immenses bâtiments. Démonter, dévisser, déboulonner, ne rien casser bien sûr. Tout reste sur place sauf une partie du matériel qui doit être remis à Stéphane Le Foll qui déjeune le jour même à la Villette (Paris) avec Ségolène Royal. Un groupe part assez rapidement dans ce but. Un ouvrier arrive, agressif. Bien sûr, c'est son outil de travail. Certains essaient en vain de discuter.

Les journalistes arrivent, plusieurs d'entre nous sont interviewés. Les forces de l'ordre ne tardent pas et vont directement vers quatre personnes pour relever leur identité. Tous les militants présents s'étonnent et donnent leur carte d'identité, pour cette action revendiquée collectivement. Dès que tous les journalistes attendus sont venus, nous décidons de lever le camp.

En arrivant aux véhicules on aperçoit les fourgons qui déchargent les CRS. J'ai à peine le temps de comprendre qu'ils sont sur moi pour m'embarquer. Des militants s'interposent, montrent leurs outils, demandent à être arrêtés mais rien n'y fait. Je me retrouve embarquée avec trois gendarmes dans un fourgon qui roule à vive allure vers Hallencourt. Le temps est suspendu.  9H30. Je suis placée en garde à vue. Interrogatoire : qu'est-ce que je faisais là ? Dans quel but ? Comment ? Etc, etc....une seule réponse : le silence !

L'adjudant tape plein de choses sur son ordo, me réinterroge, retape ….vu mon refus de répondre, les questions se font plus rares. 12 h. Je demande si j'ai le droit de manger, ce n'est visiblement pas prévu, j'ai quand même droit à une barquette réchauffée d'une bouillie indéfinissable. Pour les toilettes je suis accompagnée, porte ouverte, super ! 13 h. Transfert à Abbeville à un train d'enfer avec trois gendarmes. J'aperçois quelques manifestants à l'arrivée de la gendarmerie, ça réchauffe le cœur. Je ne sais pas combien ont été arrêtés.

L'interrogatoire recommence. On me dit que si je ne dis rien la garde à vue va durer. On me laisse mon sac pour l'instant, je peux dessiner entre les questions. Je peux voir mon avocat. Il m'explique que la garde à vue peut durer 24 h. Je commence à comprendre que je dois m'armer de patience. 18 h. On m'emmène à une confrontation avec un ouvrier du site qui a photographié quatre personnes en action. C'est comme ça qu'ils ont choisi.

19 h 30. Convocation devant le substitut du procureur qui me reproche dégradation et vol en réunion. Ma garde à vue est prolongée jusqu'à 9 h 30 le jeudi. On me transfère à Hallencourt pour la nuit. On m'ouvre la porte d'un « cachot » (comment appeler ça autrement?) où je réalise que je vais devoir passer la nuit. Un sommier en béton, un « matelas » en plastique de 5 cm d'épaisseur, des couvertures de l'armée, un trou au fond pour les besoins (sans chasse d'eau).

On me retire toutes mes affaires. On m'explique que je pourrais me suicider ; j'ai beau expliquer que je ne suis pas du tout suicidaire, que j'ai quatre enfants et six petits-enfants, rien n'y fait. Quand la lourde porte se referme sur moi (combien de verrous ? 4 au moins) je suis sous le choc. Je ressens une telle inhumanité. J'aime écrire, lire, mais on ne me laisse rien. Je suis face à 4 murs sales et à un trou. J'ai quelques instants le sentiment que je ne suis plus rien. Il ne s'agit pas seulement de privation de liberté, c'est autre chose ; dans quel but agissent-ils ainsi ?

Je pleure un bon coup puis je m'organise pour gérer mon temps : quelques mouvements de yoga, que passer en revue dans ma tête pour que ce temps se déroule au mieux. Je réussis à dormir. Le lendemain matin je demande à faire ma toilette ; ce n'est visiblement pas prévu non plus, on me trouve deux lingettes minuscules. Pas d'eau. »


Jeudi 29 mai 9h.

« Retransfert à Abbeville. Je comprends que la garde à vue est prolongée de 24h. Je suis blasée. Mais les manifestants sont là, je les entends et je les aperçois même par la fenêtre, ça fait vraiment chaud au cœur. Ils ne désarment pas. Je vois sur les journaux laissés sur le bureau que le porte-parole de la Conf a été arrêté en revenant pour nous soutenir.(J'apprendrai plus tard comment il a été plaqué au sol par les gardes du corps de M. Le Foll et la violence de son arrestation ).

