Solidaires

05/06/2019

Sur le chemin, soudain, un Etonnant Voyage

Reportage Alain Jaunault (vidéos) et Michel Rouger (texte)


De Rennes à Saint-Malo, la marche des poètes, précaires migrants ou français, de Maurepas


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Mardi après-midi 4 juin, au nord de Rennes, là où les bateaux doivent franchir onze écluses du canal Ille-et-Rance sur deux kilomètres. Une soixantaine de randonneurs marchent par petits groupes dans la verdure. Entourés de militants associatifs, des hommes et des femmes, Migrants ou Français, s'en vont porter leur livre de poésie jusqu'au grand festival littéraire de Saint-Malo, partageant et transformant ensemble durant une semaine leurs vies précaires.
De g.à d. Pascal, Lucien (lisant "Tes beaux yeux") et Gezim
De g.à d. Pascal, Lucien (lisant "Tes beaux yeux") et Gezim

L'Etonnant Voyage en est à sa quatrième étape. Partis de Rennes, ils ont marché 11 km samedi jusqu'à Betton, puis 11 encore dimanche jusqu'à Saint-Germain, et 10  lundi jusqu'à Guipel. Aujourd'hui, entre Guipel et Bazouges-sous-Hédé, l'étape est bien plus courte : 7 km.

A l'arrivée, Pascal va et vient, infatigable, d'un randonneur à l'autre. Il court sur un nuage, Pascal. Le militant d'ATD Quart Monde est  l'un des héros de cette aventure mise sur pied par l'association Un Toit c'est Un Droit. « Je continue ma route », sourit-il.  Dans son quartier de Maurepas, il a poursuivi le Cabinet Photographique de son ami Jacques Domeau, celui qui lui a « rendu son image » ainsi qu'il l'a raconté, ici et dans un livre, il y a deux ans. 

Sur le chemin, soudain, un Etonnant Voyage

Un jour, une rencontre, dans un jardin

L'aventure a germé l'an dernier. « On s'est rencontré au jardin », dit Pascal. Un jardin partagé avec d'autres "précaires", huit migrants, Roms, Albanais, Algériens, Rwandais, Congolais, Guinéen... qui participaient, pas loin, à un Atelier Poésie lancé par Un Toit c'est Un Droit. Les deux groupes ont commencé à échanger. 

« ​Plein de préjugés sont alors tombés, racontait vendredi, à la veille du départ, Joëlle, cheville-ouvrière de l'association. Des fantasmes : "Pourquoi ils ont une carte de crédit ?" se demandaient les Français avant de découvrir avec effarement que les migrants avaient 60 € d'aide mensuelle. Les migrants, eux, ont découvert que des Français survivaient à peine, qu'avoir des papiers n'était pas la panacée... » 

Alors, par la suite,  l'Atelier est venu avec ses écrits, le Cabinet Photographique avec ses sténopés, et voilà aujourd'hui le livre, « En chemin », tout frais sorti de l'imprimerie, qu'ils emmènent à Etonnants Voyageurs. Ils seront onze auteurs à Saint-Malo au milieu des grands écrivains. Gezim et Vjollça qui ont écrit ensemble une poésie en rom traduite ensuite en albanais puis en français ; Erigerta qui a commencé tôt :  « Petite, j'écrivais de la poésie en cachette de ma mère », confiait-elle vendredi dans le petit appartement où elle vit avec Elvis et leur petit Eglis dans une tour promise à la démolition. Il y a Lucien qui déclame "Tes beaux yeux" en ce moment devant les randonneurs...


Sur le chemin, un chant africain, Mbele Mama, lancé par des chanteuses de la Compagnie Dicilà
Sur le chemin, un chant africain, Mbele Mama, lancé par des chanteuses de la Compagnie Dicilà

Un vaste mouvement de solidarité

Mais cet Etonnant Voyage surprend à bien des titres. Notamment par le vaste soutien qu'il a suscité. "Un Toit c'est Un Droit", portée par une dizaine de militants locaux seulement mais entourés d'un réseau de quelque 200 personnes, a fédéré 61 associations et trouvé un accueil spontané dans la petite dizaine de localités-étapes, municipalités et habitants réunis. A chaque endroit, un groupe d'accueil s'est constitué mobilisant jusqu'à 70 personnes. « Quand une famille migrante arrive dans une commune, rappelle d'ailleurs Joëlle, on voit une vraie solidarité : des gens apportent à manger, hébergent, font les courses... »

Le mouvement de solidarité se voit aussi dans la centaine d'animations, concerts, spectacles qui auront jalonné la semaine. Dans les apports financiers des uns et des autres. Tout est gratuit pour les Poètes du Cabinet photographique et leurs collègues en situation précaire. Pour couvrir les dépenses, les 61 associations ont donné ce qu'elles pouvaient ; un financement participatif a été lancé sur Hello Asso ; les communes ont participé ; des dons spontanés sont arrivés ; dans les concerts, gratuits, le chapeau va aux voyageurs...

En attendant l'arrivée à Saint-Malo samedi après-midi, l'Etonnant Voyage, comme on le voit sur les vidéos, aura sans doute surtout généré d'extraordinaires rencontres. Quand à Montreuil-sur-Ille, des sans abri et des migrants ont discuté de la précarité et des droits fondamentaux avec des CM2 en sortie vélo. Quand, entre Betton et Saint-Germain, au passage d'une écluse, douze canoës ont entouré la péniche qui accompagne les randonneurs et que le groupe sur la rive s'est mis à chanter. Quand, mardi, sur le chemin, deux jeunes, un Français et un Sénégalais parlaient qualité de la terre d'ici et de là-bas...

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Violence d’État

Réalisant sans coup férir le vœu du Président de rendre le pays « plus humain » en 2020, trois policiers ont interpellé le 3 janvier à Paris un coursier à scooter, Cédric Chouviat, 42 ans, père de 5 enfants, et l’ont asphyxié par un plaquage ventral complété par une fracture du larynx. Mourir lors d’un contrôle routier… Les années se suivent et se ressemblent. L’année 2019 avait commencé par le coma, le 12 janvier, à Bordeaux, du Gilet Jaune Olivier Beziade, touché en pleine tête par un tir de LBD40, qui a inauguré une année répressive jamais vue dans un mouvement social. Le 21 juillet, à Nantes, les lacrymogènes des CRS ont aussi poussé Steve, 24 ans, dans la Loire. Mourir lors d’une Fête de la musique... La violence d’État ne désarme plus. Car le coupable, bien sûr, est moins le policier frappeur que les autorités qui l’arment, le couvrent, lancent leurs forces au premier attroupement, fût-il festif, pour impressionner, intimider. Quand le libéralisme autoritaire fait du citoyen ordinaire un adversaire... 

Michel Rouger
  

09/01/2020

Nono












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