Livres

06/10/2019

Anne Lecourt, la plume de nos mères et de nos grands-mères

Texte et photos : Marie-Anne Divet


Pendant vingt ans, elle a traduit des livres de recherches médicales pointues. Aujourd'hui, ce sont les voix silencieuses et les souvenirs enfouis de nos mères et de nos grands-mères qu'elle traduit en mots. Après « Les Discrètes, paroles de Bretonnes... », Anne Lecourt publie aujourd'hui « Germaine, Ginette, Marie-Jeanne et les autres... », témoignages de huit femmes du Pays de l'Aven.



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L'aventure commence dans le bureau du président de la communauté de communes de Montfort en Ille-et-Vilaine. Anne Lecourt a la quarantaine. Son boulot de traductrice qui la passionne vient de la quitter. « Ce métier que j'aime est bradé, il fait partie des dommages collatéraux d'internet. Les nombreux outils proposés en ligne ont permis à chacun de s'improviser traducteur. Les petites boites de traduction ont été rachetées par des entreprises tentaculaires et mondiales. Elles font la loi, imposant des prix bas pour chaque mot, décrétant ne pas payer pour les mots "faciles", nous obligeant à travailler avec leurs logiciels qui uniformisent tout. J'étais passionnée par ce métier mais je ne voulais plus travailler pour rien et n'importe comment. » 

A l'agence pour l'emploi des cadres, on la décrète « non recyclable et trop âgée ». Dur de subir le regard des autres, dur de se sentir inutile... Et puis vient le moment où elle accepte de se regarder dans la glace, « une façon de se poser en face de soi. Qui suis-je ? Après quoi est-ce que je cours ? Dans quoi est-ce que je peux me projeter ? Qu'est-ce que j'aurais aimé faire ? » Se réinventer en inventant autre chose, c'est le challenge qu'elle se donne en proposant au président de la communauté de communes de Montfort, après une formation d' écrivaine publique de développer pour les administrés les plus défavorisé.e.s des prestations d’écriture gratuites.

Anne Lecourt, la plume de nos mères et de nos grands-mères

« J'aime l'idée d'être ancrée là où je vis »

« J'ai pensé accompagner par l'écriture les gens privés de leurs droits et qui n'osaient pas aller les faire valoir parce qu'ils ne savaient pas écrire ou exprimer ce qu'ils pensaient. » Elle a de l'expérience dans le domaine car c'est déjà ce qu'elle fait comme bénévole à la bibliothèque de Pleumeleuc où elle habite. « J'aime l'idée d'être ancrée là où je vis, j'avais envie de l'être encore plus dans ce territoire extrêmement rural, comme je le faisais déjà avec mon accordéon diatonique au cercle celtique ou quand il y avait des animations à la bibliothèque. »

Son projet, le président le balaie d'un revers de main : cet accompagnement se fait déjà via les travailleurs sociaux et les employés municipaux. Mais il lui en propose un autre : collecter la mémoire des femmes nées dans les années 20, début des années 30, du pays de Montfort. Il y a si peu d'informations sur leur vie dans la période de l'après-guerre, explique-t-il. L'idée chemine et enthousiasme Anne Lecourt. D'entrée de jeu, la question des femmes est une question qui l'intéresse parce que « la condition féminine n'arrête pas de se construire et ses acquis sont régulièrement remis en cause dès qu'il y a des coups durs, des périodes de tension, des boucs émissaires à trouver. »

Et pourtant, elles "n'ont rien à dire"

Elle part à leur rencontre en commençant par les voisines, un leitmotiv ancré dans la tête : « Sois discrète et attentive, curieuse et inventive. » Elle prend contact et suscite l'étonnement : « Les femmes ne comprenaient pas ce que je venais chercher. Elles disaient : "Moi, je n'ai rien fait, je n'ai rien à raconter. Je peux vous parler de mon mari, de mon père, de mes enfants, de la guerre, de l'histoire du bourg... mais de moi, je n'ai rien à dire." » A l'image du Petit Prince, elles se laissent cependant apprivoiser. 

Pendant trois mois, chacune, accompagnée par Anne Lecourt, replonge dans son passé. Autour d'une tasse de café, elles posent sur la table de la cuisine les photos des bons et mauvais souvenirs, les lettres et les objets. Anne Lecourt avance lentement sur le chemin des confidences. Elle devine la douleur derrière les silences, elle arrête la question alors qu'elle pourrait être intrusive, elle sent les petits bonheurs qui enfin s'expriment avec chaleur. 

