Citoyenneté / Libertés

20/10/2019

Le dernier voyage d'Henryane de Chaponay, l'altermondialiste royale

Texte et photos : Isabelle Bois


En 2013, Histoires Ordinaires était allé à la rencontre d’Henryane de Chaponay, cette grande militante de sang royal qui préférait la noblesse du cœur à celle des titres. Henryane de Chaponay est décédée mercredi 9 octobre à 95 ans. Isabelle Bois fait partie des journalistes qui l'ont très bien connue. Elle raconte.



henryane.mp3 Henryane.mp3  (19.65 Mo)


Jusqu’à il y a quelques années, lorsqu’on tentait de la contacter, il n’était pas rare de s’entendre répondre au téléphone, « Henryane n’est pas là  », en portugais, français, espagnol, anglais… Henryane de Chaponay était à nouveau partie sillonner la planète à la rencontre des militants, des humanistes qui faisaient bouger et changer le monde. Et elle avait laissé son appartement biscornu du quai de Bourbon à une connaissance passant par Paris. Réussir à la voir pouvait relever du défi  !

C’est que cette fille de Geneviève d’Orléans et du marquis Antoine de Chaponay, née en 1924, avait choisi la noblesse de cœur, plutôt que celle des titres. « Pour moi, on ne naît pas élite ou noble, on le devient par la délicatesse des sentiments, la dignité du comportement, le respect des autres quels qu’ils soient  », expliquait-elle dans "Toile filante". « Si les personnes sont en grande partie déterminées par leur position dans la société, leur culture, leur éducation, elles sont en même temps responsables de leurs choix et de leur éthique personnelle. » Une voie que cette citoyenne du monde a suivie tout au long de sa vie posant son intense regard bleu sur les personnes autant que sur les animaux, la nature qui l’environnait. 

Le dernier voyage d'Henryane de Chaponay,  l'altermondialiste royale

Pilote d'avion à 17 ans

De son enfance au château de la Flachère (Rhône) et Tourronde (Haute-Savoie), près du lac Léman, souvent auprès de sa grand-mère, la duchesse de Vendôme (auteure d’un herbier des fleurs des Alpes réalisé à l’aquarelle), elle avait gardé une passion pour la campagne, la faune, la flore, et un intérêt pour le dessin. L’esprit aventurier, elle partait souvent explorer le territoire autour du château avec son frère et complice, Pierre-Emmanuel, donnant un coup de main au passage au fermier (traite, récolte des foins…). Un paradis pour cette fillette vive, libre et indépendante.

Quelques années plus tard, son passage à l’école des Dames de Saint-André, près de Bruxelles, lui laisse un souvenir plus mitigé, rétive qu’elle est à la discipline, préférant l’apprentissage par les livres et la découverte sur le terrain.

Arrive la Seconde Guerre mondiale. Tout bascule. La famille fuit Bruxelles, Paris, direction l’Espagne puis Tanger et l’école d’aviation de Devoize, cet ancien de l’aéropostale (comme Saint-Expuéry). Henryane et Pierre-Emmanuel y apprennent à piloter des coucous ouverts aux quatre vents, coiffés d’un casque de cuir et de grosses lunettes. «  La première fois que j’ai volé seule, que je me suis élancée vers le ciel, je me suis sentie en état de grâce  », racontait-elle dans "Toile filante". Elle obtient son brevet de pilote de tourisme en janvier 1941, à 17 ans, après un vol «  gracieux et précis  ». Henryane de Chaponay conservera cette capacité à lire un paysage avant même de le fouler. «  Un premier aperçu d’avion permet de se rendre compte qu’une grande partie de la Chine ne dispose que de peu d’étendues cultivables, en tout cas au nord  », écrivait-elle dans une synthèse après un voyage en Chine, en mars 2006.

En discussion avec des jeunes marocains lors d'une "Caravane du livre"
En discussion avec des jeunes marocains lors d'une "Caravane du livre"

Dans la résistance

Peu de temps après, Henryane et son frère prennent le bateau pour les États-Unis, accueillis par leur tante, Marie-Louise d’Orléans. Henryane suit des études de lettres au Wells college. En littérature et langue espagnole. « Deux carrières m’attiraient fortement alors, le journalisme et l’agronomie. Je n’ai suivi ni l’une ni l’autre.  » Mais en a fait un mélange à sa façon, alliant sa grande capacité à entrer en contact avec les autres, son insatiable curiosité, son sens du questionnement et ses connaissances de la nature. 

