08/02/2021

Tiphaine l'architecte s'est faite bâtisseuse en Afrique

Texte : Alberte Skoric


Est-ce son origine brestoise ? Typhaine Maisonneuve invente sa vie sous toutes les latitudes. Architecte durant quinze ans au Canada, la voilà aujourd'hui à Jinja, en Ouganda, tout près du lac Victoria et de la source du Nil blanc. Elle bâtit une meilleure vie pour les enfants d'un village et leurs familles aux côtés de John et Sula, deux jeunes entrepreneurs sociaux tout aussi combatifs.


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Tiphaine l'architecte s'est faite bâtisseuse en Afrique
17 h en Bretagne, 19 h et nuit noire en Ouganda lorsque Tiphaine Maisonneuve rentre de sa balade biquotidienne avec son fidèle ami à quatre pattes. Par WhatsApp qui abolit les distances, nous sommes en relation en ce tout début du mois de décembre. 

Cela fera un an en janvier que Tiphaine vit à Jinja, située au Nord du lac Victoria, à 4 km de la source du Nil blanc et à environ 150 km de la capitale, Kampala. Jinja, 86 520 habitants est la deuxième ville du pays. Tiphaine habite une maison commune avec vue sur le Nil au bord duquel elle se promène régulièrement. Mais elle n’est pas là pour seulement contempler le Nil...

Tiphaine est une bretonne de Brest où elle est née il y a 42 ans. Elle est architecte, a fait sa dernière année d’étude à Berlin dans le cadre du programme Erasmus puis son stage de fin d’études en Australie avant de s’installer à Vancouver. Elle y a pratiqué son métier pendant quinze ans dans cinq cabinets différents où elle a eu une évolution constante et importante. 

Tiphaine l'architecte s'est faite bâtisseuse en Afrique

​Désir d’Afrique

Cet attrait d’un ailleurs lui a été inoculé dès le CE1. Dans le cadre d’un programme pilote, son école primaire et celle de Saponé au Burkina-Faso ont correspondu. Les courriers voyageant entre les deux pays ont alimenté une amitié entre deux petites filles, deux adolescentes, deux jeunes femmes jusqu’à leur rencontre en 2015 lorsque Tiphaine s’est rendue à Saponé, ville située à une quarantaine de kilomètres de Ouagadougou.

De ce séjour, elle est revenue enchantée et désenchantée de la découverte de cette Afrique fantasmée. Pour prolonger l’enchantement, elle se met à la danse africaine et commence à remettre en question sa présence à Vancouver et au Canada. Elle réfléchit, cherche le sens de sa vie. 

Le désir d’Afrique reste présent. Elle est en relation amicale avec un Ougandais, elle projette un safari photos et une visite à cet ami. Fin décembre 2018, elle part pour deux semaines en Ouganda. A la fin de son séjour, elle voit son ami qui lui présente les deux directeurs d’une petite « œuvre de charité » locale, John et Sula qui se débattent pour mener à bien leur objectif de protection, de scolarisation et d'apprentissage de l'autonomie d’enfants orphelins, vulnérables et à la rue. Elle prend la mesure de leurs difficultés mais doit rentrer.

L’émotion intense de la première levée de fonds

Sur le chemin du retour, elle fait une halte à Paris où son papa vient d’être hospitalisé pour une grave maladie. Elle le trouve très affaibli mais doit rentrer à Vancouver. Quinze jours plus tard, elle est rappelée de toute urgence à son chevet, elle arrive juste à temps pour lui dire au revoir. Elle passe deux semaines en France et rentre au Canada où elle reprend ses activités professionnelles.  Elle est triste, se sent mal, ne se voit pas continuer son travail sans autre perspective que de gagner plus d’argent et continuer à faire les mêmes bâtiments de béton et de verre même s’ils sont très jolis. 

Elle communique quotidiennement avec John et Sula. Elle est tout-à-fait consciente que la moindre de ses activités sportives représente plusieurs jours de nourriture pour les enfants. En mars 2019, elle décide d’organiser une levée de fonds via Gofundme pour soutenir leur action et pour que la structure puisse évoluer vers le statut d’ONG afin d’être plus visible. C’est la première fois de sa vie qu’elle se lance dans cet exercice qu’elle relaie bien sûr auprès de son réseau français. Elle n’oubliera pas sa joie de voir affluer les dons - « ça a été très fort de les voir arriver ! » ni sa surprise de constater combien ce sont les plus modestes qui contribuent le plus.

