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Chassé de Syrie, Salem fait fleurir des roses bio au Liban

Reportage : Inès Gil à Beyrouth


29/09/2021

Dans leur pays en plein chaos, les six millions de Libanais accueillent 1,5 million de réfugiés syriens (10 000 en France). Mais les humains ont de multiples ressources. Ainsi, l'agriculteur Salem Alazoak, qui a perdu ses champs près de Damas, s'enracine avec Nhalh, son épouse, et leur quatre enfants, dans une nouvelle terre, celle de la plaine de la Beqaa, en produisant des roses bios.


Salem, aidé par son fils Mohamad.
Salem, aidé par son fils Mohamad.
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Derrière la maison familiale, dans un petit champ, Salem Alazoak se penche sur une rose pour en capter le parfum. Il inspecte ses fleurs une dernière fois avant la fin de la journée, alors que les ultimes rayons du soleil disparaissent derrière les sommets du mont Liban. De l’autre côté, à l’Est, s’élève l’Anti-Liban qui marque la frontière avec la Syrie. Salem vit à Marj, dans la Vallée de la Beqaa. Région fertile du Liban, la Beqaa concentre la plupart des activités agricoles du pays.

Chassé de Syrie, Salem fait fleurir des roses bio au Liban

Fuir les combats

Dans ses champs, il est un des rare agriculteur à planter des roses totalement organiques (bio) : « Aucun produit chimique. J’utilise différentes sortes de compost, des insectes et des plantes pour faire fuir les nuisibles », assure-t-il. Les plus belles roses sont destinées à la décoration, les autres servent à la confection d’eau de rose ou de confiture : « les affaires marchent bien. Avec ma famille, nous sommes heureux au Liban. Bien plus que si nous étions restés en Syrie... »

Salem est originaire de Darayya, une localité proche de la capitale syrienne, Damas. Agriculteur dans son pays d’origine, il se rend régulièrement au Liban avant la guerre : « A l’époque, l’économie libanaise se portait bien. Il y avait du travail et j’étais mieux payé qu’en Syrie », note-il. En 2011, la révolution syrienne éclate : « Au début, c’était relativement calme. Je ne pensais pas partir. » Mais tout bascule en 2012.

Alors que Salem entame un nouveau séjour au Liban, la situation se dégrade en Syrie : « Des violences ont éclaté, et à l’été 2012, le régime de Damas a perpétré un massacre dans ma ville. Mes proches m’ont conseillé de rester ici », ajoute-il la gorge nouée, « je l’ignorais alors, mais je ne reverrai plus la Syrie. » Organisé par l’armée syrienne et les milices alliées du régime, le massacre de Darayya aurait fait près de 400 morts dont de nombreux civils selon des groupes de défense des droits humains. 

Dans les mois qui suivent, sa femme et ses enfants fuient la Syrie à leur tour et le rejoignent dans la Beqaa. Salem vit alors dans un camp avec une quarantaine de familles syriennes : « On a aménagé une ferme, on se nourrissait de ce qu’on plantait. »

Membre de Buzurna Juzurna ("nos graines, nos racines")

A l’époque déjà, l’agriculteur tient à planter ses légumes de manière organique : « C’est plus respectueux de la terre et de notre santé. En Syrie, j’étais tombé malade après avoir utilisé des engrais chimiques. »

Au fil des mois, il multiplie les contacts. Il rencontre un groupe de fermiers libanais et français également installés dans la Beqaa, à Taanayel, et participe à la conception du projet Buzurna Juzurna ("nos graines, nos racines" en arabe). Réseau d’agriculteurs à ses débuts, Buzurna Juzurna devient une ONG en 2018. Elle reproduit et vend des semences biologiques, elle a aussi pour but de propager le savoir-faire en matière d’agriculture organique : « J’enseigne aujourd’hui à d’autres agriculteurs de la région », dit Salem.

Chassé de Syrie, Salem fait fleurir des roses bio au Liban

Les fleurs apaisent les tensions

Pour les réfugiés syriens installés au Liban, la vie est un défi quotidien. Ils font face, comme le reste des Libanais, à la crise financière violente qui frappe aujourd’hui le pays. Souvent sans ressources, car ils ont tout abandonné en Syrie, ils sont plus souvent frappés par la pauvreté. Leur arrivée massive - 1,5 million de réfugiés alors que le pays dénombre environ 6 millions de Libanais - a créé des tensions avec la population locale. Les Syriens sont souvent victimes de discriminations.

Mais Salem semble avoir trouvé ses marques : « Grâce à mes roses, j’ai beaucoup d’amis, Libanais comme Syriens. Tout le monde aime les fleurs, d’autant plus qu’elles sont organiques », continue-t-il en souriant. Il baisse soudain les yeux : « Je suis bien mieux ici que dans un pays en guerre. Mais j’ai beaucoup perdu en quittant la Syrie. »

L'impossible retour

Aujourd’hui, une partie de sa famille vit encore en Syrie : « Ils m'ont dit que ma maison a été réquisitionnée par l’armée syrienne et qu'il ne reste rien de mes champs, détruits par les bombardements. » Le travail de toute une vie a été brisé par le tumulte de la guerre. Pour de nombreux réfugiés comme Salem, fuir un pays n’est pas seulement reconstruire une vie ailleurs, c’est aussi abandonner la vie passée : 

« Je ne pourrai jamais récupérer ce que j’avais en Syrie ». Il ne compte pas rentrer un jour : « Je suis terrifié par le régime. » Mais la vie continue. Pour lui, le plus important est d’être entouré de sa famille et de ses roses, auxquelles il tient tant : « J’ai eu l’opportunité de partir au Canada mais c’est impossible. Le climat est trop froid pour mes roses. »
A Marj, le nouveau lieu de vie de la famille Alazoak, dans la vallée de la Beqaa, au soleil couchant
A Marj, le nouveau lieu de vie de la famille Alazoak, dans la vallée de la Beqaa, au soleil couchant



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