Vu, lu, entendu...

03/02/2012

Wislawa, la poétesse, Nobel anonyme



« Voilà par quoi on aurait dû commencer : le ciel. Fenêtre sans rebord, sans feuillure, sans vitres...  » Le ciel s'est ouvert une nuit où il gelait à pierre fendre. L'anonyme la plus célèbre de Pologne est morte le 1er février à son domicile, dans un modeste appartement à l'écart du centre de Cracovie.

« Quatre heures du matin... Heure vide/ Sourde aride/ Fond du fond de toutes les autres heures... » Ce souffle glacé du fleuve d'Héraclite, Wislawa Szymborska l'apprivoisait déjà dans « De la mort sans exagérer » en 1957. La poétesse polonaise avait reçu le prix Nobel de littérature en 1996. Et avait tout fait depuis pour retourner à l'anonymat. Quitte à froisser les autorités de son pays. Refusant les cocktails et les invitations à l'étranger.

Wislawa, la poétesse, Nobel anonyme

Les honneurs en horreur

« Ma principale activité consiste à dire non », disait Michal Rusinek, son fidèle secrétaire, un universitaire polonais à l'humour très britannique. Non aux médailles, aux cocktails, aux grigris des honneurs. Tout ce qu'elle souhaitait: retourner à son bureau pour écrire. Des textes ciselés avec une précision d'orfèvre. D'une rareté absolue. "J'écris la nuit. Le jour, j'ai la fâcheuse habitude de relire ce que j'ai écrit pour constater qu'il existe des choses qui ne supportent même pas l'épreuve d'un seul tour du Globe."

Les fruits amers de la célébrité, Wislawa Szymborska les avait goûtés en 1996 lorsque son téléphone avait joyeusement carillonné. Des appels en provenance du monde entier. New-york, Londres, Paris, Stockholm, Tokyo, Buenos-Aires... Des journalistes l'avaient soudain assaillie de questions. Auxquelles elle avait répondu par un grand blanc. Affolée, la poétesse avait appelé son ami Milosz, prix Nobel de littérature installé lui aussi à Cracovie. « Décroche ton téléphone », lui avait-il dit dans un éclat de rire. « Impossible, lui avait-elle répondu, la prise se trouve derrière une armoire. »

Un peu surpris, les membres du comité du Prix Nobel de littérature avaient dû eux aussi l'apprivoiser. Affolés lorsqu'ils avaient découvert le texte de son discours : un simple feuillet minimaliste. Wislawa Szymborska avait fini par accepter de se remettre à son bureau. Et décidé dans la foulée de se débarrasser du million de dollars qu'elle venait de recevoir. Pas si simple de donner. Car tout le monde voulait recevoir. L'argent a fini par aller à une oeuvre philanthropique. Avec une seule exigence : respecter la plus grande discrétion.

Autour d'un martini blanc

Des yeux pétillants, une écriture minérale. Wislawa Szymborska déclinait donc les entretiens avec la presse. Elle avait pourtant accepté de recevoir Histoires Ordinaires parce que nous avions mentionné Agrippa d'Aubigné. Elle avait donc posé ses conditions : centrer l'entretien sur l'auteur des « Tragiques ». Extravagante en diable. Tout sourire, elle nous attendait sur le pas de la porte, une cigarette à la main. Nous n'en menions pas large. Notre feuille de route nous conduisait dans des textes touffus et sombres. La tragédie sanglante des guerres de religion. « La pologne était à l'époque le pays le plus tolérant d'Europe », avait-elle précisé avant de briser la glace et de nous offrir un verre de martini blanc.

Membre du Parti communiste à la fin de la Seconde guerre mondiale, elle avait vu ses rêves de fraternité se briser sur les écueils du stalinisme. En 1975, elle s'était associée aux intellectuels qui protestaient contre la décision du Parti communiste polonais d'inscrire dans la constitution une « clause d'alliance éternelle avec l'Union soviétique ». Il avait fallu ensuite toute la bêtise et la dérive populiste des frères Kaczynski pour qu'elle fasse un retour public sur la scène politique en 2007.

Patrice Moyon










Le billet de la semaine

​Essentiel


Les commerces "non essentiels" vont rouvrir samedi, c'est l'essentiel. Qui donc d'ailleurs, dont le boulot est sûrement essentiel, a bien pu estimer que vendre un livre est moins essentiel que de vendre un whisky ? La question est d'autant plus grave qu'essentiel renvoie à essence et sans essence on n'avance plus, c'est la panne. L'essence humaine on veut dire, la conscience d'être. En quelque sorte, je vends donc je suis, quand je ne vends plus, je ne suis plus. Ou j'achète donc je suis. Ou... Etc. Toute cette histoire d'urgence sanitaire nous emmène décidément dans des questions vraiment essentielles. Par exemple, peut-on "être" sans être libre ? Non ? Alors il faut descendre dans la rue contre la nouvelle loi qui réduit un peu plus les libertés. Et résister au Black Friday. Comme au virus qui entrave aussi nos libertés, tue même parfois. Que de dilemmes en cette fin 2020 ! Voilà qui ferait une belle discussion, dans une franche amitié, autour d'un demi. Mais le bar reste fermé. Pas essentiel, qu'ils disent.

Michel Rouger
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26/11/2020

Nono



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