Dès lors, l’idée de retourner en Ouganda est très forte. Elle envisage un séjour de trois mois avec un visa touristique. L’idée fait son chemin, finalement elle décide de démissionner, de passer trois mois en France avec sa famille puis trois mois en Ouganda.

Tiphaine l'architecte s'est faite bâtisseuse en Afrique

​« La blanche au cheveux courts » de retour à Jinja

Elle est de retour à Jinja le 8 janvier 2020, profite de son séjour, du lieu et va voir les enfants tous les jours. Lors de ses promenades solitaires, elle est énormément sollicitée puis, petit à petit, elle est reconnue comme « la blanche au cheveux courts » qui s’occupe de l’ONG, Children of Shield of Faith Community Empowerment Organisation (SOFCEO) et les sollicitations s’espacent.

A la fin du premier mois, elle envisage de rester plus de trois mois et recherche une agence d’architecture à Kampala où elle trouve rapidement du travail. Début mars, elle fait une demande de visa professionnel. Le 28 mars les frontières sont fermées et... le confinement est décrété pour huit semaines. Son visa expire le 29 avril. Heureusement, dans le centre de retraite où elle loge à Jinja, commence la construction d’un hôpital, elle croise l’architecte dans le jardin, ils échangent et finalement elle va travailler pour lui pendant deux mois. Elle abandonne rapidement le projet de contrat à Kampala, ville très polluée, pour continuer avec l’architecte de Jinja. 

Son salaire est divisé par cinq par rapport au Canada et par deux avec Kampala mais elle a une excellente relation professionnelle avec l’architecte, elle est proche de l’ONG, bénéficie de l’air pur de Jinja et peut vivre tout-à-fait correctement avec ce qu’elle gagne. Elle obtient un visa de travail d’une durée de trois ans. Outre le travail d’architecte, son patron lui fixe pour objectif de développer l’agence de Jinja afin d’accroitre le nombre de contrats. Elle découvre d’autres méthodes de travail :
« Je n’ai jamais fait de construction en briques et en bois, c’est un défi tous les jours. J’apprends doucement, j’apprends en allant sur les chantiers, en faisant les plans, les spécifications. C’est un changement d’échelle à tous les niveaux. J’ai l’impression de repartir de zéro. Le rythme de vie est tellement différent, je peux aussi travailler de chez moi avec mon ordi personnel. » 

Tiphaine l'architecte s'est faite bâtisseuse en Afrique

​Structurer SOFCEO... et "Changer la vie"

« Travailler et vivre à Jinja me permet d’œuvrer bénévolement pour l’ONG à qui je consacre une partie de mon temps libre. Depuis mon retour, j’apporte un appui logistique aux directeurs pour la structuration de l’association. Jusque-là, ils n’avaient pas la culture de la tenue de comptes, des budgets prévisionnels et réalisés, des justificatifs de dépense. Je travaille avec eux pour faire évoluer leurs pratiques.
Aujourd’hui, ils ont constaté par exemple qu’il valait mieux acheter l’huile en bidons de cinq litres et la stocker plutôt que de l’acheter litre par litre. Ils mesurent aussi que l’organisation bénéficie à la vie de l’ONG. Dernièrement, ils ont reçu la visite d’une fondation étasunienne à qui ils ont pu montrer leur budget et les éléments de gestion. Aux réactions des visiteurs, ils ont bien mesuré l’impact positif que cela a pour les potentiels donateurs. Ils étaient très contents et fiers. C’est gagné, c’est une victoire ! »
Grâce aux levées de fonds, la nourriture peut être achetée, il y a même un petit stock de deux mois. Deux instituteurs ont pu être recrutés et les enfants ont repris le chemin de l’école. Il me faut pousser Tiphaine dans ses retranchements pour en savoir plus sur ses engagements qui n’ont pas vraiment commencé à Jinja :
« J’ai toujours voulu faire quelque chose, changer la vie, enfin l’améliorer un peu, avoir un engagement utile. » 

​Mentore un jour, mentore toujours !

