Agriculture

19/04/2019

Pierre Weill a créé Bleu Blanc Cœur, une nouvelle agriculture à vocation santé

Reportage : Tugdual Ruellan


Pierre Weill a créé il y a vingt ans l’association Bleu Blanc Cœur avec cette idée qu’en changeant l’alimentation des animaux, on agissait sur la santé de l’être humain. Aujourd’hui retraité, il poursuit son engagement dans les sciences humaines, habité par l’urgence du « bien manger ». Son rêve ? Que son association se transforme demain en Bio Blanc Cœur…



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Pierre Weill dans un champ de lin
Pierre Weill dans un champ de lin
Pierre Weill arrive en Bretagne en juillet 1980… « Il pleuvait, lance-t-il en riant ! Je débarquais de Mulhouse dans le Haut-Rhin et je me suis dit que je n’allais sûrement pas rester longtemps ici ». En fait, Pierre ne va plus jamais quitter la Bretagne. Il rencontre une Nantaise qui devient sa femme : « Ensuite, poursuit-il, la vie a décidé pour nous. J’ai vécu au beau milieu de l’élevage breton. Et j’aime les gens d’ici. » Pierre est alors jeune ingénieur agronome. Après s’être spécialisé dans l’élevage de vaches laitières, il poursuit sa formation à l’université de Jérusalem. Il rêve de devenir paysan et de vivre en kibboutz. Mais c’est en Côte d’Ivoire qu’il part pendant deux ans pour effectuer une coopération. De retour, il est embauché dans la région rennaise et assure le suivi technique des élevages laitiers.

Au summum de l’intensification de l’élevage

En 1985, il est recruté par le petit groupe Vetagri qui gère alors quatre entreprises spécialisées dans la fabrication d’aliment de bétail. Rapidement, il en devient le responsable technique en charge des vaches laitières. Pourtant, les illusions ne tardent pas à vaciller. « J’avais cette volonté de renouer avec ce que faisaient mes parents et mes grands-parents, familles juives de l’Alsace rurale. J’avais gardé cette vision idéale de l’élevage sur laquelle je voulais fonder ma vie professionnelle ».
 
On est à cette époque, parvenu au summum de l’intensification de l’élevage. Pierre se souvient de ce dépliant de la chambre d’agriculture claironnant à tout-va : « Maïs + soja, ça marche ! » Parquées, les vaches mangent en libre-service du maïs provenant de semences américaines, à même le silo, tenues à distance par un fil électrique que l’éleveur fait avancer chaque jour. Et dans la salle de traite, on distribue du tourteau de soja en provenance des États-Unis et du Brésil : « On ne parlait pas alors des désastres pour la planète, encore moins de ceux causés à l’être humain et à l’animal. On avait oublié que les vaches aimaient manger de tout, des choux, des betteraves, de la luzerne en complément du foin l'hiver et bien sûr, de l'herbe aux beaux jours, une nourriture variée et diversifiée… On commençait tout juste à s’inquiéter car les bêtes devenaient des boules de graisse qui ne faisaient plus qu’un ou deux veaux dans leur vie, enchaînant diverses maladies. Nous ne faisions plus notre métier ! On était devenu des vendeurs d’additifs… »

Usine Valorex à Combourtillé près de Fougères en Ille-et-Vilaine
Usine Valorex à Combourtillé près de Fougères en Ille-et-Vilaine

Pierre Weill reprend l’usine de Combourtillé

Pierre est nommé responsable technique de Valorex, à Combourtillé, petite commune située près de Fougères en Ille-et-Vilaine, l’une des usines du Groupe qui fabriquait de l’aliment pour le bétail, essentiellement pour les porcs et un peu pour les bovins. Avec des amis, il installe, de manière tout à fait intuitive, des extrudeurs qui permettent de cuire les graines afin de les rendre plus digestes pour les animaux.
 