Pendant ce temps, ses parents installés à Rabat contribuent activement aux préparatifs du débarquement des forces alliées en Afrique du nord. En 1943, après le débarquement, elle reprend le bateau pour rejoindre Tanger, puis Rabat. A son arrivée, elle apprendra la disparition de son frère. Pierre-Emmanuel, 17 ans, s’était engagé dans l’escadrille créé par Charles-Henry de Levis-Mirepoix, qui devait rejoindre les forces alliées. Il était pressé de «  mettre les pieds dans la bagarre  ». Il s’est abîmé en mer lors d’une mission dans le Golfe du Mexique avec trente autres camarades. 

Henryane s’engage à son tour dans l’Aviation libre. Cette fois, elle se plie à la discipline de la formation militaire. Lits au carré, exercices physiques, stages de survie, puis cours de spécialisation (à Alger) pour tout savoir des avions. La voilà sous-lieutenant, instructrice des jeunes officiers en langue anglaise, affectée à la base militaire de Casablanca. Chargée de la préparation technique des futurs pilotes, elle  enseigne côté français, dans des baraquements infestés de punaises, «  ça grouillait de partout  », où elle use de sa voix de tonnerre pour couvrir le va-et-vient des avions bombardiers. 

En 2011, avec Christine Serfaty, l'épouse du grand opposant marocain Abraham Serfaty
En 2011, avec Christine Serfaty, l'épouse du grand opposant marocain Abraham Serfaty

L'amie de Ben Barka et des démocrates marocains

La guerre finie, la famille s’installe près de Rabat. Henryane entre à l’Ecole des hautes études de langue et de civilisation musulmane. Toujours cette volonté de connaître et comprendre les personnes. Très vite, ses parents et elle rejoignent le mouvement des français libéraux du Maroc favorables à l’indépendance du pays. Ils participent à la création du Comité France-Maghreb, présidé par François Mauriac et s’impliquent fortement.

Elle écrit plusieurs articles dans Témoignage chrétien et Esprit, fait la connaissance de l’opposant Mehdi Ben Barka, qui devient un ami. C'est en se rendant chez elle un soir de 1965 qu'il sera enlevé par les services secrets marocains et assassiné et Henryane sera la secrétaire générale du Comité pour la vérité sur l’affaire Ben Barka.  Les dîners, les échanges d’informations, les mobilisations pour libérer les indépendantistes se multiplient. En 1956, Antoine de Chaponay meurt. Pour lui, le Maroc tout récemment indépendant organisera des funérailles nationales. « Chez lui, le sens de la justice et de l’honneur l’emportaient toujours », note Henryane.

A partir de ce moment, la mère d’Henryane, surnommée Lalla Mummy (Madame maman) sera dans l’ombre de sa fille, soutenant encore plus chacune de ses aventures. Apportant sa sensibilité, sa force de caractère et sa générosité. Henryane rejoint à la fois le comité de rédaction du journal Al Istiqlal, pour y créer une rubrique dédiée aux femmes et le ministère des Affaires étrangères marocain pour mettre en place un service culturel.

Chez les Bois, dans l'Orne, avec les Cox, ses jeunes amis chiliens
Chez les Bois, dans l'Orne, avec les Cox, ses jeunes amis chiliens

Avec les acteurs du développement africains et latino-américains

Dans ce nouveau pays, la société civile n’était plus autant structurée. Syndicats, partis, associations manquaient de cadres locaux. Alors que le gouvernement lance le plan de développement agricole, un collectif (les initiatives auxquelles participera Henryane sont toujours portées de manière collective) imagine former des animateurs ruraux « afin de faire se rencontrer agriculteurs et décideurs, de donner la parole aux paysans, d’organiser des espaces pour leur permettre d’étudier les projets du gouvernement à partir de leur réalité  ». De parler santé et éducation aussi.

Ainsi naît l’Iram, Institut de recherche et application des méthodes de développement, qui assure encore un soutien technique pour des projets de développement en Afrique et en Amérique latine. L’équipe commence à travailler sur les méthodes d’animation, utilisant déjà les techniques de théâtre spontané. 