Anne Lecourt, la plume de nos mères et de nos grands-mères

L'impasse

Mais il y aussi « tout ce que je n'ai pas vu venir, que je n'ai pas toujours compris et qui m'est revenu comme une claque dans la figure. J'ai travaillé de façon très spontanée et j'ai eu des maladresses. Pour me présenter à chacune d'elles, je m'étais inventée un personnage que je n'étais pas. J'avais tellement peur de ne pas les rejoindre que j'arrivais un peu travestie moi-même,  je m'habillais  d'une certaine façon, je parlais d'une certaine façon, je n'étais pas tout à fait moi parce que j'avais peur d'être mal interprétée. »

Interviewées et intervieweuse ont adopté, sans le savoir, le même stratagème : se cacher derrière une image qui n'est pas la leur. « Elles ne voulaient pas dire les choses qu'elles vivaient comme honteuses, moches, des choses qu'elles avaient envie de gommer, des choses qu'elle n'avait pas envie d'évoquer et qu'elles taisaient... de la même façon que moi finalement et on s'est retrouvé très vite dans l'impasse. A un moment donné, on a été obligé de faire tomber le masque. » Anne Lecourt accepte de leur dire qui elle est, ses études de traductrice, son père psychiatre pour enfant, sa mère professeure de collège, le milieu favorisé d'où elle vient. 
« Je leur ai dit combien je me sentais minuscule. Je voulais juste qu'elles me donnent une place de petite fille qui écoute au bout de la table. C'est par ce biais là que j'ai fini par rentrer dans leur histoire, quand je leur ai fait comprendre que c'était elles les informatrices et que moi je n'étais     rien, qu'on en ferait ce qu'elles voulaient bien, quitte à ré-écrire le texte dix fois jusqu'à ce qu'elles soient contentes. »

Anne Lecourt, la plume de nos mères et de nos grands-mères

Dire ou ne pas dire, c'est la question

« D'un travail de collectage rigoureux, technique, informatisé, c'est devenu une histoire humaine. D'un archivage de données, anonymes, c'est devenu un petit livre avec les femmes du pays de Montfort puis un, plus grand, avec "Les Discrètes, paroles de Bretonnes". » Ces paroles qui se livrent pour la première fois, elle est aussi allée les chercher à Loudéac, Rennes, Lorient, Gourin, Brest, Quimper, Tréguier et Nantes. Quinze portraits de femmes qui ont entre 15 et 20 ans à la fin de la guerre. « Elles ont vécu une époque où on ne disait pas les sentiments. Elles n'avaient pas les mots pour dire l'amour parce que cela ne se fait pas. De la même manière, on ne dit pas la peine. On ne caresse pas, on n'embrasse pas... »

D'abord épouses et mères, elles traversent une période de lutte pour les femmes. Elles n'y participent pas mais elles s'en saisissent pour ne pas reproduire le modèle dont elles ont hérité. Modèle lourd à porter qui met parfois Anne Lecourt dans une position difficile. « Certaines questions, trop compromettantes pour les hommes, l'église, l'école catholique, la guerre... les mettaient en colère, elles se fâchaient, elles se levaient et me mettaient à la porte sans que je sache pourquoi. J'avais sans doute dépassé une frontière impossible à franchir pour elles. »  

Dire ou ne pas dire, c'est la question. Les secrets émergent des mémoires, ils restent indicibles pour les unes, d'autres mettent des mots sur leurs maux. Anne Lecourt a dû solliciter tous ses talents de traductrice de l'humain pour « donner à lire une version de la vie qui n'est pas fausse mais est très incomplète. Ce sont les limites de ce travail-là. »

Anne Lecourt, la plume de nos mères et de nos grands-mères

Des semeuses discrètes mais pas effacées

Un passé un peu arrangé peut-être, mais un avenir qui s'annonce différent. Toutes ces femmes ont rompu avec une partie de la tradition. Elles ne veulent pas que leurs filles soient comme elles. 
« Ce sont des semeuses. Elles ne se sont pas engagées dans le féminisme mais aujourd'hui, leurs filles vont manifester. Les mères, parfois à leur insu, les ont incitées à faire différemment d'elles et de leurs grands-mères. C'était intéressant de détricoter tout cela afin qu'elles en soient conscientes. Soumises, femmes de devoir, elles utilisent des chemins détournés. Elles sont dans la transition. Tenaces, elles sont discrètes mais pas effacées. »

Tenaces, Anne Lecourt et les "Discrètes Bretonnes" l'ont été. Témoigner et passer le témoignage, c'est prendre le risque d'être jugées. « Il y a eu de bons moments mais aussi des moments difficiles venant de l'entourage, remettant en cause notre légitimité à prendre la parole. » Mais qu'est-ce que cela vaut alors que pour la première fois de sa vie, à 85 ans, l'une d'elles prend la parole en public pour parler d'elle, juste d'elle, pour raconter simplement des choses qui n'ont jamais été écrites. Cette démarche d'émancipation, Anne Lecourt y tient. « Il y a les femmes d'avant et après le livre. » 