« Nous savions que ce n’était pas bon pour les vaches de ne manger que du maïs et du tourteau, sous-produit du soja dans lequel on a enlevé le meilleur à l’aide de solvants chimiques. Nous avons alors imaginé un nouveau système de nutrition basé sur la culture de protéagineux et de légumineuses qui captent l’azote de l’air et poussent en Bretagne – pas au Brésil !- et sur une alimentation à l’herbe plus que sur le maïs avec un complément de graines de lupin, de pois, de féverole… » La démarche est alors empirique. Très peu de recherches et de documentation existent sur le sujet. Pourtant, l’entreprise lui fait confiance jusqu’à ce qu’elle dépose le bilan en 1992. Dépité mais nullement abattu, Pierre décide avec quelques collègues, de déposer un projet de reprise. La joyeuse équipe trouve un financier et parvient à racheter l’usine.

Changer d’abord l’alimentation des animaux

Convaincu qu’il emprunte la bonne voie, Pierre publie en 1995 une première étude avec l’Inra dans laquelle il démontre qu’en remplaçant le soja par du lupin et du lin, la fertilité et la production des vaches se trouve améliorée. Les résultats sont probants. Au même moment, une stagiaire l’oriente sur les bienfaits des omégas 3, ces acides gras que l'on trouve en grandes quantités dans certains aliments… L’idée l’intéresse et Pierre va s’inspirer des travaux du professeur anglais Vane et des deux professeurs suédois, Bergström et Samuelsson, pour orienter ses futures recherches. Tous trois avaient reçu en 1982, le prix Nobel pour leur description des bienfaits pour la santé des omégas 3 et oméga 6 et surtout, des incidences sur les maladies de nos civilisations. « Pour la première fois, explique Pierre, naissait l’idée qu’en changeant l’alimentation des animaux, on allait aussi changer l’alimentation de l’être humain. »

Du beurre sous les rillettes !

L’histoire devient ensuite très bretonne. Pierre rencontre le professeur Philippe Legrand, biochimiste à l'unité Biochimie nutrition humaine à Rennes, expert de l’Anses, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, qui clame haut et fort que la France ne couvre que seulement d’un tiers ses besoins en oméga 3 avec de lourdes conséquences en matière de santé publique : « Je lui ai présenté mon idée : remettre les vaches à l’herbe, remplacer le soja par du lin dans l’alimentation des animaux pour résoudre les dysfonctionnements. Il m’a écouté avec attention et m’a encouragé à expérimenter. » Grâce au soutien du conseil régional de Bretagne, Pierre lance ses premières études sur l’alimentation des vaches, une initiative qui parvient aux oreilles de Bernard Schmitt, chef de service diabéto-nutrition à l'hôpital de Lorient et conseil en nutrition de la région Bretagne. « Ces questions le préoccupaient. Je me souviens qu’il m’a dit : « Tu sais, les régimes méditerranéens à l’huile d’olive, c’est bon pour les intellectuels rennais ! Moi, mes patients, ce sont des Bretons qui mettent du beurre sous les rillettes ! Pour eux, il vaut mieux envisager un régime pour la vache et le cochon… » Cette idée va fonder le projet que Pierre se jure de mettre en œuvre : améliorer la santé de l’animal pour améliorer la santé de l’être humain sans changer les habitudes alimentaires : « Faire en sorte que l’aliment soit la première médecine ».

Une étude clinique inédite avec 200 volontaires

Le professeur Legrand, le docteur Schmitt et Pierre Weill entreprennent alors de réaliser une étude clinique pour vérifier leurs hypothèses. Prouver que notre corps se transforme en agissant uniquement sur la nourriture des animaux dont il consomme la viande. Totalement inédit. Deux cents personnes se portent volontaires pour ne consommer pendant six mois que des produits fournis par les scientifiques.
 