Pour diverses raisons, notamment la situation politique au Maroc (arrivée de Hassan II) et en Algérie, compliquant grandement l’activité de l’Iram, les actions de l’Institut se tournent vers l’Amérique latine où des réformes agraires sont en cours, d’abord au Brésil (avant le coup d’état de 1964), puis au Chili (avant le coup d’Etat de 1973). Henryane observe les initiatives lancées par les secteurs progressistes catholiques et protestants modifiant les méthodes d’aide aux pays du tiers-monde. Tout en suivant les projets à Madagascar, au Niger, à Dahomey et au Sénégal, Henryane fait un saut en URSS, puis au Canada, parcourt la France, repart pour les Etats-Unis, Cuba, le Cambodge, le Vietnam. Elle enrichit son extraordinaire réseau d’humanistes, tisse son fil.

Une "rose couleur feu" a été créée à son nom
Une "rose couleur feu" a été créée à son nom

La "comtesse rouge" en lutte contre les dictatures

1964, nouveau tournant  : Henryane s’installe à Paris, dans cet appartement biscornu, aux deux entrées, qui s’avèrera si pratique pour les réunions semi-clandestines de réfugiés politique en lutte contre les dictatures… et le Brésil passe aux mains de la junte militaire. Dans un Chili où le président Eduardo Frei lance sa réforme agraire, pour laquelle l’Iram est sollicitée, Henryane rencontre aussi des réfugiés brésiliens. Nombre d’entre eux se retrouveront en Europe, notamment à Paris. Avec des amis, elle participe à la création d’un comité de soutien pour les étudiants persécutés par la dictature. De cette époque, elle tire une conclusion  : «  Il est de plus en plus capital qu’un nombre toujours croissant de citoyens veuille contribuer à tous les niveaux à sauver, sinon développer les possibilités de contrôle démocratique.  »

En 1969, elle part pour le Chili. Elle passe par le Brésil, munie d’une liste de contacts de personnes poursuivant leur action d’éducation populaire (par, pour et avec les personnes) dans la clandestinité. A son arrivée, elle raconte  : «  J’ai été prise d’une étrange familiarité, de façon inexplicable, je faisais déjà partie de ce pays.  » Elle s’engage une fois de plus dans la lutte contre la dictature, utilisant sa possibilité de voyager pour transmettre des informations, «  pour résister à la dictature en préparant l’avenir, en misant sur l’organisation sociale et l’éducation populaire  ». La police politique la surnommera «  la comtesse rouge  »

"Croquée" par un jeune marocain
"Croquée" par un jeune marocain

Une référence dans la coopération internationale

Dans ce contexte politique, il faut réinventer les principes d’animations développés au Maroc, qui alliaient actions de revendications, gouvernements et administrations publiques. Henryane l'agnostique  quitte l’Iram pour le Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD) et le Conseil œcuménique des églises. Sa mission, recenser les projets sociaux en cours, leurs questions et leurs demandes spécifiques. Toujours en quête de ce qui bouge, révisant ses analyses au fur et à mesure de ses expériences, de ses rencontres, elle facilite les contacts, fait tomber les préjugés. 

L'un de ses complices, à partir de cette époque, Chico Whitaker, explique  : «  Nous nous retrouvons dans l’idée que chacun fait sa part, comme il peut, là où il peut.  » Au fil du temps, elle était devenue une référence dans le réseau de la coopération internationale. Elle crée, avec trois autres personnes, le Centre d’étude du développement en Amérique latine (Cedal). Des formations sont organisées, d’abord à Paris ou en Espagne, elles auront lieu sur place une fois les dictatures tombées. Des rencontres sont aussi organisées avec des militants associatifs, des syndicalistes européens. 

