Coatrieux et les nôtres
On chantonnerait bien le dernier titre de Jean-Louis Coatrieux avec le rythme et le phrasé de
Marie Laforêt. Mais ça serait un peu léger, vaguement futile et si loin du texte !
Donc ce n’est pas Boris, Anton et moi mais Chloé, Anton, Tess, Luis… et les autres les héros
du roman de l’auteur rennais publié à La Part Commune.
Un roman de Coatrieux est un roman à clefs.
Et on se sent bien peu serruriers, mal équipés, pas du tout prêts à rentrer dans sa Résidence
d’auteurs, L’Archipel des mots, le beau titre !
Plus Archipel des morts que des mots à ceci près qu’une résidence d’auteurs coatrienne fait
danser les temporalités et valser ensemble les vivants et les moins vivants : la littérature
ouvre à l’éternité, n’est-ce pas ?
Le roman a lieu là-bas. Aux confins, plutôt à l’est, où se retrouvent dans la résidence un bon
siècle d’écrivains entre Remington et Facebook. Coatrieux est chez lui dans le temps sans
temps, il percute, il percole, la littérature est son terrain de jeux.
L’auteur breton nous a déjà fait le coup et il le pousse à la maîtrise, troquant les époques,
endossant les références, incisant son texte de longues citations, à la recherche d’un climat
où toutes les écritures se retrouvent, et toutes s’activent dans un large et beau projet
subversif, antifasciste et libertaire. L’Ours menace. Voilà du temporel ! Il est là, il brûle tout,
nous transformerait en nazis s’il le pouvait, via sa propagande qui marche d’un côté, pas du
nôtre.
Nous trouvons dans la Résidence d’auteurs, le livre en est une, de ces ombres qui passent et
nous rappellent quelques-uns, plus immenses qu’elles (les ombres). Armand Robin alias
Nibor a sa Remington déjà nommée et une radio grosse et hors d’âge. Il écoute en ondes
courtes et, de ce fait, à une longueur d’avance ! Sans compter sa connaissance des dix ou
quinze langues dont le gagaouze, s’il nous en souvient ! Nous regardions Nibor jongler sur les
ondes. Quelques secondes d’écoute, prêt à prendre des notes à la volée sur ses feuilles de
papier, une sorte de sténo à sa sauce, illisible pour moi. Nibor déjoue, traduit, n’est dupe
d’aucune nov-langue. Il comprend où le fascisme naît, prospère et gagne, dans la langue et
les mots dont les définitions se transforment. Démocrate = nazi, le tour est joué. Socio-
démocrate = socio-traitre ! Pas pour Armand, le natif de Plouguernével en avance sur
beaucoup ! Sa présence dans la Maison des écrivains nous plait tant alors que lui, c’est donc
lui, disparu dans un commissariat de police et des circonstances jamais élucidées…. Le pire a
fini par arriver.
Le pire arrive.
Et pas qu’au Dépôt de Paris une sombre nuit de mars 1961.
La littérature n’arrive pas à rédimer le pire. Au mieux, elle en rend compte, le narre,
témoigne mais même si elle s’oppose au pire, l’opposition demeure littéraire hélas. Le prix à
payer est lourd, dont Armand Robin.
Nous pourrions paraître désabusés dans ces temps où le pire, Coatrieux le sait, est notre
quotidien. Ceux qui veulent anéantir la critique tuent en premier l’écrit et d’ailleurs, force
est de déplorer que ces temps-ci, ils gagnent. Qui lit encore des livres (de littérature !) ? Le
monde scrolle désormais et lit les tweets raccourcis, les pensées flashs qui n’en sont plus
sauf à s’apparenter à des anesthésiants mondialisés.
Même la résidence de Coatrieux finit sous les bombes et ses murs porteurs, les écrivains, ne
peuvent que mourir ou se tailler. Penser dans le secret.
Rêver dans la nuit.
Parler contre le bruit des drones. Racine avait parlé de serpents, mais pour qui sont ces
drones qui trônent sur nos têtes ?
N’oubliez jamais qu’au-delà de garder le pouvoir, un dictateur n’a qu’une obsession,
s’accaparer de ce qu’il n’a pas encore.
Les consciences sont donc ce dernier recoin à conquérir ? Cf aujourd’hui la trumpisation
poutinocrate ou la poutinerie xypinguienne !