De bibliothèques en collèges, Anne Lecourt discute sur la place de chacun.e dans la société, sur les questions de genre ou sur le sexisme que l'on transmet à son insu. 
« La parole chemine, j'ai choisi de la relayer pour garder trace. Toutes avaient à cœur de demeurer invisibles, non identifiables, toutes redoutaient d'être jugées avec hauteur, détestaient l'idée d'un « déballage » de leur vie, d'une exhibition de mauvais goût. Toutes doutaient de ce que leur modeste existence put présenter un quelconque intérêt. Si cette histoire des femmes ordinaires ne se raconte pas, nous l'oublierons or elle nous a construites et a participé à la construction de notre société. Ce sont des racines qu'on a en nous. »

Anne Lecourt, la plume de nos mères et de nos grands-mères
Bibliographie

Elles qui disent
8 femmes dans l'après-guerre, une série de portraits sensibles et authentiques évoquant la condition féminine dans les campagnes d'Ille-et-Vilaine à l'aube des grands bouleversements de 68. 
Auto-édition

Les Discrètes : paroles de Bretonnes...
Quinze histoires de femme qui se livrent pour la première fois pour raconter la vie ordinaire dans la Bretagne de l'après-guerre. Il y a celle qui cache ses livres, celle qui conduit le camion, celle qui travaille à la chaîne, celle qui s'embarque pour le Maroc et celle qui s'aventure jusqu'à New York, celle qui soigne ses bêtes autrement. Il y a l'étrangère - la Normande - la danseuse de tous les dimanches, la syndicaliste, la vendeuse du Bon Marché, la cheftaine scout et la patronne de bistro. Aucune ne se résigne à une place choisie par d'autres. Toutes, sans jamais rompre avec la tradition, inventent leur vie, contournent les obstacles, bousculent les conventions. Et les hommes.
Photographies de Daniel Le Danvic
Editions Ouest-France, 12,90 €


Germaine, Ginette, Marie-Jeanne et les autres...Témoignages des femmes du Pays de l'Aven
Elles sont nées juste avant-guerre du côté de Rosporden, de Douarnenez, de Pont-Aven ou de Concarneau. Leurs familles, tournées vers le grand large ou ancrées dans les terres, leur ont transmis en même temps qu’une solide personnalité une culture mélangée, la mer, la terre et l’usine. Entre femmes, elles se confient sur leur vie, la famille et l’amour, le travail et le syndicalisme, l’école catholique et l’exil à Paris, l’art complexe de repasser la coiffe ou de surveiller les passages à niveau. Une idée originale « féminine et solidaire » signée Chemins de Faire de Rosporden, avec le concours de Jean-François Chauchard, photographe.
Editions Ouest-France, 13 €

Sept jours en face
En février 2019, Anne Lecourt signe son premier roman. Sept jours en face, un petit livre intimiste et féminin construit en miroir autour de la question de la naissance et des origines, une histoire de résilience et de réconciliation, où le paysage omniprésent, est presque une figure poétique à part entière.
Editions Parole, 12 €




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Le billet de la semaine

​Marché colonial

Toi, viens, toi dehors... Sur les bords de la Méditerranée, une nouvelle place du marché est née. Des femmes et des hommes épuisés par un horrible voyage attendent. Des fonctionnaires français passent, s'arrêtent, choisissent : ils font leur marché selon les besoins en main d'œuvre décrétés par le gouvernement. Jadis la France est allée coloniser et spolier l'Afrique. Puis les Total, Bolloré et consorts ont continué à piller ses ressources en soutenant des dirigeants corrompus. Aujourd'hui, en renouant avec les « quotas » des années 30, l'ancienne puissance coloniale pille ouvertement le savoir-faire des pays africains, ce qui va les enfoncer un peu plus. Après les ingénieurs et médecins par milliers, les ouvriers qualifiés. Mais il y a là du matériel électoral pas cher et payant. Créer ces quotas suggère que les immigrés nous envahissent. Durcir l'aide médicale insinue qu'ils abusent. C'est faux, ignoble, mais ça éclipse les retraites, urgences ou assurance chômage. Et en faisant de nouveau du Sarkozy, qui prônait les quotas en 2008, Macron met la droite au supplice : « Nous aussi, on nous pille ! » C'est ça le pire.

Michel Rouger

08/11/2019

Nono












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