Nombre des participants sont devenus ensuite des acteurs de la reconstruction de leurs pays après les dictatures. «  Nous avions l’impression de refaire le monde. Il y a ainsi des moments où tout semble possible, malgré l’énormité des obstacles et l’angoisse pour les camarades torturés. Malgré la morosité actuelle et un sentiment d’impuissance devant le rouleau compresseur de la concentration des richesses et du pouvoir économique, nous continuons à croire à la possibilité d’agir pour changer les règles du jeu.  » 

Au milieu des grandes figures de l'altermondialisme
Au milieu des grandes figures de l'altermondialisme

Au premier rang des altermondialistes

L’aventure du Cedal s’achève en 1997. Henryane n’en est pas moins active, toujours en mouvement, apprivoisant les nouveaux outils à sa disposition (ordinateur portable, Internet, visioconférences… ou valises à roulettes  !). «  Ce qui m’intéresse c’est le présent et le futur.  » Elle est de l’aventure du Forum social mondial, créé en 2001 à Porto-Alegre (Brésil), qui se réunit régulièrement depuis. S’il est moins spectaculaire, «  je pense que le processus se consolide. Petit à petit, de nouveaux réseaux se forment, des thèmes de travail s’étendent, s’approfondissent. Nous sommes toujours très impatients, or des processus comme celui-ci sont lents, d’autant plus qu’ils induisent des changements culturels dans les formes de lutte et les comportements politiques.  »

Elle participe aussi au Mouvement de citoyenneté active et au Collectif richesse, accompagne le Mouvement des réseaux d’échanges réciproques de savoirs, à Dialogues en humanité lancé en 2003 à Lyon, s’engage pour France libertés et la défense de l’eau, pour la protection de zones naturelles par l’Unesco, notamment l’embouchure de l’Amazone et est de l’aventure de la Caravane du livre au Maroc, là encore pour des rencontres, des confrontations d’expériences.

Fête anniversaire chez ses grands amis agriculteurs de l'Orne
Fête anniversaire chez ses grands amis agriculteurs de l'Orne

Un dernier été dans l'amitié

Gourmande de projets comme elle l’est de cuisine épicée, alimentant à chaque fois les réflexions, remettant en cause les évidences, avec son accent inimitable mélange de français, d’anglais, d’espagnol, d’arabe et de brésilien. Et ne lâchant rien de ses convictions profondes. Son appartement, puis sa chambre de la résidence des Artistes, sont des lieux de rendez-vous, de rencontres fortuites ou programmées entre acteurs de ce monde humaniste. Autour d’un bon plat, d’une bonne glace, d’un café…

Cet été, elle est venue respirer un peu d’air normand, admirer la campagne et les chevaux qu’elle affectionnait tant chez ses amis ornais. Malgré le poids des années, la discussion a inévitablement tourné politique, marche du monde… lançant à la jeune génération  : « C’est à vous de continuer  !  »

 
A RETROUVER SUR HISTOIRES ORDINAIRES
La rencontre avec Henryane de Chaponay en 2013

Le portrait de Chico Whitaker réalisé en 2014



Nouveau commentaire :



Le Webdocumentaire





Donner un coup de main

Tout un chacun peut participer à Histoires Ordinaires. Proposer bien sûr des sujets de reportage et des informations pour la rubrique "Vu, lu, entendu" mais il y a aussi des tâches nombreuses, variées, aussi utiles qu'accessibles. Vous pouvez en trouver ici une liste. Ensuite il suffit de prendre contact avec la rédaction. 


Le billet de la semaine

​Marché colonial

Toi, viens, toi dehors... Sur les bords de la Méditerranée, une nouvelle place du marché est née. Des femmes et des hommes épuisés par un horrible voyage attendent. Des fonctionnaires français passent, s'arrêtent, choisissent : ils font leur marché selon les besoins en main d'œuvre décrétés par le gouvernement. Jadis la France est allée coloniser et spolier l'Afrique. Puis les Total, Bolloré et consorts ont continué à piller ses ressources en soutenant des dirigeants corrompus. Aujourd'hui, en renouant avec les « quotas » des années 30, l'ancienne puissance coloniale pille ouvertement le savoir-faire des pays africains, ce qui va les enfoncer un peu plus. Après les ingénieurs et médecins par milliers, les ouvriers qualifiés. Mais il y a là du matériel électoral pas cher et payant. Créer ces quotas suggère que les immigrés nous envahissent. Durcir l'aide médicale insinue qu'ils abusent. C'est faux, ignoble, mais ça éclipse les retraites, urgences ou assurance chômage. Et en faisant de nouveau du Sarkozy, qui prônait les quotas en 2008, Macron met la droite au supplice : « Nous aussi, on nous pille ! » C'est ça le pire.

Michel Rouger

08/11/2019

Nono












Partenaires