Planète

18/12/2019

Pionniers de l'écologie bretonne, ils créaient il y a 50 ans "Eaux et Rivières"

Texte : Jean-Yves Dagnet, rédacteur à Histoires Ordinaires et réalisateur du film "50 ans de combat pour l'eau, de la source à la mer"


« Nous étions des pêcheurs avant de devenir des écologistes », rappelle Youenn Landrein. Pêcheur, il a été très impliqué dans la création d’une association qui vient de fêter ses 50 ans : Eau et Rivières de Bretagne. Une histoire peu ordinaire, celle d’un combat collectif mené par cette association devenue aujourd’hui un acteur incontournable des combats pour la qualité de l’eau en Bretagne.


De g à d. : Youenn Landrein, Jean-Claude Pierre, Gilles Huet
De g à d. : Youenn Landrein, Jean-Claude Pierre, Gilles Huet
eaux_et_rivieres.mp3 Eaux et rivières.mp3  (2.98 Mo)


Il a fallu convaincre

A la fin des années 60 de nombreux pêcheurs s’alarment de la dégradation de la qualité des eaux des rivières bretonnes. Nous sommes au cœur des "Trente glorieuses", la Bretagne vient de s’engager dans une véritable révolution économique et sociale avec notamment la mise en place d’un nouveau modèle agricole calqué sur l’industrie. L’agrandissement des exploitations , la mécanisation, la rationalisation sont devenus les maîtres mots pour  produire plus et plus vite et approvisionner des entreprises agro-alimentaires en pleine expansion. Une évolution qui néglige un volet essentiel,  celui de la préservation de la nature et de l’environnement. 

Pionniers de l'écologie bretonne, ils créaient il y a 50 ans  "Eaux et Rivières"
Certaines rivières deviennent rouge du sang déversé par des abattoirs. « Tout partait à la rivière. » Les poissons - et notamment le plus majestueux d’entre eux, le saumon - mouraient par milliers. Les pêcheurs créent alors une association, l’APPSB, l’Association Pour la Protection des Salmonidés en Bretagne, devenue quelques années plus tard Eau et Rivières de Bretagne

« A l’époque, quand on a démarré, il y avait une certaine résignation, c’était le progrès, il ne fallait surtout pas dénoncer la pollution », souligne Youenn  Landrein. Et Jean Claude Pierre, le premier président de l’association, d’ajouter : 

Nous étions perçus comme des gens totalement inconscients des problèmes économiques ; se battre contre les pollueurs, c’était porter atteinte aux employeurs, il a fallu convaincre ! » Et pour convaincre, quoi de mieux que d’amener les élus, mais aussi les citoyens, au chevet  des rivières. 

« Un combat du saumon à l’homme »

Ce fut la grande époque des opérations de nettoyage qui réunissaient chaque week-end des centaine de personnes,  puis celles des classes rivières : « En formant les jeunes on formait les adultes…  la presse relayait nos actions », raconte Jean Claude Pierre ; « dès le début, on a dit que c’était un combat du saumon à l’homme. » 

Petit à petit, le regard sur la rivière a évolué. Ils ont été aidés par  des scientifiques de l’INRA (Institut National de la Recherche Agronomique)  et du CNEXO ( aujourd’hui Ifremer) qui se sont penchés sur la qualité de l’eau de la source à la mer, une qualité qui ne cessait de se dégrader. Cela a conduit à mettre en place les premières opérations sur des bassins versants permettant d’ agir globalement sur un territoire : « Nous avons été une force d’alerte mais aussi une force de proposition », précise Gille Huet un autre pilier de l’association. 

Pionniers de l'écologie bretonne, ils créaient il y a 50 ans  "Eaux et Rivières"

Proposer et agir

Proposer n’a  pas  toujours été suffisant face  à l’accélération des pollutions. « Et c’est là que nous avons  décidé  de conduire des actions devant les tribunaux.  En faisant ce travail, nous avons appris à connaître le droit de l’environnement ; nos argumentaires, le sérieux de nos dossiers élaborés avec le concours de scientifiques, nous ont permis de gagner 80% de nos procès. Cela nous a valu une reconnaissance de l’opinion. » Et parmi ces procès il y a eu quelques gros morceaux. 