Pendant un an et demi, au Canada, elle a été "Big sister" pour une jeune fille. Il s’agit de consacrer quatre à cinq heures par semaine à un jeune issu d’un environnement abusif ou monoparental afin de faire grandir son niveau de confiance en lui pour qu’il se socialise et évolue positivement. Tiphaine a également été mentore pour un jeune architecte : « J’avais moi aussi bénéficié d’un mentorat au début de ma carrière et je savais combien cela est important. »
 
Au sein de l’association Mosaïque, elle a accompagné des jeunes migrants arrivant au Canada afin qu’ils apprennent rapidement les codes et coutumes et puissent ainsi s’intégrer plus facilement. Elle a créé l’association "Women in sealing" afin que les femmes puissent naviguer entre elles, « sans dose hormonale » dit-elle, sans compétition et afin surtout qu’elles prennent confiance en elles.
« Mon envie de donner, c’est parce que j’ai reçu, c’est important d’être responsable de quelque chose ! Mon métier d’architecte, c’était pour laisser une trace via des bâtiments, une manière pour moi de contribuer à la Société ! Là, j’ai voulu soutenir John, Sula et l’ONG parce que je gagnais super bien ma vie à Vancouver. J’ai remis en perspective des valeurs de vie. En France, au Canada, on ne se rend pas compte comme on est chanceux d’avoir un toit, l’eau courante, etc. Ici, si l’ONG n’a pas d’argent, les enfants ne mangent pas ! Je ne vais pas changer le monde mais je donne un peu d’encouragement ici, surtout pour les directeurs. Je souhaite qu’à terme ils puissent être salariés de l’ONG. »

L'association a pu acheter un camion d'occasion
L'association a pu acheter un camion d'occasion

​Agriculture, élevage, couture : être autonomes

En insistant, j’amène Tiphaine à parler des autres projets qu’elle mène pour et avec l’ONG. Tout d’abord, il y a l’achat sur ses fonds propres d’un camion d’occasion « pour le moment il est en réparation mais il sera bientôt livré et il servira à de multiples transports », dit-elle un sourire dans la voix. Ensuite, et là elle est lancée :
« Il y a l’achat d’un terrain pour construire l’école qui accueillera les enfants de l’ONG et ceux du voisinage. Une partie du terrain sera dévolue à la culture vivrière pour atteindre l’autonomie. Concernant les femmes spécifiquement, il y a un projet d’élevage de poules et aussi des ruches car nous misons sur l’agriculture. L’objectif est de développer des projets adaptés à leurs connaissances et leurs besoins. Et puis, il vient d’y avoir un don de six machines à coudre alors, on peut lancer l'apprentissage de la couture et la confection d’uniformes pour les écoles et avoir ainsi des revenus réguliers. Il faut que l’organisation soit maîtrisée par les directeurs, que les moyens de subsistances et la formation des enfants soit garantis au moment de mon départ en 2023. » 
What else ?

Alberte Skoric

1. Soutenir l’ONG - avec 50 $ (41 €) vous nourrissez 20 enfants pendant 2 semaines.

2. SOFCEO. -  Cette ONG vise l’autonomisation des orphelins, des enfants vulnérables, des enfants de la rue, pour accéder à l’éducation de base, les médicaments, la fourniture d’un hébergement sûr. C’est une organisation à but non lucratif. Le site internet est en préparation, il devrait être fonctionnel à Pâques. La page facebook

***
Depuis le village de Naminya, Typhaine parle de John, Sula et des enfants

A 7 kilomètres de Jinja, Naminya est un village situé près de l’embouchure du Nil Blanc où sont nés et vivent Sulaiman Kawessi et John Luyima.

Sulaiman Kawessi, Sula pour les amis, a 38 ans. Il est qualifié en travail social et a un diplôme en administration publique. Il est agent municipal, entrepreneur et maintenant gérant d’association. Il est généreux et porte grande attention à sa communauté.

John a 26 ans. Il vient d’une famille vulnérable, a perdu son père très jeune et s’est débrouillé depuis avec les moyens du bord, le village, le réseau, les contacts et enfin avec le parrainage de AOET1. Ayant reçu adolescent de l’aide de la communauté, il veut « rendre » cette aide en protégeant les enfants en souffrance. 

John a des connaissances et des revenus limités. Il connait la difficulté de trouver appui auprès des associations existantes très sollicitées. Il connaît les besoins de son pays et il veut soutenir les enfants des villages retirés. En effet, de nombreux enfants ne peuvent pas aller à l'école en raison de la pauvreté, du VIH/Sida, de décès précoces dus à la pauvreté et ses conséquences, des abus en tous genres et des violences domestiques. 

 
39 enfants accueillis dans les familles dont 16 chez Sula et Aïcha
 
John est convaincu qu’il peut changer les choses, il crée la petite association SOFCEO afin de sortir les enfants de la misère, les mettre en urgence à l’abri parce qu’ils sont à la rue, orphelins ou pour des raisons de maltraitance. 