Le roman de Coatrieux est fait de ce bois pessimiste et de cet enchantement à encore écrire
et à croire encore à la littérature ! Son livre est hommage aux écrivaines et aux écrivains et,
en même temps, un art du roman.
Par exemple : J’ai toujours beaucoup aimé l’expression « écrire avec sa voix ».
Ou : Les romans sont-ils toujours une suite de rebondissements ?
Ou : Le vivant, sous toutes ses formes est mon pays de résidence. Pas paysagiste pour un sou.
Pas non plus prêt à étaler ses états d’âme que certains écrivains répètent à l’infini comme
dans une mauvaise filature de tissus. Un art éphémère rendu public.
Coatrieux dissémine, diffracte, parle à travers. Il se révèle en cachant. Il se cache en révélant.
Son livre intimide. On se sent minuscule dans son labyrinthe savant, éthique et poétique.
D’ailleurs on croyait le monde bien séparé entre ceux qui aiment jouer et ceux qui aiment le
mot, la lettre, les lettres. Coatrieux fait la jonction et il y a même un prix à la clé aux lecteurs
joueurs qui déjoueront les alias et démasqueront les écrivaines et les écrivains de l’Archipel
des mots.
Coatrieux a le name-dropping généreux et enthousiaste : j’ai dans les yeux Amadeo
Modigliani, Pablo Picasso, Pierre Soulages, Hans Hartung et, pardon d’interrompre la belle
liste, car tant d’autres sont là, d’autres sont en creux, à vous de jouer !
- C’est une de mes amies. Les noms de Diego Rivera et Wifredo Lam vous disent
quelque chose
- Bien entendu, j’aurais pu les citer eux aussi !
La culture coatrienne pourrait nous assommer net. Sauf qu’on est quelques-uns au risque de
la connivence à la partager et on jubile au risque à prendre de l’entre soi !
- C’est bien simple, mon jeune ami, je redonne une voix à ces poètes, celle qui leur a été
volée.
Jusqu’à désincarcérer de Luis Louis ! Ah Coatrieux a parfois de gros sabots ! On l’aime alors
encore plus car décidément on a aux pieds les mêmes, surtout ceux qu’on laisse en entant à
la porte!
Est-ce celui qui a obtenu le prix du roman populiste – une horreur cette dénomination,
reconnaissez-le- sur lequel je reviens souvent et où je lis la dédicace : une vie ne vaut rien,
mais rien ne vaut la vie.
Le briochin est là tel qu’en lui-même dans le bien nommé Archipel des Mots. On aime sa
compagnie et on pourrait légèrement objecter à l’auteur que le mot populiste est à remettre
dans son époque. Il fit certes tousser Guilloux qui de toute façon se voulait inclassable hors
sa classe populaire !
Louis Guilloux passe ici ! Nous nous fussions offusqués de son absence ! Je tiens Luis comme
un maître du roman, et, malgré son pessimisme latent, j’adhère à ce qu’il écrit sur cette envie
de dépassement de soi, cette modeste lumière au cœur du plus noir du monde.
Jean-Louis Coatrieux écrit dans la roue des grands ! Il élargit son champ et, du coup, le nôtre,
où tant d’amis du noir et de l’outre-noir encore écrivent, encore rêvent et pour combien de
temps s’écrivent et se rêvent ?
Gilles Cervera
Jean-Louis Coatrieux, Chloé, Anton, Tess, Luis… et les autres, éd La Part Commune, 250p, 18€
On chantonnerait bien le dernier titre de Jean-Louis Coatrieux avec le rythme et le phrasé de
Marie Laforêt. Mais ça serait un peu léger, vaguement futile et si loin du texte !
Donc ce n’est pas Boris, Anton et moi mais Chloé, Anton, Tess, Luis… et les autres les héros
du roman de l’auteur rennais publié à La Part Commune.
Un roman de Coatrieux est un roman à clefs.
Et on se sent bien peu serruriers, mal équipés, pas du tout prêts à rentrer dans sa Résidence
d’auteurs, L’Archipel des mots, le beau titre !
Plus Archipel des morts que des mots à ceci près qu’une résidence d’auteurs coatrienne fait
danser les temporalités et valser ensemble les vivants et les moins vivants : la littérature
ouvre à l’éternité, n’est-ce pas ?
