12/10/2020

Malgré la lutte de Sofia, le monde a perdu sa bibliothèque à Stockholm

Reportage : Violette Goarant


Avec ses milliers de livres en différentes langues, la bibliothèque internationale de Stockholm était une mine d'or pour les utilisateurs, souvent immigrés. En 2019, l'annonce-choc de sa fermeture a suscité la réaction indignée de beaucoup, dont Sofia qui a organisé plusieurs actions pour sensibiliser et faire infléchir la Ville de Stockholm.


La Ville de Stockholm a drastiquement réduit son budget Culture, réduisant l'accès de celle-ci au plus grand nombre (photo publiée avec autorisation du photographe)
La Ville de Stockholm a drastiquement réduit son budget Culture, réduisant l'accès de celle-ci au plus grand nombre (photo publiée avec autorisation du photographe)
En ce mois pluvieux, le rendez-vous est pris au sein de la bibliothèque centrale de la ville de Stockholm, la Stadsbibliotek, à deux pas de celle qui fut la Bibliothèque internationale, Internationella bibliotek, près de Odenplan dans le centre de Stockholm.

Port de reine et voix posée, Sofia Laffa semble faire corps avec son combat silencieux et digne, celui d’avoir lutté contre la fermeture de la bibliothèque internationale de Stockholm dont Sofia ne se résout pas à en parler au passé : « Cette bibliothèque est un trésor, sourit tristement cette doctorante en littérature espagnole à l’université de la capitale scandinave. La plus belle collection de livres en différentes langues d’Europe. » Avec ses 200 000 livres, sa réputation n’était même plus à faire, en particulier en Russie : « En dehors de la Russie, c’est la plus grande bibliothèque russe au monde, ajoute-t-elle. Une amie russe en tirait une grande fierté. »
 
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La Bibliothèque internationale comptait plus de 200 000 livres et documents audiovisuels de dizaines de langues.
La Bibliothèque internationale comptait plus de 200 000 livres et documents audiovisuels de dizaines de langues.
Créée en 2000, cette bibliothèque polyglotte s’est tue à l'aube de ses vingt ans. Tel un excellent livre qui frappe les esprits mais se referme sans bruit, ses hautes portes se sont closes définitivement en septembre 2019, suite à une annonce choc en juin. « C’était la veille de Midsommar, le choix du calendrier était pernicieux, souligne Sofia, car les Suédois partent précisément en vacances à ce moment-là. » Malgré tout, avec Viola Bao, une amie journaliste et critique littéraire, Sofia se lance pour mobiliser l’opinion et les professionnels afin d’éviter la fermeture. Le Syndicat des écrivains notamment les rejoint. « On a mis en place une pétition qui a atteint 4000 personnes, dont beaucoup de personnalités du paysage culturel suédois, raconte Sofia. Viola a écrit un article pour le quotidien national Dagens Nyheter, ce qui nous a aidées à faire connaître la cause ».
 

« Sauvez la bibliothèque ! » en différentes langues

Sur la façade de la bibliothèque, une affiche "remercie" le parti des Verts (majoritaires à la Ville de Stockholm) "pour la mort de la bibliothèque".
Sur la façade de la bibliothèque, une affiche "remercie" le parti des Verts (majoritaires à la Ville de Stockholm) "pour la mort de la bibliothèque".
En août 2019, alors que la fermeture se profile le mois suivant, elles organisent des actions de prêt. Là, des usagers rentrés de vacances, remontés qu’on puisse fermer ainsi leur bibliothèque, arrivent avec caddies et valises pour caser une cinquantaine de livres empruntés, sous le regard fatigué et stupéfait des bibliothécaires multilingues. Alors que la fermeture a lieu dans un mois, on leur a déjà enlevé les ordinateurs.

Dehors, des amies scandent avec Sofia « Sauvez la bibliothèque ! » en différentes langues, notamment en francais qu'a étudiée Sofia. Leurs voix montent jusqu'aux fenêtres des deux étages de la bibliothèque où sont encore présentés des livres d'Astrid Lindgren en bosniaque ou en chinois. Plurilingue avec un père argentin et un compagnon italien, Sofia a étudié l'Histoire des idées, le francais et l'italien. Depuis 2017, elle est doctorante en littérature latino-américaine du XVIIIe siècle reliée à l'immigration et à l'exil :" Je m'intéresse à la manière dont la littérature est affectée et produite face aux persécutions, fuite et censure, ainsi que la manière dont ces phénomènes sont incarnés dans les textes littéraires. Plus précisément, j'étudie comment les sujets (en exil) sont décrits dans des textes de Luisa Valenzuela (Argentine), Cristina Peri Rossi (Uruguay), Gloria Gervitz (Mexique), entre autres."

Etudiant les questions de multilinguisme, de mémoire et de racisme, Sofia a grandi dans l’ouverture à d’autres cultures, d’autres imaginaires à travers les mots. Elle en sait le pouvoir, et c'est pourquoi elle ne souscrit pas au discours de Jonas Naddebo. Ce responsable Culture de la capitale, centriste au sein du conseil municipal à majorité conservateur-vert, à l’origine de la décision, martèle que ce n'est pas une fermeture. La ville de Stockholm a présenté un « déménagement », une "modernisation de la bibliothèque", de la même manière qu'on désigne des licenciements massifs en "Plan de Sauvegarde de l’Emploi". 