Les médias sont bien présents. Entre les questions je dessine : notre ferme, les champs, les vaches, chacune avec son nom et son caractère. Les militants me font porter des sandwichs, trop bien. Puis c'est la douche froide : ils parlent de me remettre en cellule d'isolement. Je me jette sur la fenêtre et je hurle qu'on va m'enfermer. Les potes en-dessous font le bazar.

Ils me ramènent dans ce cachot, je vois les militants postés à la grille. Courage ! 4 heures dans ce cachot, avec rien, enfermée par 2 gendarmes qui ont l'âge de mes enfants. On ne me laisse pas un gobelet d'eau sous prétexte que je pourrais le découper et l'avaler …? ils disent qu'ils ne sont pas psychologues, dommage. Je vais chanter, ma France de Ferrat, des chansons d'amour et de lutte, ça résonne pas si mal ; le temps passe.

Retransfert. Je demande à voir mon avocat qui m'annonce que je serai présentée au juge d'Amiens le lendemain. Le retour en cellule est une horreur. Je sais que ça ne durera pas, que ce n'est rien comparé à d'autres. Ma tête raisonne mais les larmes coulent toutes seules Je réussis à gérer. Je m'endors mais un abruti me réveille en pleine nuit pour savoir si je vis toujours.   »

 


Vendredi 30 mai transfert à Amiens

« Avant de partir j'offre à certains gendarmes mes dessins, ils ne paraissent pas insensibles. Je comprends qu'on va me menotter. Ils sont sur les dents. Départ donc menottée encadrée de trois gendarmes armés jusqu'aux dents avec des gilets pare-balles. On part en convoi, sirènes hurlantes, avec 2 motards qui ouvrent la route, ils ont ordre de ne pas s'arrêter. Que doivent penser les personnes qu'on croise ? Que j'ai commis un infanticide ou découpé mon amant en morceaux ? J'essaie d'avoir de l'humour pour prendre du recul !

Arrivée à Amiens je vois mes potes et je lève les poignets dans leur direction ; on me tire à une telle allure dans le palais de justice que je manque tomber à terre. On attend les cinq dans des « cages ». Les gendarmes se marrent entre eux. Je chante. Verdict : je suis placée sous contrôle judiciaire jusqu'au procès qui doit avoir lieu le 1er juillet avec interdiction de rencontrer mes «complices » sinon c'est la prison immédiatement m'a dit le juge.

En clair on nous empêche de préparer notre défense ensemble. Ils ne connaissent pas (et n'aiment pas) l'action collective. Ainsi l'objectif est clair : - faire passer individuellement les 5 personnes interpellées pour de dangereux illuminés - éviter tout débat démocratique et museler les opposants au projet - orienter l'agriculture vers une industrialisation avec des coûts les plus bas possible Des campagnes vidées de leurs paysans, sans vaches dans les champs, parsemées de grands bâtiments-usines ! Des scandales sanitaires à répétition, l'eau et le sol irrémédiablement pollués ! (comme c'est le cas pour les rivières de Franche-Comté)  »
 

Dominique Henry
Institutrice et paysanne en retraite

 


Pour en savoir plus, deux sites

Celui de l'association Novissem -  NOVIllages Se Soucient de leur EN vironnement. 
Celui des amis de la confédération paysanne. On y visionnera un amusant et grinçant "film de boycott"





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Le billet de la semaine

Les vieux

Papy Michel (Drucker), 76 ans, publie 286 pages "pour rester jeune" tout en attaquant de nouveau le "jeunisme ambiant". N'y a-t-il pas là une sorte d'antilogie, pourrait chuinter notre académicien chenu Valéry Giscard, 92 ans ? Vouloir rester jeune quand on est vieux, n'est-ce pas du jeunisme ? En fait, Papy s'accroche, vieille histoire. Brassens lui a pourtant dit que le temps ne fait rien à l'affaire : quand on est, on est. Et surtout pas être et avoir été. Au demeurant, on peut être vieux et dans le vent : face à la dictature de l'instant, ne fait-on pas aujourd'hui l'éloge de la lenteur, l'atout majeur des vieux ? Donc, rester gaillard mais lent, engagé mais lent. Marcher lentement ralentit le temps. Pourquoi courir, pédaler, sauter, pour  « mourir jeune », le pire ? Non, plutôt être vieux. Mourir très vieux. Au final, même, « les vieux ne meurent pas, ils s'endorment un jour... », comme chantait Brel mort trop jeune il y a 40 ans ce mois-ci. Déjà. Comme le temps passe.

Michel Rouger

16/10/2018

Nono