Livres

Les cahiers de Marcelle, la postière


08/11/2010

Marcelle, 88 ans, et Louis, 90 ans, coulent une retraite heureuse à Rennes. Une retraite enjolivée par les cahiers que Marcelle, l'ancienne postière, noircit chaque jour. Louis s'en amuse parfois. Il est surtout fier de sa Marcelle qui a publié deux livres.




L'été dernier, j'ai rencontré Marcelle, une alerte petite bonne femme de 88 ans, et son mari Louis, qui porte gaillardement ses 90 automnes. Ils vivent au fond d'une impasse, au milieu d'un grand jardin fleuri. Louis regrette en cet après-midi de juillet que le parterre réservé à Van Gogh ait perdu ses couleurs. 

Mais que fait Marcelle pendant que Louis bine la terre ? Est-elle au fourneau ou à faire les carreaux ? Non. Marcelle cultive son propre jardin. Les deux livres qu'elle caresse de ses mains ridées en sont les plus beaux produits.

Cachés, rangés, éparpillés, ses cahiers de notes emplissent la maison. Ces cahiers d'écolières que, jour après jour, la petite demoiselle des Postes venue de son Relecq Kerhuon natal, a noirci de mots pour garder mémoire des femmes qui ont marqué sa jeunesse, pour dire la déception devant la poupée de Noël, pour s'émouvoir des histoires d'amour qui s'engagent, pour dire la peur des bombardements, pour raconter les changements... 

De ces petites histoires enfouies dans la mémoire des familles mais... qui n'en sortent pas.

Le bonheur de transmettre et le plaisir d'écrire

Marcelle, elle, avec ses agendas et ses cahiers, décide l'année de ses 40 ans, de sortir les mots de l'ombre. Elle écrit pendant trente-quatre ans, tous les après-midis, et publie en 2006, sous le nom de Sophie Jaclot, "Figures de proue". Elle écrit , dit-elle, "à la mémoire de celles qui ont enchanté mon enfance", de cette grand-mère veuve à 32 ans où des "années de douleur suffiront à lui mettre au cœur une carapace de protection et dans les yeux un éternel désespoir qui passera pour de la dureté." Cette jeune femme, poursuit-elle, "est-elle vouée désormais à ne mettre au monde que des enfants morts? (...) L'enfant enterré au cimetière resterait jusqu'à sa mort, en elle, encœuré."

En 2009, Marcelle publie, toujours à compte d'auteur, "Le temps des promesses", le temps où les Bretons voient apparaître, après des siècles de pauvreté, un espoir de vie meilleure très vite brisé, hélas, par les crises et la guerre: " Printemps 36, l'institution des congés payés, belle nouveauté qui permet aux ouvriers de prendre des vacances. Pour beaucoup de gens modestes, cela voulait dire que ce qui changeait, c'était d'avoir le chef de famille à la maison."

Belle fresque de la petite histoire dans la grande, les livres de Marcelle ne sont pas que cela. Marcelle n'écrit pas seulement pour transmettre, Marcelle écrit parce qu'elle aime cela: "J'ai toujours eu envie d'écrire, de faire des poèmes... On se fait plaisir à écrire." Du plaisir, elle en a et elle ne peut plus s'en passer. Ses yeux s'éclairent quand elle sort son grand cahier de dessous la table de la cuisine. Elle rit d'elle-même à la relecture des petits détails incongrus qu'elle y a notés quelques semaines auparavant, " on a envie de marquer des choses, mes enfants m'ont toujours vue écrire". Et, ajoute fièrement Louis, "il y en a même un qui est professeur de lettres ! Il a publié un livre de poèmes !"

Une petite main de l'émancipation des femmes

Marcelle sait-elle, alors qu'elle a six ans, que l'écrivaine féministe britannique Virginia Woolf donne aux étudiantes de l'Université de Cambridge, une conférence sur les femmes et le roman ? Elle y pose les conditions qui permettront aux femmes, un jour peut-être, de prendre leur place dans la littérature : avoir de quoi vivre, du temps et "une chambre à soi", cet espace intérieur pour exprimer leur créativité.

Avec la complicité de Louis, Marcelle a occupé cette "chambre à soi". Fidèle à son écriture, elle entre ainsi dans la longue cohorte des femmes qui, modestement mais avec ténacité, ont écrit contre vents et marée, contribuant ainsi à faire naître, comme l'écrit Virginia Woolf, "la soeur de Shakespeare, la poétesse qui n'a jamais écrit un mot"..."Elle vit en vous et en moi, et en nombre d'autres femmes qui ne sont pas présentes ici ce soir, car elles sont en train de laver la vaisselle et de coucher leurs enfants... Si nous acquérons l'habitude, la liberté et le courage d'écrire exactement ce que nous pensons, (...), alors l'occasion se présentera pour la poétesse morte de prendre cette forme humaine à laquelle il lui a fallu si souvent renoncer."

En prenant le risque de l'écriture, la petite employée des Postes a pris sa part, sans le savoir, dans le grand mouvement de libération des Femmes.
 
Marie-Anne DIVET.






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​Peste moderne

Pas de pesticide pour elle. Apparue en Occident par un mélange de productivisme et d'argent fou, devenue rapidement un fléau planétaire, la pac, la peste agrochimique, est d'autant plus redoutable qu'elle a, avant d'empoisonner les agriculteurs et ouvriers qui la côtoient ou contaminer la chaîne alimentaire de la terre à l'assiette, infecté gravement les esprits. Pour les paysans qu'elle a sortis de la misère il y a un demi-siècle, elle reste une croyance exploitée sans vergogne par des prêcheurs mercantiles qui les poussent à surproduire avec l'appui de la FNSEA, cet étrange syndicat qui détruit ses propres adhérents, et celui de l'Union européenne qui s'est toujours couchée jusqu'ici devant le monstre Bayer-Monsanto et autres  empoisonneurs. Contre la peste agrochimique et les multiples maux des industries cyniques, un seul traitement : une double dose massive de mouvement citoyen et de courage politique. Il en existe des stocks inemployés.

Michel Rouger

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