Sofia a remis la pétition contre la fermeture à la Ville de Stockholm.
Sofia a remis la pétition contre la fermeture à la Ville de Stockholm.

Accusée de diffuser des "fake news"

Officiellement, la fermeture de la Bibliothèque est motivée par une faible fréquentation des utilisateurs et un loyer élevé. « Nous réduisons les coûts locaux et revitalisons la bibliothèque avec de meilleures conditions pour plus d'activités de programme, affirme Jonas Naddebo. Nous voulons augmenter les visites et le niveau d'intérêt pour la bibliothèque internationale. »

Ce « déménagement », cette "relocalisation" est une fermeture et Sofia le martèle sur les réseaux sociaux. « Jonas Naddebo nous a accusés de propager des fake news », sourit-elle. Alors que la situation s'envenimait, Jonas Naddebo les invite à l'Hôtel de ville pour "tenter de comprendre leur désapprobation". Sofia et Viola sont allées lui présenter la pétition pour tenter de modifier la décision. En vain: "Nous devons faire des économies, c'est la meilleure option, rétorque la Ville. Les statistiques d'emprunts baissent et on va réhausser la courbe avec cette décision."

Un autre argument était l'accord des Sociaux-Démocrates sur la fermeture de la bibliothèque (tout parti était favorable, mis à part le Parti de Gauche et les Féministes). Devant la bataille menée par Sofia et Viola, les Sociaux-Démocrates ont fait marche-arrière et appelé à annuler la décision. Mais cela n'a pas suffit.

Une partie des 200 000 livres a été transférée dans une petite bibliothèque de quartier à Kungsholmen quand certains ont été disséminés dans quelques bibliothèques périphériques du centre de Stockholm, proche de ceux qui les lisent. "J'ai un ami qui parle arabe et cherchait la trilogie d'un auteur, raconte Sofia. Arrivé à Kungsholmen, il n'a trouvé que deux livres sur trois car ceux qui ont trié les livres n'ont pas les connaissances suffisantes pour savoir que c'était une trilogie."

Car cette bibliothèque, située en centre-ville à deux pas de la Bibliothèque principale, constituait un carrefour de rencontres unique. Là, se rencontraient des experts de leurs langues et cultures, des dialogues entre utilisateurs de la bibliothèque et les bibliothécaires eux-mêmes, spécialisés dans telle ou telle langue. Là, les nouveaux arrivants côtoyaient les immigrés installés au détour d'un rayon, là se rencontraient enfants et professeurs de langues maternelles, à plancher sur des livres colorés de toute langue possible. Là s'organisaient des conférences ou lectures à voix haute d'histoires en portugais, chinois ou arabes. Enfin là, rappelle Sofia, s'organisaient des visites de groupes menées par des professeurs en Suédois pour Immigrés (SFI), programme d'apprentissage du Suédois pour tout nouvel arrivant. Un véritable endroit politique où les ponts se construisaient en livres. 
 

La Bibliothèque internationale était aussi un lieu incontournable pour consulter la presse locale, suédoise et internationale.
La Bibliothèque internationale était aussi un lieu incontournable pour consulter la presse locale, suédoise et internationale.
Mais aujourd'hui, la majeure partie des livres, livres-audios, CDs ou DVD est stocké en magasin à la périphérie de ville, à Liljeholmen précisément. Là-bas, tout n’est qu’ordre sans beauté, celle de trouver un livre qu’on ne cherchait pas. Car là-bas, pas d’ouverture au public. Il faut commander en ligne, payer un euro par document avant même l’avoir dans la main. « Maintenant, je dois savoir ce que je cherche et si cela vaut la peine de le commander ou non, » soupire Sofia.

Près d'un an plus tard, la pétition qui réunit plus de dix mille signatures reste en ligne sur le site dédié au combat contre la fermeture de la Bibliothèque

Le combat continue tandis que les locaux de la Bibliothèque sont désormais vides et inoccupés. 

Violette Goarant
 


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Le billet de la semaine

​Bolloré en Indochine


Frappé en ce moment par la fuite de journalistes craignant de subir à leur tour, avec l’intrusion du Groupe Bolloré, la dérive droitière de Cnews, le journal L’Express va pouvoir au moins, dans un premier temps, conter les belles histoires du dit Groupe. La dernière se passe au Cambodge. Par amour du caoutchouc, le groupe  français accapare en 2008 des terres ancestrales de l’ethnie Bunong et y plante des hévéas. En 2015, des paysans se rebellent. Suivent divers épisodes. Le dernier a eu lieu le 2 juillet devant le tribunal de Nanterre et a été marqué par une belle victoire du droit français : celui de Bolloré contre les paysans cambodgiens incapables, ces indigènes, de fournir des droits de propriétés en bonne et due forme. Pour prix de leur toupet, ils devront payer en outre une indemnité de procédure au planteur français. L’avocat des Bunongs a aussitôt fait appel. Suspense. Le prochain épisode de Bolloré en Indochine sera à suivre, dans L’Express bien sûr. 

Michel Rouger
20210708_bollore_en_indochine.mp3 20210708 Bolloré en Indochine.mp3  (1.17 Mo)


08/07/2021

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