Il y a quatre ans, suite au décès causé par le VIH d’un couple de voisins laissant trois orphelins, Sula a également fait sienne la protection des enfants et a immédiatement rejoint John dans cette entreprise. Tous deux avaient grandi dans des conditions de pauvreté et de misère sociale. Ils sont très complémentaires, se font mutuellement confiance, sont sérieux et complices.

Aujourd’hui, 39 enfants sont pris en charge par SOFCEO : 16 vivent chez Sula et Aïcha, les 23 autres vivent dans des familles d’accueil du village. La maison de Sula est le cœur de l'organisation SOFCEO. 

Sula et sa femme Aïcha ont quatre enfants. La famille vit dans une maison de quatre pièces : une salle commune-salon, un dortoir des filles et un dortoir pour les garçons, la dernière pièce étant réservée aux parents. La maison a un jardin ouvert où se trouvent une petite habitation en briques où loge la grand-mère. Une dépendance faite de branches tissées, couverte de tôle ondulée abrite un espace de cuisson et une étable. Un peu à l’écart, dans une enceinte fermée, les latrines et l’espace douche sur une dalle de béton non couverte avec un trou au centre pour le drain d’évacuation ; chaque utilisateur y vient avec un petit jerrican pour nettoyer après lui.

La vie s’organise de façon familiale, les enfants participent aux différents travaux : vaisselle, lessive, tâches ménagères, aller chercher l'eau au puits à vingt minutes de marche et bien sûr jouent dans le jardin. La cuisine se fait au feu de bois ou au charbon quand il y a les moyens. Dans le jardin, un oranger, quelques bananiers, des papayers, des manguiers proposent leurs fruits, créent de l’ombre et un espace agréable pour se réunir. Les poules circulent librement, les chèvres sont attachées ainsi que les deux veaux. 

 
Une grande priorité : l'école
 
Une fois les enfants à l’abri, le premier objectif de SOFCEO est de les scolariser dans les écoles publiques qui sont plus abordables même s’il faut payer tous les trimestres des frais de scolarité. En Ouganda c'est un sport national de trouver l'argent chaque trimestre.
 
Tout récemment, grâce à un don généreux, la maison a pu être connectée au réseau d'eau municipal ce qui sécurise les enfants car aller au puits au moins 7 à 8 fois par jour était épuisant et dangereux.

L'association dépend des revenus des directeurs, des donations sporadiques d’amis à l'étranger et de levées de fonds annuelles à petite échelle ; c’est toujours un grand défi d’attirer les dons et les financements. John et Sula savent que les levées de fonds ne sont qu’une bouffée d'air frais non durable. Ils cherchent donc à développer des activités économiques pour pourvoir aux besoins de SOFCEO.

Avec leurs petits moyens, ils réussissent à subvenir au strict besoin de survie de leur association. Le but ultime de la SOFCEO est de créer et de construire sa propre école de qualité. Le projet à moyen terme est d’être autonome et indépendant financièrement pour le fonctionnement quotidien.
 
Le mode de vie de SOFCEO et de ses protégés, aujourd’hui encore aggravé par la crise sanitaire, est typique de la pauvreté et de la grande précarité avec la crainte des lendemains. Néanmoins, la levée de fonds du mois de mai a permis de survivre jusque-là et même d’embaucher un jeune instituteur du village au chômage. Les enfants sont tellement heureux de retrouver le chemin de l’école !


Tiphaine Maisonneuve

(Les intertitres sont de la rédaction)


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​Bolloré en Indochine


Frappé en ce moment par la fuite de journalistes craignant de subir à leur tour, avec l’intrusion du Groupe Bolloré, la dérive droitière de Cnews, le journal L’Express va pouvoir au moins, dans un premier temps, conter les belles histoires du dit Groupe. La dernière se passe au Cambodge. Par amour du caoutchouc, le groupe  français accapare en 2008 des terres ancestrales de l’ethnie Bunong et y plante des hévéas. En 2015, des paysans se rebellent. Suivent divers épisodes. Le dernier a eu lieu le 2 juillet devant le tribunal de Nanterre et a été marqué par une belle victoire du droit français : celui de Bolloré contre les paysans cambodgiens incapables, ces indigènes, de fournir des droits de propriétés en bonne et due forme. Pour prix de leur toupet, ils devront payer en outre une indemnité de procédure au planteur français. L’avocat des Bunongs a aussitôt fait appel. Suspense. Le prochain épisode de Bolloré en Indochine sera à suivre, dans L’Express bien sûr. 

Michel Rouger
20210708_bollore_en_indochine.mp3 20210708 Bolloré en Indochine.mp3  (1.17 Mo)


08/07/2021

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