Europe

06/12/2011

Lwow, la ville, telle une femme déchirée et insoumise


Exceptionnellement, nous ne parlons pas aujourd'hui de citoyens mais d'une ville. Lwow (prononcez "Lvouv") en Ukraine. Riche de sa culture, déchirée par l'Histoire, transformée par la modernité, Lwow, dans ce très beau reportage d'Agnès Moyon, devient la métaphore de nos destinées humaines.


Lwow, la ville, telle une femme déchirée et insoumise
C'est comme un endroit où l'on n’arrivera jamais... Des lignes droites qui s'étalent dans l'infini de la plaine. Quelques poules, des oies, des dindons au bord des routes. Une vache par ci, un veau par là, broutant tout seul dans un fossé. La route qui mène à Lwow est un vieux pantalon rapiécé.

Sous les abris bus tapissés de mosaïques géométriques des tessons de bouteilles, des sacs de pommes de terre. Et des femmes courbées, en fichu. Au loin une fillette rabat son troupeau au bâton. Planté, là, au milieu de nulle part, un panneau indique Moscou à droite, Tchernobyl  à gauche. Bientôt la ville....

Le changement de décor est brutal, la campagne avalée par les faubourgs, dévorée par le béton.. Les usines mastodontes en tôle rouillée, titanics naufragés de l'industrie lourde agonisent la gueule ouverte. Les barres d'immeubles matriochka s'emboîtent sans fin, comme un sacre soviétique à la laideur. Ici, à une trentaine d' heures de route de Paris, l'oeil ne s'attend plus à rien.

Merveilleuse et rebelle

Et puis Lwow advient. Nichée au pied d'une colline, elle étire sa langueur dans des aplats truffés d'arbres verts dense et touffus. Les rues pavées lustrées par les fortes pluies serpentent en écharpe autour du cou de la ville, s'enchevêtrent.

Partout la végétation est un hymne à l'excès. Les clochers à bulbes, les toits ourlés d'attiques, les façades sculptées : le regard accroché par la splendeur du temps qui a passé, ici, en Galicie. Le dimanche, les cloches joyeuses de la cathédrale arménienne répondent en écho à celles des églises catholiques de rite orthodoxe.

L’ancienne capitale de la Galicie, inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco appartient à un monde disparu. Plusieurs rois de Pologne y ont été couronnés. Autrichienne après le partage de la Pologne en 1772 puis à nouveau polonaise en 1918, Lwow est désormais ukrainienne après le coup de sécateur donné par Staline à la Pologne en 1945. Rebelle toujours, elle s’est enflammée en novembre 2004 pour défendre la démocratie et la révolution orange.

Lwow, la ville, telle une femme déchirée et insoumise

« Je ne te reverrai plus jamais, tant de morts t’attendent »

« Une ville oubliée, abandonnée, pleurée, fusillée et qui pourtant existait réellement » (1),  dit à son propos le poète polonais Adam Zagajewski. C’est ici qu’il est né en août 1945. Il n’avait pas un an quand les autorités soviétiques ont sommé les membres de la communauté polonaise de faire leurs bagages.

Dans les décombres de la guerre, ses parents ont pris la route de l’exil pour s’installer en Silésie, à Gliwice au pays du charbon. « Et à l’aube, on se disait adieu, sans larmes, la bouche si sèche, je ne te reverrai plus jamais, tant de morts t’attendent », écrit-il dans Aller à Lwow, un poème mélancolique dédié à sa ville natale. « Il y avait trop de Lwow et maintenant il n’y en a plus ».  

Déjà le tourisme griffe les façades

Lwow a gardé  la patine et les blessures de l’histoire. Mais déjà le tourisme griffe les façades d’enseignes tapageuses. Dans l’hôtel George où Balzac fit étape, en route pour renconter sa belle « étrangère », la comtesse Hanska, le marbre a remplacé les vieux carreaux de ciment bleutés. Le luxe "international quality" commence à y faire son lit et  bouscule l'élégance désuète d'un monde où  le temps prenait son temps.

Aller à Lwow et en repartir. « Dans le petit aéroport de Lviv m’ont dit au revoir des sculptures en grès datant du réalisme soviétique: un soldat, une paysanne, un aviateur et un ouvrier raidis dans le soleil éclatant de mai, comme les héros d’une saga grecque oubliée», écrivait Adam Zagajewski après son retour dans sa ville natale en 2001.  

Texte et photos Agnès Moyon.  


LWOW ET SES ARTISTES

Des écrivains
Adam Zagajewski
http://www.ji.lviv.ua/n12texts/zagajewski-fr.htm
Adam Zagajewski est né à Lwow en 1945. Il a quitté sa ville natale lorsqu'il avait quelques mois. Il se partage aujourd'hui entre Chicago où il enseigne et Cracovie. Il est sur la liste des écrivains européens dont on dit qu'ils auront un jour le prix Nobel de littérature. La blessure de l'exil a inspiré son  poème Aller à Lvov traduit dans dans le monde entier.

