13/02/2015

Pour Béatrice, être caissière, « c'est bonheur »


Par son énergie et sa gouaille, Béatrice Guyot fait acte de résistance dans un supermarché Carrefour du quartier de Villejean à Rennes. Bien connue des clients, elle travaille depuis 1976 au magasin : 35 ans en mise en rayon et, depuis deux ans, caissière. A 55 ans, malgré le stress de l'apprentissage, elle se dit épanouie, « changée ».



Pour Béatrice, être caissière, « c'est bonheur »
Le ronronnement des rayons surgelés, des tapis roulants surmontés de bipe bips, se mêlent à la litanie d'une chanson en sourdine que rompt parfois un appel au micro. Une voix lasse en haut-parleur demande quelqu'un à la caisse du Carrefour Market du quartier populaire de Villejean, à Rennes. La climatisation froide balaie la grande surface. Les portes vitrées automatiques, chargées d'autocollants, laissent, au passage, apercevoir une place bétonnée cerclée de hauts immeubles. Une rangée de caisses et leurs pilotes à uniformes lui fait face. Carré blond plongeant, lunettes multicolores qui agrandissent des yeux cerclés de khôl bleu, Béatrice a le «  Bonjour » chaud, travaillé à la Royale menthol. « Bonjour », insiste-t-elle devant ceux qui l'ignorent. À un étudiant avec ses écouteurs, elle fait des signes, les mains en tournis sur les oreilles, yeux dans les yeux : « Ils me doivent le respect que je leur porte », tonne-t-elle, debout derrière sa caisse. 

Le chronomètre, soudain, dans les rayons

Béatrice demande la carte du magasin, comme par curiosité. Elle pose son « petit mot », orchestre les réactions, sourires, exclamations, hochements de têtes. Se met dans l'urgence du rythme pour continuer la partition. Avec la beauté du geste dans l'ordinaire décor : « Je fais attention à la façon de prendre la marchandise sur le tapis roulant. Cela coûte bien assez cher ! » Et, parfois, arrivent les fausses notes : « Je me suis fait traiter deux fois de vieille blonde, s'indigne-elle. J'ai refusé de l'encaisser. » Mais elle avoue avoir appris à se taire, à « laisser aller », un client en chasse toujours un autre.

Béatrice a connu la vie dure. Elle stoppe net : « Je ne sais pas, je ne m'en rends pas compte. » Petite, elle faisait quatre kilomètres à pied pour aller à l'école. Arrivée à 18 ans au magasin, en 1976, elle se lève à 3 h 30 du matin, pour vider des cartons, en t-shirt, au rayon crèmerie. Du bien, du très bien fait, « sur les étagères, c'était au centimètre près ». 

Il y a deux ans, voilà que s'impose un chronomètre pour mettre les produits dans les rayons en un temps record. Béatrice ne peut pas suivre. Arrêter de travailler serait une injure à l'énergie qu'elle met dans son travail, sa « priorité ». Béatrice demande à passer en caisse : « Sans mes collègues, je n'aurais jamais osé. »

Pour Béatrice, être caissière, « c'est bonheur »

En dormant, les chiffres qui défilent

Avec la caisse, elle manipule l'argent et les chiffres qu'elle écrit parfois en toutes lettres. Une peur qu'elle ne s'explique pas. Elle en parlerait même dans son sommeil : « Je dis que j'ai mal compté, je parle du coffre », raconte-t-elle, geste à l'appui, libérant son parfum musqué, presque poudré. 

Aujourd'hui, ses collègues la trouvent « épanouie ». Béatrice le sent : « Je ne pensais pas être aussi aimable, plaisante-t-elle. Même si je suis stressée, je prends sur moi. Caissière, c'est bonheur. Je me dis que si je l'avais été plus vite, j'aurais davantage profité de la vie. » 

Le soir, musique, apéro : le calme...

