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L’épicerie rurale se réinvente en Bretagne

18/05/2021

Les nouveaux modes de consommation passent par la solidarité. Dans le petit bourg morbihannais de Saint-Nolff, la solidarité s’exerce en faveur des producteurs. Et les clients qui veulent consommer local y trouvent un lieu convivial et de rencontre. Non loin de là, Émilie et Mathias sillonnent les routes du pays de Brocéliande avec leur camion épicerie. Là encore, on consomme bio et local mais tous deux ont à cœur, avec l'association l'Elfe qu'ils ont créée, de semer du lien social et de venir en aide directement aux personnes en difficulté.


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​À Saint-Nolff, dans le Morbihan, L’épicerie d’ici, locale et conviviale 

Reportage de Jean-Luc Poussier

À Saint-Nolff, dans la campagne morbihannaise, non loin de Vannes, ne cherchez pas « l’épicerie d’ici » au cœur de ce petit bourg traditionnel. Signe des temps ? L’épicerie a déserté la place de la mairie pour s’installer en zone d’activités, à Kerboulard, en bordure de la 4 voies Rennes-Vannes. Aux côtés d’entreprises, de locaux d’activités, non loin d’une boulangerie et d’une brasserie. Delphine, paysanne installée en maraîchage, a ouvert son « épicerie d’ici » il y a 18 mois.
« Le titre résume tout ! Avec mes dix associés, on voulait montrer qu’il est possible de vivre autrement. Sans faire des dizaines de kilomètres, sans acheter des objets venus de Chine ou d’ailleurs qui finiront leur vie dans un placard ou dans la poubelle ! »

Des producteurs locaux

Ses associés sont des militants engagés dans la voie d’un autre mode de consommation alliant pratique vertueuse pour la planète, plaisir du lien social et de la rencontre. Ils ne recherchent pas des dividendes mais soutiennent l’initiative de Delphine qui était à l’étroit dans son petit magasin « Bulle nature » à la ferme où elle produit principalement des légumes.
« À la ferme, on avait beaucoup de demandes qu’on ne pouvait pas satisfaire parce qu’on ne fait pas de tout sur une surface de 5 hectares.»

Elle consacre 3 ha 20 au maraîchage. S’y ajoutent 800 m² de pommiers et poiriers et 1200 m² de serres pour les melons, concombres, haricots, courgettes, choux fleurs… En passant du magasin de la ferme à l’épicerie d’ici, elle a agrandi sa surface de vente et surtout, elle peut désormais y accueillir d’autres producteurs. Au total, elle travaille avec environ 70 producteurs locaux. Ils livrent eux-mêmes leurs produits à l’épicerie. Tout comme les clients, ils vivent et travaillent, à quelques exceptions près, dans un rayon de 15 à 20 kms : éleveur de chèvre de Saint-Nolff, fermier de Tréffléan qui fabrique de la tome de vache, apiculteur, producteurs de légumes, de fruits (les ateliers de Kerolo, fraises et framboises), de cidre, de crème fraîche, yaourts, charcuterie, viande d’agneau, bières de la brasserie voisine « la Dilettante »  
« On est en bio à 90 % et je ne négocie jamais le tarif producteur. C’est une relation de confiance qui s’établit. Les prix sont très raisonnables et rémunèrent le travail du producteur. J’y ajoute la marge classique pour une épicerie. ».

Des artistes et des créateurs

Comme à la ferme, où la vente sur place était aussi une occasion de rencontre et de discussions, Delphine et Nathalie, salariée de l’épicerie, ont ouvert un large espace de convivialité avec possibilité de prendre un café ou un jus de fruit, de manger un plat lors des concerts qui étaient organisés avant la pandémie. – il y a un traiteur proche qui confectionne des cakes…
« À l’heure du goûter ou de l’apéro le vendredi soir, il y avait beaucoup de monde à l’épicerie avant la pandémie et on espère que ca va bientôt redémarrer.» 
Même pendant la pandémie la fréquentation de l’épicerie est toujours restée à un bon niveau.
" Les gens recherchent le contact et le petit tour à l’épicerie était, malgré le contexte, l’occasion de se rencontrer. »  
Une quinzaine d’exposants proposent également, dans ses locaux et à tour de rôle, leurs créations. Ils accueillent les clients et expliquent leur travail : dessin, recyclerie, textile, poterie, peinture vitrail ou encore créateurs de luminaires et sculpteur sur métal. Ils ont en commun de vivre et travailler au pays, vieux slogan des années 70, remis au goût du jour  par le biais des actions vertueuses pour la planète, des réseaux sociaux et des nouveaux modes de consommation.

