Moyen-Orient

De la prison à l'exil, les combats de Masab Saoud, journaliste syrien


30/04/2018

Journaliste dans la Syrie de Bachar El Assad, Masab Saoud voulait exercer son métier, tout simplement. Cela lui a valu la prison et finalement il a dû quitter son pays. Nous l’avons rencontré à Rennes où il est réfugié politique avec sa femme et ses deux enfants de 10 et 9 ans.




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2009. Masab Saoud est recruté à l’agence SANA, l’agence officielle syrienne, l’équivalent de l’AFP, l’Agence France Presse, la liberté d’expression en moins. Il est journaliste politique, un poste sensible dans une structure où les journalistes sont étroitement surveillés. « J’étais chargé de couvrir la politique internationale ; lorsque les points de vue étaient favorables au régime, SANA publiait, lorsqu’ils ne l’étaient pas ils étaient au mieux censurés, au pire transmis à la sécurité intérieure qui faisait des fiches pour pouvoir s’en servir contre l’interlocuteur le moment voulu. Nous étions comme dans une prison, ce n’était pas du journalisme mais nous n’avions pas le choix.  »

En 2011, les printemps arabes vont bouleverser son quotidien. « Le peuple syrien se reconnaissait dans les revendications des autres pays arabes, il souhaitait une évolution du régime avec plus de liberté et de démocratie sans pour autant vouloir renverser le gouvernement car il gardait en mémoire la répression des années 80 qui avait fait plus de 20 000 morts. » 

Rapporter la vérité quoi qu’il en coûte

Son expérience passée à la rubrique des "faits sociaux" d'une revue internet avant qu’il n’intègre SANA, lui a permis de nouer quelques réseaux. « Les gens voulaient le changement, pas la guerre. Avec quelques journalistes, nous voulions faire notre travail en relayant leurs revendications, nous devions dire la vérité. » Ce professionnalisme, cette volonté de rendre compte objectivement est loin de convenir à ses responsables, tous proches du régime. « Soit ils refusaient nos articles, soient ils les déformaient en qualifiant les manifestants de minorité terroriste. »  

Il continue pourtant à suivre des rassemblements.  « Au début, c’était des petits groupes qui, pour ne pas se faire arrêter, se donnaient rendez-vous dans plusieurs lieux différents, se regroupaient avant de se disperser rapidement. Nous faisions quelques images en vidéo directe pour les envoyer via les réseaux sociaux et nous partions. » 

Emprisonné dans une pièce de 80 cm sur 1,60 m

Tout bascule lorsque des enfants se font emprisonner pour avoir tagué sur le mur de leur école des slogans vus à la télévision tunisienne. « Ils ne comprenaient pas ce qu’ils avaient écrits mais la sécurité a refusé de les rendre à leurs parents et l’un est mort. » Le vendredi 18 mars 2011, chrétiens et musulmans se mobilisent pour réclamer le départ de Bachar El Assad. L’armée tire. Les manifestations s'étendent alors à plusieurs villes du pays. 

Avec quelques amis, Masab décide de s’engager encore plus : pour lui, « il est inadmissible de voir un président faire tirer sur son peuple. » Pour ne pas être reconnu, il va aux manifestations avec un foulard sur le visage et rédige ensuite des articles diffusés via internet. « En mai, j’écris un premier article - que je ne signe pas de mon nom -  pour le site de l’opposition syrienne AII4 SYRYA intitulé "Le conflit entre le régime et les citoyens" puis, en juin, un second "SANA : la pensée sectaire en pratique". » Le résultat ne se fait pas  attendre.

La sécurité du régime a mené son enquête au sein de la rédaction. Il est emprisonné le 29 septembre 2011. Trois mois dans une prison de haute sécurité enfermé dans une pièce de 80 cm sur 1,60 m, seul avec la lumière jour et nuit et un trou pour manger. Puis trois autres mois dans une prison civile où il retrouve beaucoup de personnes qui ont participé aux manifestations. 

Partir ou mourir

Il est libéré sur intervention d’un ami haut placé après paiement d’une caution, « en fait une rançon exigée auprès de ma famille ». Cet ami le met en garde : « Il faut que tu partes vite, ta vie est en danger ! » Masab Saoud fuit vers Homs (la capitale de la révolution syrienne) puis vers l’Arabie Saoudite, le Liban - afin de récupérer sa famille elle aussi menacée - puis la Turquie où il obtient son visa pour se réfugier en France. 

Il arrive le 10 janvier 2015 à Loudéac avec sa femme et leurs deux enfants.  « Nous ne connaissions personne, les gens se méfiaient de nous mais les enfants ont été très bien accueillis par les deux institutrices avec qui nous sommes restés amis. » Là, il effectue quelques stages dans les rédactions, notamment celle de Ouest-France qui lui confie la rédaction d’articles sur la Syrie. « Un vrai bol d’air et une reconnaissance professionnelle. »

A sa demande et pour sortir sa famille de son isolement, il demande à venir à Rennes. C’est là que nous l’avons rencontré, dans un logement mis à disposition. « J’apprends le Français, je fais des conférences sur ce que je connais de la situation en Syrie. » Surtout, il a créé une association, le Centre International Média et Culture (*). « Son but est d’organiser des échanges culturels, des soirées poésie, provoquer des rencontres. » 

S’intégrer et retrouver son métier

Il est aussi à titre bénévole rédacteur d’un journal internet "Aladeyehnews". Une manière de garder le contact et de continuer à exercer son métier de journaliste via son réseau en Syrie, donner à comprendre ce conflit devenu « une guerre mondiale ». Sa femme apprend le Français et ses enfants vont à l’école du quartier où ils se débrouillent très bien. Pour toute la famille la vie est plus facile à Rennes mais pour lui l’activité et un véritable travail professionnel lui manquent. 

« J’espère que nous arriverons à nous intégrer car il est impossible pour nous de retourner en Syrie où nous risquons tous notre vie tant que Bachar sera au pouvoir. » Il a suivi des cours à L’IEP de Rennes (sciences po) et vient d’obtenir un master 2 de civilisation arabe. Il envisage de faire une thèse sur un sujet qui le touche particulièrement et qui devrait intéresser la France : « Le rôle des associations dans l’intégration des migrants ». Mais pour cela il lui faut, soit trouver un financement car il n’aura plus droit au RSA avec le statut d’étudiant, soit trouver un travail lui permettant de faire sa thèse en cours d’emploi. Toutes les pistes lui permettant d’élargir son réseau, d’exercer son métier, sont les bienvenues : on peut le contacter sur le blog de l'association. 
        
Jean-Yves Dagnet




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