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Ce jour où Hervé, chirurgien de passage, a sauvé Morgane


25/08/2014

En 2010, Morgane a perdu une jambe, victime d’un chauffard. L’été dernier, elle nous racontait sa reconstruction, son amour des plantes, ses rêves… Aujourd’hui, elle continue de bâtir des projets avec son compagnon. Mais dans son histoire, il y a un autre protagoniste. Ce jour de 2010, Hervé, un chirurgien de passage, était le premier sur les lieux du drame. Par hasard, il a secouru Morgane, par hasard, ils se sont retrouvés.




Retrouvez notre reportage de 2013 : Mutilée par un accident, Morgane a réinventé sa vie

C'est par un improbable concours de circonstances qu'Hervé, chirurgien dans le sud de la France, est entré dans la vie de Morgane. Ce 15 septembre 2010, le médecin, alors âgé de 37 ans, s’apprête à rentrer chez lui, après deux jours de formation à Versailles. La veille, il a dîné avec sa sœur. L’ambiance est printanière, ces quelques jours ont un parfum de vacances. Au même moment, quelques rues plus loin, Morgane, 20 ans, est percutée par une camionnette.
 
Alors qu'il fait route vers l’aéroport, Hervé parvient sur les lieux de l’accident. « Je remontais la file des voitures en taxi-moto et un petit embouteillage était en train de se former. Deux policiers en short et à vélo essayaient de réguler la circulation. » Le choc vient de se produire. Quelqu’un court à la caserne des pompiers, de l’autre côté du carrefour. Pendant une fraction de seconde, le chirurgien hésite à s’arrêter. Il se refuse à jouer les cow-boys. Et les secours, pense-t-il, doivent être présents.
Versailles, 15 septembre 2010 (Photo François Desserre / Toutes les Nouvelles)
Versailles, 15 septembre 2010 (Photo François Desserre / Toutes les Nouvelles)

« Tout s’obscurcit autour de moi »

Subitement, Hervé parle très vite. Hésite entre passé et présent. Le récit est haché, presque à bout de souffle. La scène prend vie, aussi précise que si elle défilait sous nos yeux. « J’attends les gyrophares mais je ne vois rien. Alors je me dis : « Y a personne là, y a vraiment personne ! » Je demande au motard de se garer. Et là, je vois une scène… Un poteau à moitié tombé, une camionnette rouge, deux personnes accroupies à côté d’une silhouette allongée. »

« Au fur et à mesure que je m’approche, tout s’obscurcit autour de moi, je change de dimension. Je vois une quasi-amputation… Putain, c’est grave. » Pour celui qui a l’habitude de recevoir des patients préparés pour le bloc opératoire, le tableau est brutal. « Je ne connaissais pas l’âge de Morgane. Il y avait une sacoche à côté d’elle, peut-être était-ce une enseignante ? Elle avait le visage ensanglanté, je pensais qu’elle avait 50 ans. C’était terrible. »

Il coordonne alors les premiers soins, aidé de deux passants. L'urgence vitale : endiguer l'hémorragie de la jambe de Morgane. « Pendant plusieurs minutes, avec un monsieur, nous appuyons de toutes nos forces sur son genou. Quand les pompiers arrivent, je prends la ceinture de l’un d’eux pour faire un garrot. Je remets l’autre jambe en place… J’ai perdu la notion du temps. »

Ce jour où Hervé, chirurgien de passage, a sauvé Morgane

« Plus de nouvelles »

Les secouristes notent les coordonnées d’Hervé et les gestes qu’il a accomplis : « En cas de bêtise, le médecin est attaquable en justice », souligne-t-il. Morgane est laissée entre les mains du SAMU, le chirurgien redresse la tête. « Soudain, je me suis rendu compte de la vie tout autour. En l’espace d’une seconde, j’étais de retour à la vie normale, avec le taxi qui m’attendait. »
 
« Mais ensuite, on se retrouve tout seul avec ce que l'on vient de vivre. » De retour chez lui, Hervé se confie à sa femme. Il contacte les hôpitaux de la région parisienne, tente de joindre le SAMU, demande à sa sœur – qui habite les Yvelines – de surveiller la presse locale. En vain. « Morgane avait été évacuée vers l’hôpital de Versailles. Et puis, plus de nouvelles. »

Une lettre de Morgane

Hervé retrouvera sa trace l’hiver suivant. Par hasard encore. Grâce au patron de sa sœur, dont les enfants sont scolarisés dans l’école maternelle où travaille la mère de Morgane. « Un soir, j'étais dans mon bureau à la clinique, quand j'ai reçu l’appel d’une dame qui s’est présentée comme la maman de Morgane. Elle s'est mise à pleurer... et j'avoue que moi aussi. » Quelques semaines plus tard, il reçoit une première lettre de la jeune femme. Six pages de gratitude.
 
