Vu, lu, entendu... Maghreb

19/11/2015

Détruit par la guerre d'Algérie, le village revit


Détruit en 1958, le village de Tazla, en Kabylie, ressuscite. Ses vingt foyers y parlent biodiversité, écologie, développement local. Des jeunes de la banlieue parisienne y retrouvent leurs racines et d'anciens soldats français y apaisent leur conscience...


Détruit par la guerre d'Algérie, le village revit
Reportage paru dans Ouest-France le 4 septembre 2009.

TAZLA (de notre envoyé spécial). ¯ C'est un village de pierres sèches, niché dans les montagnes kabyles... Sous le soleil brûlant de midi, il semblait muré dans le silence quand Abdeslam, la trentaine, s'est approché.

Il nous a conduits à la fontaine où l'eau fraîche coule depuis cinq siècles. Et ensuite au cimetière, où reposent quatorze villageois et six maquisards tués par des bombes françaises pendant l'été 1958. Enfin, Seddick nous a ouvert sa maison et peu après, Khaled Terranti est arrivé. Bienvenue à Tazla autour du tahboult, le délicieux gâteau aux oeufs et au miel.

Tazla ne se livre pas d'emblée à l'inconnu. Le village a été trop agressé. Par l'armée française jadis, les terroristes islamistes il y a peu. Depuis deux ans, tout ça est en train de s'éloigner. Grâce à Khaled, enseignant à Moka, sur un piton voisin, et à tous ses amis de l'Association socio-culturelle de Tazla.

Faire du village un modèle

 Les choses changent, « sans faire de politique », insistent-ils avec force. Ils ont restauré la mosquée là-haut, près du cimetière. Ils ont acheté un fourgon pour transporter les écoliers à Tizi Lekhmis, à 15 km : « Depuis un an, quatorze enfants y sont scolarisés.» De dix familles il y a six ans, Tazla est remonté à vingt et l'écho de son combat a franchi les montagnes.

La nouvelle est d'abord parvenue à Montpellier, où travaille l'ingénieur agronome Nordine Boulahouat. Avec son association BÉDÉ, qui appuie depuis quinze ans les agricultures paysannes en Europe et en Afrique, l'homme s'est promis de « faire de Tazla un modèle de développement ». Tout en sauvegardant la biodiversité de sa Kabylie natale.

Le figuier à fleurs qui parfume les rues du village va faire des petits. Une pépinière a démarré. Un élevage de chèvres laitières et une fromagerie sont en projet. On songe à des sentiers de randonnée. BÉDÉ a mis Tazla au coeur d'un réseau. Les villageois travaillent avec des chercheurs en agronomie d'Alger, des spécialistes maghrébins de l'environnement et de la biodiversité en montagne.

Rémi, l'ancien appelé, et Djoudi, l'ancien moudjahidine

Tout autour du village, des clôtures protègent désormais les jardins en pente des sangliers. Ça, c'est l'œuvre de Rémi Serres, un paysan retraité du Tarn. Un autre ami, une autre histoire...

Rémi Serres a fondé il y a cinq ans l'Association des anciens appelés en Algérie contre la guerre. Ses membres reversent leur retraite de combattant dans des actions en faveur de la paix. Rémi le paysan a rencontre Nordine l'ingénieur et fait de Tazla l'action phare de son association. L'ancien soldat est déjà venu trois fois ici. « Les habitants sont devenus des amis », confie-t-il au téléphone.

Tous les sentiers semblent mener à Tazla. De sa banlieue parisienne, Hocine Bensebane, qui avait fui le village à 2 ans sous les bombes françaises, a créé un blog pour recréer des liens entre ici et là-bas. Des jeunes Français sont déjà allés y retrouver leurs racines. Rémi Serres y a croisé aussi le moudjahidine Djoudi Attoumi. ll a gagné l'estime de l'ancien combattant indépendantiste de Béjaia. Proche du colonel Amirouche, « le lion de la Soummam », Djoudi Attoumi achève un ouvrage sur les appelés français qui ont sauvé l'honneur de la France auprès des Algériens.

« Des précurseurs », dit "Tonton Rémi"

Ensemble, tous ces gens multiplient les actions. Les jardins ont été irrigués. Rémi a apporté une kassine, sorte de charrue adaptée au sol de montagne. Les poubelles de tri sélectif se succèdent le long des murs.

À l'entrée du village, une petite épicerie autogérée, une « boutique solidaire », a été ouverte. Toutes les rues ont été cimentées. Cette année, le grand chantier, c'est l'adduction d'eau: ils vont y mettre les 2 900 € qui leur ont été donnés et construire eux-mêmes le château d'eau.
Au cœur d'une Algérie prisonnière de son histoire, le village kabyle respire dans sa montagne un air de modernité en enracinant son avenir dans son patrimoine, ses tomates roses, figuiers, oliviers, haricots ou piments...

Les jeunes sont invités à s'en saisir : « Nous projettons d'en faire travailler vingt-cinq, âgés de 6 à 18 ans dans une pépinière de plantes locales. Ils viendront semer, piquer, récolter avec les agriculteurs », a ajouté Khaled Terranti quand nous nous sommes séparés à la sortie du village. Comme dit Rémi Serres, surnommé ici Aâmi Rémi (tonton Rémi): « Les gens de Tazla sont des précurseurs. »

Michel ROUGER 





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Violence d’État

Réalisant sans coup férir le vœu du Président de rendre le pays « plus humain » en 2020, trois policiers ont interpellé le 3 janvier à Paris un coursier à scooter, Cédric Chouviat, 42 ans, père de 5 enfants, et l’ont asphyxié par un plaquage ventral complété par une fracture du larynx. Mourir lors d’un contrôle routier… Les années se suivent et se ressemblent. L’année 2019 avait commencé par le coma, le 12 janvier, à Bordeaux, du Gilet Jaune Olivier Beziade, touché en pleine tête par un tir de LBD40, qui a inauguré une année répressive jamais vue dans un mouvement social. Le 21 juillet, à Nantes, les lacrymogènes des CRS ont aussi poussé Steve, 24 ans, dans la Loire. Mourir lors d’une Fête de la musique... La violence d’État ne désarme plus. Car le coupable, bien sûr, est moins le policier frappeur que les autorités qui l’arment, le couvrent, lancent leurs forces au premier attroupement, fût-il festif, pour impressionner, intimider. Quand le libéralisme autoritaire fait du citoyen ordinaire un adversaire... 

Michel Rouger
  

09/01/2020

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