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12/05/2022

Joseph, le livreur syndicaliste, allie l'indépendance et le collectif

Reportage : Michel Rouger


Livreur chez Uber Eats, Joseph Atangana mobilise aujourd'hui ses collègues, smartphone en main. Jusqu'au 16 mai, les 84 000 livreurs et 39 000 chauffeurs VTC de la "gig economy", l'économie à la tâche ou aux petits boulots des plateformes, sont appelés à désigner leurs représentants pour acquérir des droits normaux. Joseph Atangana vient du Cameroun et il a beaucoup à apporter à notre époque...


Joseph Atangana fait campagne auprès de ses collègues pour que les livreurs aient des droits normaux
Joseph Atangana fait campagne auprès de ses collègues pour que les livreurs aient des droits normaux

Sans papiers durant six ans

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C'était hier mercredi et pour se voir ça tombait bien : le mercredi, dans l'appartement familial qu'il loue en lisière de Rennes, Joseph Atangana garde les deux enfants, plus celui de la voisine, pendant que Marie-Odette, sa compagne, se forme au centre Askoria pour devenir assistante sociale. La nuit précédente, il a bossé de 19 h à 1 h, maintenant, il est dispo : « Je peux concilier le travail et la famille », résume-t-il et c'est d'abord pour ça qu'il est livreur chez Uber Eats depuis la crise sanitaire.

La France aurait pu ne pas connaître Joseph Atangana. A Douala, le grand port du Cameroun, il gagnait correctement sa vie, assurant la logistique d'une petite flotte de bateaux de pêche. Sauf que l'armateur était mauvais gestionnaire. En 2009, à 37 ans, ans, Joseph Atangana décide de construire son avenir en France.

Durant six ans, il vit sans papiers, il travaille clandestinement, fait le jardin de particuliers. Quant il est enfin régularisé, il devient cariste et enchaîne les contrats d'intérim dans les entreprises du parc PSA. « Je n'ai jamais arrêté. »  Sauf en février 2020. Au bout de cinq ans, tombe l'arrêt couperet du confinement.

"On a pu construire un rapport de forces"
"On a pu construire un rapport de forces"

Avec la CFDT, une solidarité indépendants-salariés

Mais Joseph Atangana a deux solides outils : son courage et son vélo. Et un projet toujours bien ancré : la volonté de piloter sa vie. Alors, il enfourche le statut d'auto-entrepreneur que des amis lui vantent depuis deux ans.

Nous sommes alors en octobre 2020. Moins de six mois plus tard, en mars 2021, il enfourche aussi le rôle de leader : il crée une association, les "Coursiers Autonomes de Bretagne". Rapidement, elle dépasse les deux-cents membres, les problèmes sont tels... Par exemple :
« Le livreur est en bout de chaîne, pour la plateforme seul compte le client et s'il n'est pas content... Concrètement, vous pouvez être suspendu à tout moment. Depuis que l'association existe, on a réussi à débloquer une centaine de cas. Avant, il n'y avait personne à qui s'adresser : depuis, nous avons obtenu un interlocuteur Uber Eats basé à Nantes. Avec Union-Indépendants, on a pu construire un rapport de forces. » 
Union-Indépendants est une association nationale, première aujourd'hui dans ce secteur des plateformes, lancée par la CFDT. Pour le premier syndicats de salariés, même si la bataille se mène aussi devant les tribunaux, il n'est pas possible de laisser à l'écart 10 % de la population active, les 2,3 millions de micro-entrepreneurs, en particulier les nouveaux travailleurs exploités et toujours plus nombreux des plateformes : "Absence de salariat ne veut pas dire absence de droits", répète la centrale cédétiste.

Obtenir des droits normaux : un chantier immense

Joseph Atangana n'a pas tardé à nouer cette alliance, intervenue il y a deux mois, un an après la naissance des Coursiers Autonomes. Car le chantier est immense : les revenus, les conditions de travail, la protection sociale...
« Les prix ont évolué en forme d'entonnoir. Au lancement, ici, en 2017, la plateforme payait à l'heure, 20 € : il ui fallait trouver des livreurs. Aujourd'hui, on est payé à la course. Hier soir, en six heures, en finissant à 1 h du matin, j'ai gagné 22 €. Mais parfois, avec le même horaire, je peux arriver à 120 €. Tout dépend du nombre de commandes et c'est l'algorithme qui choisit.

Tout dépend aussi des saisons. L'été, on travaille moins et surtout le soir, tard : dans la journée, les gens sortent. L'hiver, par contre, on travaille plus, parfois toute la journée, mais si la distance est trop grande et que le plat refroidit, le client peut ne pas être content...

Il y a également le gros problème de la santé, du chômage. On paye par exemple 22 % de charges sociales mais nous n'avons pas droit au chômage. Tout est à faire... » 

"Si on parle d'esclavage, on n'avancera jamais"
"Si on parle d'esclavage, on n'avancera jamais"

Le collectif, un gêne africain

Joseph Atangana ne se voit absolument pas, pourtant, comme un "esclave moderne".
« La flexibilité a un avantage : je travaille comme je veux, quand je veux. Et si on parle d'esclavage, on n'avancera jamais.  Ce n’est plus un boulot d’appoint pour étudiants, c’est en train de devenir un véritable métier et il faut qu'il soit reconnu officiellement par l'État. »
Ces premières élections vont dans ce sens. Elles sont organisées par l'ARPE, l'"Autorité des relations sociales des plateformes d'emploi" créée par le gouvernement en 2021, laquelle Autorité est chargée aussi d'animer les discussions prévues à partir de l'automne sur les rémunérations, les conditions de travail, la protection sociale, la formation, l'accès au logement, la précarité et l'on en passe.

C'est donc une montagne que le coursier Joseph Atangana grimpe ces jours-ci. Il part avec son scooter faire du porte à porte. Il fait chauffer son smartphone pour convaincre ses collègues de voter. Pas facile d'amener à jouer collectif ces nouveaux travailleurs qui, par nature, raisonnent solo : « Ils ne sont pas très intéressés », avoue l'indépendant-syndicaliste.

Mais rien ne saurait le freiner. Chaque lundi matin, il tient aussi une permanence dans les locaux de la CFDT. Mardi soir, il a fait un tour dans la ville avec la police municipale pour commencer à repérer des lieux où les livreurs peuvent garer sans problème leur vélo ou leur scooter. A croire qu'il a le collectif dans les gènes. Ce n'est pas impossible
« Au Cameroun, on vit dans des grandes familles. Et dans la mienne, je suis l'aîné. J'ai toujours accompagné mes frères. L'aîné aide ses frères à devenir des hommes. Cette solidarité fait qu'on n'a pas peur du lendemain. On prend notre vie en main et on avance. »   

Michel Rouger



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