2011. Hervé passe Noël chez sa sœur. Morgane l’a invité chez ses parents. Il va la rencontrer pour la première fois : « Voir ces inconnus, avec une reconnaissance éperdue dans leurs yeux, procurait une grosse émotion. On se sent important et gêné. » Ce soir-là, Morgane veut connaître les moindres détails de l'accident, dont elle ne conserve aucun souvenir. « J’avais besoin que ça soit vrai ! », explique-t-elle.
 
Depuis, une fois par an, elle « partage avec le chirurgien ce qui se passe dans [sa] vie. Un peu comme dans un journal intime. C’est grâce à lui que je peux vivre toutes ces choses, alors il a le droit de les savoir. » « Ces lettres m'emplissent de joie et de fierté, s'émeut Hervé. Mais je l’ai juste mise dans de bonnes conditions de sauvetage. Tellement d’autres personnes ont participé à cela... Je ne suis pas un héros, insiste-t-il. C'est elle l'héroïne. »

Cet été, Morgane dans les montagnes de Norvège
Cet été, Morgane dans les montagnes de Norvège

« La vie est là, on profite »

Aujourd’hui, Morgane s'est reconstruite. Elle continue d’entretenir les jardins du Hameau de la Reine, au Château de Versailles. L’appartement dans lequel la jeune paysagiste a emménagé avec Samuel, un peu plus d’un an plus tôt, s’est rempli de verdure. Un imposant cactus, une orchidée près de la télé… on se croirait dans une serre. Surtout, il y a ces petites plantes qu'elle vient de sauver au supermarché. « Elles étaient là, dans leurs pots, pas arrosées », sans amour.
 
Morgane sert un jus de pommes pressé par ses soins, s'installe sur le canapé et roule une cigarette. « Cela fait un an que je ne m’interroge plus sur mon devenir, constate-t-elle tranquillement. Toutes ces questions sur le handicap partent et tu redeviens normale. La vie est là, on profite. »
 
Alors cet été, elle est partie en Scandinavie avec Samuel. Elle ouvre leur album photo et commente les images où toutes les nuances de bleu des lacs côtoient la roche noire et les massifs aux neiges éternelles.

« C’étaient mes premiers gués, mes premiers névés »

Leur périple a débuté par cinq jours de canoë dans un parc naturel suédois. 110 km entrecoupés de bivouacs sur des petites îles. « Un jour, il y a eu une tempête monstrueuse. On a cru qu’on allait mourir », raconte-elle en riant, comme on se moque d’un mauvais moment une fois qu’il a atteint le rang des souvenirs.
 
Ensuite, direction la Norvège et sa "Route des trolls". « C’étaient mes premiers gués, mes premiers névés. Je me demandais comment j’allais m’en sortir. Et puis tu apprends beaucoup sur toi, tu apprends à mieux gérer ta jambe. On a fait des randonnées de 15 km. » 
 
L’aventure a été salutaire. « D’autant plus que j’étais restée parquée pendant trois ans dans le monde hospitalier. » Et la cicatrisation, toujours fragile dans une prothèse, tracassait Morgane. « Elle change tous les jours et des fois ce n’est pas beau. J’avais sans arrêt peur de perdre ma jambe un peu plus haut. » Le camping sauvage, la marche, l’air d’ailleurs l’ont réconciliée avec cette jambe. « Aujourd’hui, c’est à elle de s’adapter. Avant c’était l’inverse. »
 
Un sourire serein sur les lèvres, Morgane allume une autre cigarette. « C’était un beau voyage… »

Emilie Lay
Ce jour où Hervé, chirurgien de passage, a sauvé Morgane





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​Notre-Dame de Palmyre

Nous pleurions lundi soir en voyant une part de notre histoire, de notre culture, de nous-mêmes, dévorée par le feu de l'enfer. Mais nos larmes sèchent déjà. C'était un accident, le monument a résisté, l'argent afflue vers la riche Paris. Nous reconstruirons, a dit le Président. Des grandes orgues et de milliers de poitrines jaillira, dans quelques années, un vibrant Alleluia. Douleur infime. Tellement éloignée de la douleur des Syriens, Kurdes, Irakiens, Afghans qui pleurent pour toujours la perte des Notre-Dame de Palmyre, de Mossoul, d'Alep, de Racca, de Bâmiyân : cités antiques, mosquées, églises, temples et statues... perdus à jamais non par accident mais par la haine d'une armée d'humains, leurs propres frères, fanatisés par un dieu fou. Depuis lundi soir, les Français peuvent seulement effleurer leur malheur pour, désormais, ne pas les oublier. 

Michel Rouger

 

18/04/2019

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