​L’Elfe, alimentaire et solidaire, sillonne le pays de Brocéliande

Mathias Montigny
Mathias Montigny
Reportage de Tugdual Ruellan

Émilie, 36 ans, et Mathias Montigny, 46 ans, ont créé l’association l’Elfe, une épicerie solidaire. Leur camion circule dans tout le pays de Brocéliande, fournissant quelque 250 produits, divers services et informations sur l’accès aux droits. Avec la possibilité d’une réduction quand on est dans le besoin…


Juste devant la caisse de l’épicerie ambulante, discrète et fondue dans l’étalage, une simple boite alimentaire avec une étiquette décorée de fleurs. C’est la caisse solidaire. Chacun, en payant son dû, y glisse en plus, ce qu’il veut, une pièce, un billet, un chèque… La somme ainsi collectée constitue un fonds de solidarité attribué en cas de besoin, à celle ou à celui qui ne peut pas payer la totalité de son panier. « Ça ne marchera pas votre affaire ! » avait-on lancé à Émilie et Mathias Montigny quand ils ont présenté leur projet. Et pourtant si ! Pas de commission d’attribution, pas de papier d’identité, aucun justificatif de revenus… Avec tact et un profond respect, ils viennent en aide aux personnes démunies... sur simple déclaration. La raison du succès est uniquement de faire confiance et sans doute aussi, de dédramatiser l’aide alimentaire.
 

Les travers de l’aide alimentaire

L’Elfe a vu le jour en mars 2018. Voilà quatre ans qu’Émilie et Mathias ont quitté leur Charente-Maritime natale pour s’installer dans le Morbihan, non loin de Mauron. Elle était assistante sociale en secteur hospitalier, lui, moniteur-éducateur, en accueil de jour et de nuit des personnes sans domicile fixe :
« On a souhaité changer de vie. On adorait notre métier mais on était épuisé, surtout d’avoir vu les travers de l’assistance et de l’aide alimentaire. Le fait d’être sans cesse obligé de ne pas avoir suffisamment d’argent pour vivre. Le fait d’être obligé de s’alimenter avec des produits pas toujours bons, que l’on aime ou que l’on n’aime pas… Le manque aussi parfois de dignité. »

Les communes du Morbihan accueillent l’Elfe

Leur vient alors l’idée de créer une épicerie itinérante pouvant apporter une aide aux personnes isolées dans les villages, sans ressources suffisantes pour bien se nourrir, en proposant le plus possible de produits locaux et biologiques, ou issus du commerce équitable. Le couple fait le tour des communes voisines, à la rencontre des élus, pour inventorier les besoins et connaître celles prêtes à les accueillir. Ils démarrent à Ménéac, Evriguet, La Trinité-Porhoët, Guilliers, Concoret, Saint-Malon-sur-Mel, Saint-Gonlay, Iffendic, Brignac, Saint-Brieuc-de-Mauron et dans la ferme de la Bobinette à Paimpont et au centre équestre de Tréhorenteuc.