Le procès contre Monsanto notamment. Au début des années 90, l’association bondit en voyant une publicité pour le Roundup avec la mention "protège l’environnement". « Un mensonge manifeste », s'exclame Gilles Huet, nous avons décidé d’attaquer. » C’était le combat du pot de terre contre le pot de fer. Monsanto est arrivé au procès avec d’énormes moyens, des avocats chevronnés « mais nous avons gagné parce que le bon sens rejoignait la loi ». Des  procès retentissants, il y en a eu d’autres : « Celui contre les algues vertes que nous avons menés avec d’autres associations, une action  contre l’État incapable de faire appliquer les règlementations européennes... » 

Pionniers de l'écologie bretonne, ils créaient il y a 50 ans  "Eaux et Rivières"

Une association reconnue …et crainte.

Aujourd’hui, l’association est à la fois reconnue et crainte. Celui qui l’exprime le mieux est sans doute Jean Salmon ancien président de la chambre régionale d’agriculture de Bretagne : « Pour nous, c’était de vrais  emmerdeurs, mais aujourd’hui, avec le recul, je pense que nous avons aussi besoin de donneurs d’alerte ». 

Une telle reconnaissance , Jean Claude Pierre et Gilles Huet l’expliquent avec les mêmes arguments : « Nous sommes reconnus parce que nous avons  su allier la  pédagogie à travers nos actions de terrain auprès du grand public, accepter de dialoguer, de participer à des instances de concertation tout en étant vigilants sur certaines lignes rouges à ne pas dépasser,  mais aussi parce que nous avons acquis une véritable expertise  sur nos sujets. »

Arnaud Clugery
Arnaud Clugery

Continuer à lutter contre l’indifférence et la résignation

Gilles Huet reconnaît que l’association est passée à côté de certains combats, « celui contre l’artificialisation des sols  et de la protection de la biodiversité ordinaire  notamment », des combats repris par son successeur, Arnaud Clugery : « Le vrai succès, c’est d’avoir démontré que lorsqu’on se réunit, qu’on s’associe , ensemble on arrive à de grandes choses et le fait d’avoir ramené le saumon dans certaines de nos rivières en Bretagne est un progrès que l’on doit à cette lutte contre l’indifférence et la résignation  si chère à  Jean Claude Pierre. »

Les enjeux de l’époque, c’était le saumon, aujourd’hui c’est le réchauffement climatique et ses conséquences sur l’homme et la nature. Avec au centre la protection de la qualité de  l’eau « notre bien commun »  au point que l’association  propose de lui allouer un statut juridique « comme une personne ayant ses propres droits, comme une personne morale. »
 
                                                                 Jean-Yves Dagnet 

Le film "50 ans de combat pour l'eau, de la source à la mer" est à découvrir au fil des réunions publiques organisées par Eau et Rivières (durée : 14 mn).

A découvrir aussi, une enquête de France3 Bretagne : 

Qualité de l'eau : p​​​​​​eut-on sauver nos rivières bretonnes ?





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Le billet de la semaine

Violence d’État

Réalisant sans coup férir le vœu du Président de rendre le pays « plus humain » en 2020, trois policiers ont interpellé le 3 janvier à Paris un coursier à scooter, Cédric Chouviat, 42 ans, père de 5 enfants, et l’ont asphyxié par un plaquage ventral complété par une fracture du larynx. Mourir lors d’un contrôle routier… Les années se suivent et se ressemblent. L’année 2019 avait commencé par le coma, le 12 janvier, à Bordeaux, du Gilet Jaune Olivier Beziade, touché en pleine tête par un tir de LBD40, qui a inauguré une année répressive jamais vue dans un mouvement social. Le 21 juillet, à Nantes, les lacrymogènes des CRS ont aussi poussé Steve, 24 ans, dans la Loire. Mourir lors d’une Fête de la musique... La violence d’État ne désarme plus. Car le coupable, bien sûr, est moins le policier frappeur que les autorités qui l’arment, le couvrent, lancent leurs forces au premier attroupement, fût-il festif, pour impressionner, intimider. Quand le libéralisme autoritaire fait du citoyen ordinaire un adversaire... 

Michel Rouger
  

09/01/2020

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