(Dé ?)confiné·e·s

29/05/2020

Le temps des invisibles

Par Françoise Maine


Au sein d’un tiers-lieu, Les ateliers Jean Moulin à Plouhinec dans le Finistère, l’équipe est confinée ensemble. Dès le début, elle s’est proposée pour aider à la livraison des courses pour les ainés du territoire, en collaboration étroite avec le CCAS de la commune de Plouhinec. D’appels téléphoniques en dialogues masqués, les rencontres se font, les liens se tissent comme jamais.


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Il s’appelle André (*), je ne le savais pas jusque là, je ne l’avais qu’aperçu, le long du trottoir, chaque vendredi après-midi. Maintenant je sais qu’il s’appelle André, et que du fond de ses 94 ans, il erre dans le quartier, perdu, le confinement l’a égaré dans un espace-temps qui l’impressionne. Sans télé, sans téléphone, sans même un frigo, pas de suivi médical, il ne comprend pas pourquoi il ne peut se rendre comme tous les vendredis après-midis chez Carrefour, avec la navette dédiée à cet effet, pour y faire les courses de la semaine. Egaré dans un quotidien bouleversé, il frappe aux portes des voisins, vient nous voir affolé. Lui expliquer le confinement revient à échanger avec un extra-terrestre. Il habite à deux pas de chez nous mais jusque là, il n’était qu’une silhouette parmi les ombres. Tout comme cet homme qui vivait dans sa voiture depuis juin dernier, et qui était passé inaperçu aux yeux de tous. Depuis le début des livraisons organisées avec le CCAS, nos regards se sont portés sur d’autres réalités, moins visibles, plus éloignées de l’agitation du monde du travail. Et si cette crise, faisait remonter à la surface, la face cachée de nos sociétés bancales ?

Marie-Louise, elle, a 87 ans, elle conduit, enfin elle conduisait, mais là elle a compris qu’il ne fallait pas qu’elle sorte en dehors du jardin. Ce matin, en allant lui chercher sa liste de courses, elle finit par craquer : « Je vais reprendre ma voiture, juste pour le pain, je peux, hein ? Parce que si je ne conduis plus pendant quinze jours, je ne saurai plus jamais conduire. » Ils sont nombreux, ceux et celles rencontrées lors de ces tournées, pour lesquels la perte d’une autonomie minimale fait peur, sans compter celle d’être potentiellement contaminé. C’est aussi la même angoisse pour les bénévoles, des gants, des masques, du gel et encore du gel, et puis se laver les mains, non les gants et puis se relaver les mains, changer de gants, et désinfecter tous les produits que nous leur rapportons. D’angoissés à anxieux, on finit par trouver un terrain d’entente, des conversations derrière les fenêtres, depuis le fond du garage, ou sur le pas des portes. Les intérieurs paraissent, depuis le perron, bien rangés, rien ne traîne, les étagères de la cuisine respirent l’ordre et la minutie. Les pelouses bien tondues voisinent avec les voitures qui dorment dans les garages, sous des housses, comme si elles allaient dormir là longtemps.

Nous n’entrons pas, déposons les sacs nettoyés sur le pas de ces univers clos, pétris d’humanités discrètes. « Si on vous croise dans la rue, après, je ne saurais pas qui vous êtes, avec les masques, on ne sait pas qui est là. » Mais oui Pagrid, nous reviendrons la prochaine fois avec une photo de l’équipe, sans les masques. « Mais on sait que vous nous souriez, cela se voit dans vos yeux tout de même. » Retour à la voiture, avec la liste, écriture d’une génération où précision et lisibilité est un duo toujours gagnant. Des graphies d’une autre époque, relecture avec eux, il nous tient à cœur de ne pas les décevoir et de leur rapporter ce qu’ils veulent vraiment. Même si parfois, c’est la galère dans les rayons. « Tu te souviens où est planqué le Tapioca ? » « C’est plus en pack de douze, les fromages frais au chèvre ? » « Plus de banane bio, on en prend des pas-bio ? » « Non ça, c’est du fromage à la coupe »…

Sur la route, qui nous conduit à nouveau chez eux, le soleil déborde de partout, l’océan est au bout de chaque rue et les regards qui nous attendent, trahissent la joie de simplement, parler à d’autres, de reléguer la solitude au-delà des rochers de la pointe du Raz. Yvan, marche un peu le long du mur près du jardin « là, juste 100 m, j’ai le droit ? » « Surtout revenez la semaine prochaine ? » « Ça finit quand ce truc ? »… et les discussions masquées glissent sur la vie tout entière : « Les infos une fois par jour, c’est suffisant, vous êtes surs ? »… Les allers et venues du côté des pharmacies précisent aussi l’état de santé de tous ceux et celles que nous rencontrons, des fragiles parmi les fragiles.

Sur la bordure de leurs fenêtres, au coin des rideaux, leurs mains parlent la langue des reliants, des passeurs, des causeurs de vie. Les fleurs de leurs jardins tranquilles, toutes joyeuses dans ce printemps mondialement singulier, nous ouvrent à d’autres relations de proximité, d’autres formes de solidarité. Combien sont-ils comme André, Marie-Louise, Anne, Georges, Huguette… à passer inaperçus dans nos vies bien agitées ? Enfin la vie d’avant.

Leurs voix en sourdine, appellent à les entendre aujourd’hui, un peu plus qu’hier et leurs regards émus nous rappellent à nos utopies. En fermant la barrière du jardin, derrière nous, les solitudes cachées n’aspirent qu’à la libération. Au volant, longeant les murs de pierre, qui en ont vu bien d’autres, la quête du sens de nos existences, reprend ses droits.

Tous ces invisibles que la crise sanitaire met en lumière, malgré eux, saurons-nous les écouter davantage ? Quand l’accélération reprendra, quand tout ira si vite, que le temps viendra à nous manquer… Si leurs rencontres nous bouleversent, comment ne pas bouleverser alors un avenir sans copier-coller sur notre passé.

Françoise Maine

26 avril 2020

(*) Les prénoms ont été changés.



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