Enfant, elle se rêvait maîtresse. « Si j'avais pu faire des études, je l'aurais fait. Je regrette. Ah oui, je n'aurais pas passé 35 ans à mettre en rayon comme une abrutie. » Son ton se fait plus grave. Moins bravache. « J'aurais travaillé dans le commerce »,  ajoute-t-elle, attachée comme elle est à son magasin. Silence. Elle souffle : « On ne le voit pas comme ça quand on est jeune. On veut quitter papa-maman au plus vite, avoir du travail, gagner de l'argent. »

Elle rencontre son mari quand elle travaille à la boulangerie que tient son oncle. Agé de dix ans de plus qu'elle, il est boucher au magasin, elle le suit. Son fils unique naît quand elle a 19 ans. Elle  quitte son mari au bout de quatorze ans, vit, depuis une vingtaine d'années, en concubinage. A 55 ans, elle garde le regard de celle qui séduit encore. « Béa, je ne l'ai jamais vue de mauvaise humeur et... Jamais sans son maquillage », glisse une collègue. Après le travail, vêtue de couleurs pimpantes comme le corail, elle se repose. C'est l'opposé : « Petit apéro quand j'arrive, je mets de la musique, fume une cigarette... Rien à voir avec le travail. Je suis calme... », éclate-t-elle de rire. On peine à la croire.

Violette Goarant

                                                       À LIRE ET ÉCOUTER : l'enquête « Encaisser ! »

Durant trois ans, la sociologue Marlène Benquet a mené une enquête dans une des principales entreprises françaises de grande distribution. D'abord devenue caissière, elle a ensuite fait un stage au siège du groupe et un autre au sein de l'organisation syndicale majoritaire. Une enquête hors norme qu'elle a racontée  en 2013 dans l'ouvrage « Encaisser ! Enquête en immersion dans la grande distribution ». Éditions La Découverte, 333 pages., 20 euros. 
On peut retrouver des interviews de Marlène Benquet sur son enquête dans les Inrocks   et dans l'émission Service Public de France Inter

Pour Béatrice, être caissière, « c'est bonheur »

                                                     

                                                          À VOIR : le film « Discount »


Pour lutter contre la mise en place de caisses automatiques qui menace leurs emplois, les employés d’un magasin s’organisent : ils créent un « Discount alternatif », une coopérative, en récupérant des produits qui auraient dû être gaspillés… Discount, sur les écrans depuis le 21 janvier, est salué unanimement comme une comédie sociale, humaine et instructive, très réussie. Lire une interview de son réalisateur, Louis-Julien Petit, sur Rue89  





1.Posté par Métier de caissiere le 21/10/2015 17:39
Belle initiative, j'espère que ce film fera évoluer la perception des gens sur le métier d'hôte de caisse !

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Le billet de la semaine

​Bolloré en Indochine


Frappé en ce moment par la fuite de journalistes craignant de subir à leur tour, avec l’intrusion du Groupe Bolloré, la dérive droitière de Cnews, le journal L’Express va pouvoir au moins, dans un premier temps, conter les belles histoires du dit Groupe. La dernière se passe au Cambodge. Par amour du caoutchouc, le groupe  français accapare en 2008 des terres ancestrales de l’ethnie Bunong et y plante des hévéas. En 2015, des paysans se rebellent. Suivent divers épisodes. Le dernier a eu lieu le 2 juillet devant le tribunal de Nanterre et a été marqué par une belle victoire du droit français : celui de Bolloré contre les paysans cambodgiens incapables, ces indigènes, de fournir des droits de propriétés en bonne et due forme. Pour prix de leur toupet, ils devront payer en outre une indemnité de procédure au planteur français. L’avocat des Bunongs a aussitôt fait appel. Suspense. Le prochain épisode de Bolloré en Indochine sera à suivre, dans L’Express bien sûr. 

Michel Rouger
20210708_bollore_en_indochine.mp3 20210708 Bolloré en Indochine.mp3  (1.17 Mo)


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