Travail

20/02/2020

Les reporters globe-trotteurs d' "Ici Bazar" : Et si on réinventait le travail ?

Reportage : Jean-Luc Poussier


« Qu’est-ce que je fais de ma vie ? » En partant de cette question existentielle que chacun se pose un jour, Cecile Gavlak la nantaise et Alexis Voëlin, le gréco-suisse ont enclenché en 2015 une démarche qui les a conduits à lancer « Ici Bazar ». Ce trimestriel consacré à une autre façon de vivre le monde du travail vient de boucler son dixième numéro et les emmène, en quête de reportages, sur les routes d’Europe à bord de leur van, à la fois lieu de vie itinérante et salle de rédaction.


Le van où Cécile Gavlak et Alexis Voelin vivent et travaillent huit mois par année
Le van où Cécile Gavlak et Alexis Voelin vivent et travaillent huit mois par année
Quand ils décident de tout larguer en 2015, Cécile, originaire de Nantes, et Alexis le Suisse né d’une maman grecque, ont en commun leurs études au centre de formation des journalistes de Lausanne. Lui en photo, elle pour l’écrit. Tous deux travaillent dans le même journal, « la Côte » à Nyon. Elle supporte mal le cadre rigide de l’entreprise et tous les deux en ont marre de la manière, qu’ils jugent superficielle, d’exercer leur métier de journaliste toujours dans l’urgence, sans approfondir les sujets.
« Quand j’ai commencé le photojournalisme, raconte Alexis, je réalisais mon rêve. Puis j’ai rencontré d’anciens photographes déçus de leur métier. Je ne voulais pas vivre çà. » S’ajoute à cela l’envie d’aller voir ailleurs. « On voulait aller faire pousser des légumes, vivre autrement, résume Cécile, même si on se doutait bien que la vie à la ferme avait aussi ses contraintes ». 
ici_bazar.mp3 Ici Bazar.mp3  (4.51 Mo)


Sur les routes (Irlande 2016)
Sur les routes (Irlande 2016)

18 mois d’itinérance en combi Volkswagen

Pendant une année et demie, ils vont parcourir les routes d’Europe à bord d’un combi Volkswagen, le van mythique des road trips des années 50. En Suisse, en France mais aussi en Grèce.
« On faisait du woofing, raconte Cécile. On travaillait dans des fermes en échange du gîte et du couvert. »
Une expérience qui les enrichit mais le hasard des rencontres les remet bien vite sur le chemin de la photo et de l’écriture. Ils réalisent des reportages qu’ils font suivre à leurs proches puis créent leur site internet. L’un des premiers sujets se passe en Crête avec un Grec vivant dans une grotte. Ce musicien vit de peu. Il fabrique des flutes qu’il vend aux touristes l’été. Toujours pieds nus pour mieux ressentir la terre qui le porte, il se contente de ce qu’il a, vit comme un sage.
« Il nous a renvoyés aux questions essentielles, disent-il. Que signifie travailler pour gagner de l’argent, pour consommer, puis gagner de l’argent à nouveau pour consommer… ».

Le Numéro 1 (épuisé) : de la haute couture à la riziculture
Le Numéro 1 (épuisé) : de la haute couture à la riziculture

Soudain, deux rencontres...

Les conversations avec un couple de bordelais en route pour le Japon enquêtant sur les conditions de travail des personnes qu’ils rencontrent  les renvoient à leurs interrogations. Comment exerce-t-on son travail pour qu’il soit source d’épanouissement, de transmission et d’enrichissement ?

En Bretagne, Cécile et Alexis croisent sans doute le premier riziculteur breton à Evran, près de Dinan (Côtes d’Armor), Alexandre Reiz (prononcer Rice comme riz en anglais), ancien styliste de haute couture à décidé de quitter son ancien métier pour s’installer sur une ferme afin de produire du riz et du safran.

Tous ces destins croisés leur donnent envie de témoigner et de montrer que la vie au travail est autre chose que la compétition, la souffrance et la course à la consommation, qu’elle n’est pas fatalement la recherche du profit, même s’il ne faut pas occulter les questions financières qui se posent à chacun.