Zbgniew Herbert
http://retors.net/spip.php?article77
Zbiginew Herbert est né en 1924 à Lwow. Il est mort en 1988. Dans les turbulences de l'histoire, il s'est appuyé sur l'ironie pour construire une une œuvre originale et rebelle. Le site retors.net  publie ici cinq poèmes inédits.

Stanislas Lem
http://fr.wikipedia.org/wiki/Stanislas_Lem
Né à Lwow en 1921, Stanislas Lem a vécu ensuite à Cracovie où il est mort en 2006. Son œuvre, nourrie de science-fiction a été traduite dans une quarantaine de pays Solaris,  son roman le plus célèbre a été adapté au cinéma par Andreï Tarkovski en 1972  http://www.youtube.com/watch?v=5_0UPh5FELg.

Des musiciens
Le violoncelliste Nazar Dzhuryn
http://www.nazardzhuryn.com/nazar.swf
Nazar Dzhuryn est l'un des plus grands violoncellistes ukrainien. Il est né à Lwow en 1972.

Le pianiste Emanuel Ax
http://www.emanuelax.com /
Le pianiste Emanuel Ax a lui aussi quitté sa ville natale lorsqu'il était enfant. Sa famille s'est installée au Canada.

Une star du cinéma
Wojtek Pzoniak
C'est l'un des acteurs fétiches du cinéaste polonais Andrej Wajda. Il a interprété Robespierre dans Danton.
http://www.youtube.com/watch?v=EIjSCI5m9mA

« Comme la mienne, sa famille avait dû quitter Lwow, une ville sainte pour venir s'installer à Gliwice, une ville misérable, industrielle… Il était roux, petit, maigre, remuant. Il quitta l'école de bonne heure; je le revois marchant un jour en tête d'un défilé militaire, comme tambour. Regarde-le, me dit ma mère, qu'est ce qu'il va devenir? Le voilà tambour dans l'armée. Je sais qu'après, il pilota des planeurs. Il démarrait dans la vie comme s'il appartenait à une autre génération, à une génération d'écrivains, d'aventuriers violents, à la génération des disciples du philosophe de Bâle qui, incapables de supporter le silence figé d'un cabinet de travail, cherchaient l'aventure dans les guerres, les révolutions et les insurrections. Et soudain, toujours à Gliwice, il devint acteur, dans un théâtre universitaire. Comme si cette force insupportable qui cherchait à se libérer en lui avait trouvé un exutoire sur les planches. »
Adam Zagjewski, Dans une autre beauté (éditions Fayard).


LWOW ET LES BLESSURES DE LA MEMOIRE

Partagée aujourd'hui entre la Pologne et l'Ukraine, l'ancienne province de Galicie n'existe plus sinon dans l'imaginaire de familles juives dispersées dans le monde entier. De New-York à Buenos-Aires en passant par Jérusalem, la Galicie reste pour tous ces descendants d'exilés une langue disparue : le yiddish mélange d'allemand et d'hébreu. C'est aussi une musique le klezmer celle qui se jouaient dans les shtetl http://www.unlivredusouvenir.fr/shtetl.html

Ces petites communautés juives installées à la campagne. Violon et clarinette, accordéon, c'est souvent à pleurer. Surtout quand elle est interprètée par le violoniste Itzhak Perlman.http://www.youtube.com/watch?v=DkmFgQ9fM94

Hommage aux communautés juives déportées dans les camps de la mort, Itzhak Perlman joue également la musique du film de Spielberg, La liste de Schindler.http://www.youtube.com/watch?v=aX2qP3gP_V

 









Le Webdocumentaire





Donner un coup de main

Tout un chacun peut participer à Histoires Ordinaires. Proposer bien sûr des sujets de reportage et des informations pour la rubrique "Vu, lu, entendu" mais il y a aussi des tâches nombreuses, variées, aussi utiles qu'accessibles. Vous pouvez en trouver ici une liste. Ensuite il suffit de prendre contact avec la rédaction. 


Le billet de la semaine

Violence d’État

Réalisant sans coup férir le vœu du Président de rendre le pays « plus humain » en 2020, trois policiers ont interpellé le 3 janvier à Paris un coursier à scooter, Cédric Chouviat, 42 ans, père de 5 enfants, et l’ont asphyxié par un plaquage ventral complété par une fracture du larynx. Mourir lors d’un contrôle routier… Les années se suivent et se ressemblent. L’année 2019 avait commencé par le coma, le 12 janvier, à Bordeaux, du Gilet Jaune Olivier Beziade, touché en pleine tête par un tir de LBD40, qui a inauguré une année répressive jamais vue dans un mouvement social. Le 21 juillet, à Nantes, les lacrymogènes des CRS ont aussi poussé Steve, 24 ans, dans la Loire. Mourir lors d’une Fête de la musique... La violence d’État ne désarme plus. Car le coupable, bien sûr, est moins le policier frappeur que les autorités qui l’arment, le couvrent, lancent leurs forces au premier attroupement, fût-il festif, pour impressionner, intimider. Quand le libéralisme autoritaire fait du citoyen ordinaire un adversaire... 

Michel Rouger
  

09/01/2020

Nono












Partenaires