226 produits et des informations sur l’accès aux droits

Le 24 septembre 2018, Émilie et Mathias se lancent avec une petite caravane qu’ils ont habillée de quelques étagères. Malmenée sur les petites routes morbihannaises, elle rend l’âme au bout d’un an. Grâce à un financement participatif et au subventionnement d’une fondation privée, l’association achète un camion de marché, Etalmobile. Avec le soutien d’un artisan et de chantiers participatifs, il est rapidement aménagé en épicerie ambulante. L’annonce fait le tour des villages, le succès est au rendez-vous. L’Elfe propose aujourd’hui 226 produits, une gamme qui ne cesse de s’enrichir : des produits frais comme yaourts, lait et fromages, des produits d’épicerie sèche avec condiments, boissons chaudes, céréales, farine, fruits secs et graines, huile, légumineuses, miel, sucre, chocolat et gâteaux, produits d’hygiène et d’entretien. À cela s’ajoutent des produits issus de glanage, des dons d’artisans, des invendus de producteurs proposés à prix libre ainsi que quelques services comme un accès internet, une aide administrative, des informations sur l’accès aux droits.
 
« On achète et on revend avec une marge de 20 % alors qu’une épicerie fait généralement entre 30 et 40 % de marge. On essaie de proposer les prix le plus bas à nos adhérents. Pour être client, il faut d’abord être adhérent de l’association. Avant la crise sanitaire, nous avions déjà rassemblé quelque trois cents adhérents. On est reparti avec cent cinquante… Beaucoup nous aident à faire fonctionner l’épicerie, gèrent la caisse, veillent au fonctionnement. Ce qui nous laisse de la disponibilité pour accueillir et discuter avec une personne qui est dans le besoin. Un collectif s’est créé et fait vivre le camion en week-end, sans nous. »

Éviter la stigmatisation

La caisse solidaire s’est intégrée tout naturellement au fonctionnement de l’association solidaire et personne, jusqu’à présent, n’abuse de la proposition. L’Elfe s’attache à rendre le bio et le local accessibles à toutes et à tous. Et dès qu’il y a un problème de mobilité, le camion se rend au domicile.
 
« Nous ne voulions pas créer une épicerie sociale. Une personne dans un village ne va pas forcément avouer ses difficultés face au regard des voisins. Cette formule de caisse solidaire n’est pas stigmatisante. La personne vient nous voir, on discute, on se met d’accord sur un pourcentage de réduction en fonction de la situation de la personne et de sa situation familiale, 20, 30, 50 % sur tous les produits présentés dans le camion, en dehors de l’alcool. On ne demande aucun justificatif, c’est la confiance totale. Au moment de sortir le ticket, on fait la réduction sans que personne ne s’en rende compte…

On estime ne pas être en droit de juger du besoin de la personne. On part du principe que si la personne fait cette demande, c’est qu’elle en a réellement besoin. L’aide apportée peut être très ponctuelle ou durer le temps qu’il faut… D’elles-mêmes, les personnes proposent de payer le tarif plein dès que la situation s’améliore. Un jour, je m’apprêtais à faire la réduction à une personne que je savais dans le besoin. Elle m’a dit : « Non, je viens de trouver un travail, j’ai reçu mon premier salaire et je tiens à payer 100 % ! » C’est un cercle vertueux entièrement basé sur la confiance et la responsabilisation de chacun. »

Se développer en Ille-et-Vilaine

Les estimations prévoyaient l’achat d’un panier moyen de 10 € par les clients au bout d’un an. Émilie et Mathias y sont parvenus en à peine six mois ! Ils souhaitent aujourd’hui animer des ateliers cuisine, avec le soutien du CPIE de Brocéliande, Centre permanent d’initiatives pour l’environnement, pour apprendre ou réapprendre à bien manger en évitant les préparations industrielles. Ils aimeraient aussi acheter un deuxième camion pour développer la proposition en Ille-et-Vilaine :
 
« C’est un département qui, dès le départ, s’est aussi intéressé à notre projet. Pendant six mois, avant de nous lancer, nous avons bénéficié d’une aide du conseil départemental d’Ille-et-Vilaine et du pôle de l’économie sociale et solidaire pour mener à bien une étude de faisabilité. Deux bénévoles sont d’ores et déjà intéressés. L’association est prête à partager son expérience pour que l’initiative se diffuse. »
 
Contact
L’Elfe, tel. 06 42 77 43 42
lelfe@riseup.net
Bientôt un site : lelfe.org



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