Lancement du trimestriel le 1er janvier 2018

De fil en aiguille, ils pensent faire un livre de toutes ces expériences et finalement se décident pour une revue afin de montrer qu’il y a, avec le travail, l’envie de créer, de transmettre, de mettre du bonheur et de la poésie dans sa vie. « L’été 2017, on prépare deux sujets », se souviennent-ils. Et au premier janvier 2018 ils font paraître le deuxième numéro d’Ici bazar – un nom qui est en soi tout un programme - en s’imposant une parution trimestrielle pour fidéliser les lecteurs.

C’est la bonne formule car elle leur donne le temps qui correspond à leur nouvelle pratique journalistique. « On passe une dizaine de jours sur place à suivre nos interlocuteurs. » Un investissement qui leur garantit une parfaite connaissance du sujet et qui est autant un art de vivre qu’un travail de fond.

Avec le combi dans lequel ils vivent de mars à novembre – l’hiver ils le passent en Grèce – ils s’installent à proximité et font leur travail de reporter. N'allez pas croire que leur démarche est celle de deux doux rêveurs un peu paresseux qui dénicheraient des pépites au hasard de leurs rencontres. Leur démarche est celle de deux journalistes passionnés et exigeants ayant le souci de diversifier les sujets et les lieux. Leur choix résulte d’un travail d’enquête. Pour préparer le numéro 10 qui vient de sortir, ils font un bilan des sujets déjà traités.
« Nous avions, dit Alexis, beaucoup de sujets sur des hommes dans les domaines de l’agriculture, de l’artisanat et de l’artistique. Nous cherchions de préférence une femme travaillant dans un autre domaine. »

Fabien, boulanger à la Scop de Mellionnec (22), reportage à paraître en avril 2020
Fabien, boulanger à la Scop de Mellionnec (22), reportage à paraître en avril 2020

Epicière, boulanger, jardinier... ils donnent un sens au travail

C’est à Moëlan sur mer (Finistère) où ils préparaient une exposition qu’ils vont entendre parler de l’épicerie de Kerampellan, un lieu de vie et de rencontre qui doit tout à  Isabelle l’épicière « J’ai adoré ce temps de la recherche, avoue Cécile ».  A Mellionnec, en Bretagne centrale, c’est cette fois le fonctionnement démocratique d’une équipe de boulangers réunis en SCOP (société coopérative ouvrière de production) qui sera le déclencheur et le sujet de leur prochain numéro.

Il n’est pas toujours facile de trouver quelqu’un qui accepte de leur consacrer autant de temps. Yves Gillen, le jardinier de Pénestin (n° 6) n’est pas du tout intéressé par leur démarche lorsqu’ils le voient pour la première fois. Alexis lui laisse un numéro de la revue et le temps de réfléchir… finalement, il acceptera la proposition.

Leur démarche se veut transversale. La petite équipe qu’ils ont constituée s’intéresse aussi à la poésie, à la musique. Les reportages qui donnent lieu à des photos et des textes sont aussi prétextes à des lectures audio soit sur le site, soit à l’occasion de soirées organisées à la demande d’associations dans des librairies ou des médiathèques, à l’intervention d’une comédienne ou de musiciens. « C’est aussi pour nous le moyen de présenter notre projet et de lancer le débat sur le monde du travail. »

Au bureau, plutôt 50 heures que 35
Au bureau, plutôt 50 heures que 35

Un modèle économique à trouver

Début 2020, avec un tirage de chaque numéro autour des 1000 exemplaires, 127 abonnés, une trentaine de points de vente en Bretagne, autant dans quelques grandes villes françaises, en Belgique et en Suisse, la diffusion, outre le site internet, se fait principalement dans des librairies qui acceptent de jouer le jeu et sont sensibles aux thématiques portées par le projet.