« Personne ne savait comment les animaux avaient été nourris pas même l’infirmier chargé de réaliser régulièrement les prises de sang. C’était plus compliqué qu’une étude avec une pilule bleue et une pilule rouge ! Il nous a fallu trouver des éleveurs partants, des distributeurs, des transformateurs, des financeurs et divers partenaires. Nous avons conçu la logistique et tout tracé de A à Z, élaboré un programme de nutrition des animaux avec herbe, lin, lupin… » Au bout de quinze jours, les premiers résultats sont flagrants. La composition du sérum des volontaires se trouve modifiée. Au bout de trente-cinq jours, la composition des parois des globules rouges est transformée : « C’est la composition tout entière du corps qui avait évolué, en agissant uniquement sur ce qu’avait mangé l’animal, confie Pierre, encore tout ému de cette découverte fabuleuse. Nous sommes tous restés sans voix… »

Le paysan, l’agronome et le médecin

En août 2000, une vingtaine de militants, passionnés par les recherches de Pierre, se réunissent. Il y a parmi eux des paysans, des représentants de coopératives, des scientifiques, des industriels, un distributeur, des membres de l'Union féminine civique et sociale. Ensemble, ils créent Bleu Blanc Cœur, association loi 1901. Bernard Schmitt, médecin, Jean-Pierre Pasquet agriculteur et Pierre Weill en sont élus les trois co-présidents. Les études cliniques se poursuivent pour affiner la recherche, certaines directement auprès de volontaires diabétiques, obèses… « Il nous fallait désormais expliquer aux consommateurs et aux éleveurs que la santé des animaux, celle du sol et celle des êtres humains était interdépendante. Nous avons partagé nos résultats et publié 380 articles dans les revues scientifiques à comité de lecture dans le monde entier ».
 
L’aventure de Bleu Blanc Cœur ne cesse depuis de se développer. Les produits portant le logo, proposés au consommateur par divers distributeurs, représentent un budget de deux milliards d’euros. Dix pour cents de porcs élevés en France suivent la charte de l’association et sept pour cents des œufs. Vingt ans après, ce sont mille cinq cents praticiens qui se trouvent réunis au sein du collège de médecins et quelque sept mille paysans, agriculteurs et éleveurs qui sont convaincus du bien-fondé de la démarche. Bleu Blanc Cœur est présent dans de nombreux pays, récemment en Malaisie, l’un des principaux pays producteurs de palme, ainsi qu'au Japon.
 

Visite de Michel Barnier, alors ministre de l'agriculture à Combourtillé (avril 2009).
Visite de Michel Barnier, alors ministre de l'agriculture à Combourtillé (avril 2009).

L’administration, principal obstacle au développement

Ce qui pénalise le développement de Bleu Blanc Cœur, c’est l’administration, s’indigne Pierre : « Elle n’a pas prévu de case pour nous ! » Pourtant, tout laissait présager une évolution radicale des pratiques. En 2009, Michel Barnier, alors ministre de l’agriculture, rend visite à l’équipe de Valorex et de Bleu Blanc Cœur à Combourtillé. Il vient juste de mettre en place un groupe de travail sur la reconnaissance officielle des démarches agricoles améliorant la qualité nutritionnelle des aliments et déclare : « Je le dis, au nom du gouvernement, de ce ministère, en engageant ceux qui me succéderont : cette politique est durable ! J'ai voulu réorienter ce ministère, cette politique dans le sens de ce que vous avez fait ici comme pionniers, comme éclaireurs…. Ce que vous faites est au cœur de ces nouveaux enjeux et de ce nouveau modèle. Vous avez su anticiper, imaginer ce qui se passe après, quelles seront les exigences des citoyens et des consommateurs. Le ministère de l'agriculture et de la pêche continuera à vous accompagner - si ce n'est pas vous qui précédez… »
 
En 2009, le rapport Lessirard du conseil général de l’Agriculture et des espaces ruraux préconise la création d’un signe de qualité dédié à la qualité nutritionnelle. En 2011, une saisine de l’Inra aboutit à un rapport Anses-Inra qui valide l’importance d’une agriculture à vocation santé et sa pertinence dans les domaines de l’élevage, des céréales, des fruits et légumes, du poisson. En 2013, au salon de l’agriculture, les ministres Stéphane Le Foll et Guillaume Garot signent avec Bleu Blanc Cœur les accords collectifs, première reconnaissance officielle de la démarche (lire ICI). Le 19 avril 2018, sur une proposition de Jean-Baptiste Moreau, rapporteur de la loi sur les états généraux de l’alimentation, une nouvelle mention valorisante est ajoutée au code rural, de « Haute valeur nutritionnelle ». Mais, en 2019, le ministre de l’agriculture, Stéphane Travers exige un amendement de suppression de cet article de la loi : « Tous les combats ne sont pas gagnés, soupire Pierre. Il y a derrière, d’énormes enjeux économiques et financiers. Sans doute faudra-t-il passer par une reconnaissance européenne avant qu’elle ne soit nationale… Mais le bio a connu les mêmes soucis au démarrage, alors on garde l’espoir… » 

