Vu, lu, entendu...

Lucy et l'épopée de l'alphabétisation


30/08/2012



« Cuba, Cuba, estudio, trabajo, fusil, lápiz, cartilla, manual, a alfabetizar, a alfabetizar.¡Venceremos ! » Sa main noueuse se lève, son visage est grave, sa voix est ferme, Lucy a 71 ans et 20 ans à la fois. Comme elle l'a chanté, cet hymne de l'alphabétisation alors que, jeune enseignante, elle part avec l'abécédaire ( cartilla ), le crayon ( lapiz ) et la lampe à alcool pour éclairer le lent apprentissage de ce million d'anaphabètes qui peuplent Cuba. La révolution est encore fragile, elle a deux ans à peine, mais elle et les cent mille brigadistes de la brigada Conrado Benitez l'ont promis à Fidel : "Venceremos !"

« Tout homme a droit à l’éducation pour ensuite, en retour, contribuer à l’éducation des autres »

Dès janvier 1961, cette phrase de José Marti sert de leitmotiv aux 100 000 lycéens, aux 100 000 brigadistes « Conrado Benítez », aux 15 000 brigadistes « Patria o Muerte », aux 35 000 instituteurs qui, avec avec de nombreux volontaires, formeront les quelques 300 000  participants à la campagne d'alphabétisation.

Ils seront  707 000 adultes dont 25 000 haïtiens, à apprendre à lire et à écrire, le soir après le travail des champs. L'examen final : envoyer à Fidel une lettre où ils écrivent leur fierté  « Je ne devrai jamais plus signer avec les doigts maintenant, je signerais toujours ainsi : María Cruz ». 

Et pourtant, cela n'a pas été facile : une question de méthode tout d'abord. Pas question sur une durée aussi courte et avec un tel enjeu, d'enseigner comme à l'école. Les enseignants-volontaires se sont réunis l'année précédente, ils ont beaucoup débattu pour produire un contenu qui tienne la route. Ce sera "Alfabeticemos" pour les apprentis-pédagogues et "Venceremos" pour les "étudiants" aux mains calleuses. La recette ? Partir de ce que tout le monde connaît : les nombres, puis associer les nombres aux mots à condition que ceux-ci soient ceux du quotidien. Pour agrémenter le tout, y ajouter les mots-clés de la révolution et on fait ainsi d'une pierre deux coups.

Le plus important : la confiance

Pas facile pour les ruraux de prolonger, à la lumière des lampes à pétrole, une longue journée de travail, pas facile non plus pour ces enfants de la société urbaine de vivre dans des régions marécageuses avec les moustiques, les taons, les couleuvres ou les crocodiles, loin des parents. « Ce qui a été le plus important, ce n'était peut-être pas l'alphabétisation, » avoue Lucy, « on a compris comment vivaient les paysans, on a partagé leur façon de vivre avec les valeurs et les richesses mais aussi les difficultés. On a parlé, on a cassé les barrières et on est devenus amis. »

Malgré les dangers - la contre-révolution est toujours présente et certains le paieront de leur vie - malgré les difficultés auxquels ils sont confrontés, « Jamais je n'ai oublié la confiance que nos parents nous ont fait. Ils nous ont laissé partir alors qu'ils connaissaient les dangers. Fidel nous a fait confiance et nous sommes revenus meilleurs révolutionnaires. » poursuit Lucy, les yeux sérieux et la voix encore étonnée. « Nous avons été marqués par cela, une révolution qui fait confiance aux jeunes qui auront ensuite à diriger le pays. » 

En décembre 1961, à la fin de la campagne, Lucy se rappelle « J'ai participé à la révolution, sans porter l'uniforme. C'était aussi important de chanter l'hymne, de porter la lanterne et l'abécédaire de l'alphabétisation. J'étais comme une enfant en partant et je suis revenue avec de la maturité. J'ai plus appris que mes élèves. »

Lucy a consacré sa vie à l'enseignement. En retraite aujourd'hui à Vinales, elle donne beaucoup de son temps aux jeunes pionniers du village et est un pilier local de la Fédération des Femmes Cubaines, créée par Vilma Espin. Et c'est la voix émue qu'elle entonnera, à la fin de notre rencontre, la chanson préférée de Vilma. 

Yo si puedo

Plus de 6 millions et demi de personnes, dans vingt pays, ont été alphabétisées avec la méthode cubaine "Yo, sí puedo, Moi, oui je peux", méthode qui permet un enseignement-apprentissage sur du court terme, avec peu de ressources humaines et financières. 

Aujourd'hui, c'est Haïti qui profite du savoir-faire cubain. Le programme s'appelle « Wi mwen kapab ». Ce sont environ 2 millions 500 mille personnes de 15 à 50 ans qui seront alphabétisées en créole, d'ici 2015.

Marie-Anne Divet

Himno de la Alfabetizacion d'Eduardo Saborit

Somos la Brigada Conrado Benítez,
somos la vanguardia de la Revolución,
con el libro en alto cumplimos una meta:
llevar a toda Cuba la alfabetización.
Por llanos y montañas el brigadista va,
cumpliendo con la Patria, luchando por la paz.
¡Abajo el imperialismo!, ¡Arriba la libertad!
Llevamos con las letras la luz de la verdad.
Cuba, Cuba, estudio, trabajo, fusil,
lápiz, cartilla, manual,
a alfabetizar, a alfabetizar.
¡Venceremos!

Nous sommes la Brigade Conrado Benitez
nous sommes l'avant-garde de la Révolution
le livre à la main, nous accomplirons notre mission :
mener à bien l'aphabétisation partout à Cuba.
Par monts et par vaux, ainsi va le brigadiste
accomplissant son devoir pour la Patrie, luttant pour la paix.
A bas l'impérialisme ! Vive la liberté !
Nous apportons avec l'écriture la lumière de la vérité.
Cuba, Cuba, étude, travail, fusil
crayon,livret, manuel
pour alphabétiser, pour alphabétiser.
Nous vaincrons !

Pour plus d'information : "Rapport sur les méthodes et les moyens utilisés à Cuba pour la suppression de l'analphabétisme", mission conduite par l'UNESCO - 1964
A voir : "Le brigadiste" d'Octavia Cortazar (1977)
 
 






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Le billet de la semaine

​So frenglish, n'est-il pas ?

My God ! Pas de Digital Tech Conference, pour moi, ce 30 novembre à Rennes. J'ai zappé Book your pass ! Le Pass XL pour le cocktail VIP, bof. C'est surtout que je loupe les battles d'une trentaine de speakers sur les sujets les plus hype du numérique : côté DigitalFood, l'arrivée de la food robolution et plus encore côté DigitalLove cette question stimulante : "Est-ce que les innovations du type sex dolls et sex robots sont réellement le futur du sexe ?"  Avec la coordinatrice du SexTechLab, premier hackaton sextech organisé à Paris l'an dernier. Moi qui me rêvais un peu in, me voilà out, exclu, sans avenir, à la porte du nouveau monde américain, condamné à parler, m'habiller, manger, penser français comme d'autres hier breton, berbère ou wolof. Condamné, pour oublier, à écouter  un disque inusable de Boris Vian. 

Michel Rouger

29/11/2018

Nono