Après deux années de fonctionnement, il faut bien avouer que le modèle économique reste à trouver. Même s’ils ne visent pas la rentabilité, ils ne peuvent se verser aucun salaire. Avec l’impression d’un millier de numéros à chaque fois, c’est finalement un travail à plein temps considérable.
« La revue, c’est la partie émergée de l’iceberg, explique Alexis mais on n’imagine pas tout le travail en amont. Nos semaines font plutôt 50 heures que 35 ! »
Une fois textes et photos réalisés, il faut encore préparer la mise en page, suivre l’impression puis la diffusion. Gérer les abonnements et la communication ! L’an dernier, la revue leur a coûté 9 300 euros et en a rapporté 10 000. Impossible d’en vivre. Au début, ils ont pioché dans leurs économies et depuis le père d’Alexis, professeur d’université à la retraite, les soutient. Mais c’est une situation provisoire dont ils aimeraient pouvoir se passer.

Une revue à lire et à soutenir

Pour faire vivre leur revue, il leur arrive de préfinancer les reportages par des subventions ou des partenariats avec des associations ou des collectivités.
« Pour le moment nous sommes encore dans un statut associatif qui nous permet de payer quelques pigistes, de travailler avec un illustrateur, de faire relire les textes par la famille et les amis. » 
Pour passer à la vitesse supérieure, éviter de tout faire porter par la même petite équipe bénévole, il va falloir une autre organisation, passer du statut associatif à un statut professionnel - pourquoi pas sous forme de coopérative ouvrière de production - essayer d’obtenir des aides à la presse pour réduire le coût de diffusion de leur publication. 

Leur atout réside dans la qualité de leurs reportages, aussi bien textes que photos et la richesse de leur démarche. Outre la publication papier, il y a leur site Web très clair, les reportages en lecture audio, la participation d’un journaliste indépendant, d’un musicien, d’une comédienne, d’un dessinateur. Bref une équipe soudée autour de valeurs communes. Mais ce qu’il leur faut surtout, c’est davantage de lecteurs…

Jean-Luc Poussier
 
Pour  suivre Cécile Gavlak et Alexis Voëlin : 

Le site internet icibazar.com
La lettre d’information pour être informé de leurs publications
Tél : + 33 6 21 57 84 18 pour la France
+ 41 77 432 82 09 pour la Suisse.
Pour leur écrire : 4 place des cèdres 56860 Séné.
Abonnement : 28 € pour un an (4 numéros, port inclus. (32 CHF pour la Suisse)
Abonnement de soutien : 35 € pour un an (4 numéros, port inclus. (40 CHF pour la Suisse.)

Les cinq derniers numéros
Les cinq derniers numéros
Retrouvez aussi la présentation du numéro 9 : Dans la ferme autogérée du réseau Longo Maï en Suisse



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Le billet de la semaine

​C’est la guerre

Tocsin. Mobilisation générale. "Nous sommes en guerre", a martelé six fois lundi soir le Président Chef des Armées. Tous aux abris ! Et bien entendu : on ne va pas, par désinvolture, filer la saloperie aux plus fragiles au risque qu’ils en meurent et d’aggraver la charge de travail des personnels soignants. Car l’ennemi pilonne durement nos services de santé inconsidérément fragilisés. Un peu comme nos bornés de généraux de 1914 avaient lancé des soldats en rouge/bleu horizon sous la mitraille allemande, nos gouvernants affaiblissent depuis des décennies nos hôpitaux. Avant que surgisse cette guerre, les héros célébrés aujourd’hui ont réclamé en vain des effectifs, des lits, des moyens suffisants. Ils se battaient depuis le 18 mars 2019, un an, impuissants comme nous tous devant la pandémie financière, dite parfois grippe américaine et en France CAC-40, qui n’est d’ailleurs pas pour rien dans celle du Covid-19. Mais regardons l’horizon. "Beaucoup de certitudes, de convictions sont balayées, seront remises en cause", a lancé lundi le chef de l’État. Après tout, après juin 40, il y eut mars 44, le programme du Conseil national de la Résistance, les Jours Heureux, la sécurité sociale pour tous, la solidarité collective. Ok, Général. En marche.

Michel Rouger
 

17/03/2020

Nono












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