Partager dans l’assiette goûts et engagements

Pierre est jeune retraité aujourd’hui, toujours militant dans l’âme et rien n’entrave son enthousiasme : « Au risque de choquer certains collègues, je ne crains pas de dire que mon souhait aujourd’hui, c’est que nous disparaissions ! Ce que nous avons créé devrait être la norme, la même pour tous. Nous ne voulons pas être l’alibi de telle ou telle marque ou enseigne sur une minorité de son offre mais nous voulons nous adresser à toutes et à tous. L’avenir est dans les sciences humaines ! Les professionnels de l’agroalimentaire n’ont pas compris les attentes du public. Ce que les gens veulent, ce n’est pas un jambon « sans antibiotiques » mais c’est un cochon sain qui a été bien nourri. Le bio a été le premier combat et sans le bio, nous n’existerions pas. Mais le bio a un cahier des charges avec des obligations de moyens, pas de résultats… Mon rêve maintenant, c’est Bio Blanc Cœur… »
 
Pour aller au bout de l’idée, Pierre a récemment racheté avec des amis le restaurant le Ciel à Rennes après une rencontre avec le chef cuisinier étoilé, Jean-Marie Baudic. Ensemble, ils ont imaginé « un lieu hors du commun où manger est un partage de goûts, de plaisirs mais aussi d'engagements et de convictions avec ceux qui produisent, ceux qui subliment... et ceux qui dégustent ! » Tous les produits dans l’assiette sont issus de la filière Bleu-Blanc-Cœur. Pierre a aussi créé une société coopérative d’intérêt collectif pour poursuivre dans le même bâtiment l’initiative du centre culinaire : « Il y a besoin de produire des connaissances sur les attentes et sur les usages en termes de consommation. Il y a tant à déconstruire ! » Et pour que la carte ne se referme pas, Pierre lance prochainement… une chaire de la « sociologie du bien manger ».  


Texte et photos : Tugdual Ruellan.

Pour aller plus loin

 
Une agriculture engagée dans une démarche durable et sociale 
La démarche Bleu-Blanc-Cœur est née, entre 1993 et 2000, d’une simple observation faite par un éleveur laitier, Jean Pierre Pasquet à un ingénieur agronome, Pierre Weill. Il lui expliqua qu’il constatait qu’au printemps, lorsque ses vaches étaient en pâture d'herbe, elles étaient en meilleure forme, et le beurre qu’il fabriquait était plus tendre et plus tartinable qu’en hiver.​ A partir de cette observation, Jean-Pierre Pasquet et Pierre Weill ont entrepris leur réflexion sur l’intérêt de préserver la chaîne alimentaire et de valoriser les plantes et les graines d’intérêts nutritionnels. Ensemble, ils ont créé une agriculture engagée dans une démarche durable et sociale avec des éleveurs soucieux de bien nourrir leurs concitoyens ». Lire ICI.

TEMOIGNAGES D'ELEVEURS
Jean-Pierre Pasquet, premier éleveur engagé aux côtés de Pierre Weill, ICI
Jean-Pierre Pasquet est le premier éleveur de vaches à viande bio à s'être engagé dans la démarche Bleu-Blanc-Coeur. Soucieux d'apporter à ses bêtes une alimentation de qualité c’est tout naturellement qu'il a décidé de se rapprocher de Bleu-Blanc-Coeur pour aller au bout de sa démarche qualité et proposer au consommateur une viande naturellement équilibrée !

Didier Roisin, éleveur de porcs, ICI





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Michel Rouger

04/07/2019

Nono