Le roman a lieu là-bas. Aux confins, plutôt à l’est, où se retrouvent dans la résidence un bon
siècle d’écrivains entre Remington et Facebook. Coatrieux est chez lui dans le temps sans
temps, il percute, il percole, la littérature est son terrain de jeux.
L’auteur breton nous a déjà fait le coup et il le pousse à la maîtrise, troquant les époques,
endossant les références, incisant son texte de longues citations, à la recherche d’un climat
où toutes les écritures se retrouvent, et toutes s’activent dans un large et beau projet
subversif, antifasciste et libertaire. L’Ours menace. Voilà du temporel ! Il est là, il brûle tout,
nous transformerait en nazis s’il le pouvait, via sa propagande qui marche d’un côté, pas du
nôtre.
Nous trouvons dans la Résidence d’auteurs, le livre en est une, de ces ombres qui passent et
nous rappellent quelques-uns, plus immenses qu’elles (les ombres). Armand Robin alias
Nibor a sa Remington déjà nommée et une radio grosse et hors d’âge. Il écoute en ondes
courtes et, de ce fait, à une longueur d’avance ! Sans compter sa connaissance des dix ou
quinze langues dont le gagaouze, s’il nous en souvient ! Nous regardions Nibor jongler sur les
ondes. Quelques secondes d’écoute, prêt à prendre des notes à la volée sur ses feuilles de
papier, une sorte de sténo à sa sauce, illisible pour moi. Nibor déjoue, traduit, n’est dupe
d’aucune nov-langue. Il comprend où le fascisme naît, prospère et gagne, dans la langue et
les mots dont les définitions se transforment. Démocrate = nazi, le tour est joué. Socio-
démocrate = socio-traitre ! Pas pour Armand, le natif de Plouguernével en avance sur
beaucoup ! Sa présence dans la Maison des écrivains nous plait tant alors que lui, c’est donc
lui, disparu dans un commissariat de police et des circonstances jamais élucidées…. Le pire a
fini par arriver.
Le pire arrive.
Et pas qu’au Dépôt de Paris une sombre nuit de mars 1961.
La littérature n’arrive pas à rédimer le pire. Au mieux, elle en rend compte, le narre,
témoigne mais même si elle s’oppose au pire, l’opposition demeure littéraire hélas. Le prix à
payer est lourd, dont Armand Robin.
Nous pourrions paraître désabusés dans ces temps où le pire, Coatrieux le sait, est notre
quotidien. Ceux qui veulent anéantir la critique tuent en premier l’écrit et d’ailleurs, force
est de déplorer que ces temps-ci, ils gagnent. Qui lit encore des livres (de littérature !) ? Le
monde scrolle désormais et lit les tweets raccourcis, les pensées flashs qui n’en sont plus
sauf à s’apparenter à des anesthésiants mondialisés.
Même la résidence de Coatrieux finit sous les bombes et ses murs porteurs, les écrivains, ne
peuvent que mourir ou se tailler. Penser dans le secret.
Rêver dans la nuit.
Parler contre le bruit des drones. Racine avait parlé de serpents, mais pour qui sont ces
drones qui trônent sur nos têtes ?
N’oubliez jamais qu’au-delà de garder le pouvoir, un dictateur n’a qu’une obsession,
s’accaparer de ce qu’il n’a pas encore.
Les consciences sont donc ce dernier recoin à conquérir ? Cf aujourd’hui la trumpisation
poutinocrate ou la poutinerie xypinguienne !
Le roman de Coatrieux est fait de ce bois pessimiste et de cet enchantement à encore écrire
et à croire encore à la littérature ! Son livre est hommage aux écrivaines et aux écrivains et,
en même temps, un art du roman.
Par exemple : J’ai toujours beaucoup aimé l’expression « écrire avec sa voix ».
Ou : Les romans sont-ils toujours une suite de rebondissements ?
Ou : Le vivant, sous toutes ses formes est mon pays de résidence. Pas paysagiste pour un sou.
Pas non plus prêt à étaler ses états d’âme que certains écrivains répètent à l’infini comme
dans une mauvaise filature de tissus. Un art éphémère rendu public.
Coatrieux dissémine, diffracte, parle à travers. Il se révèle en cachant. Il se cache en révélant.
Son livre intimide. On se sent minuscule dans son labyrinthe savant, éthique et poétique.
D’ailleurs on croyait le monde bien séparé entre ceux qui aiment jouer et ceux qui aiment le
mot, la lettre, les lettres. Coatrieux fait la jonction et il y a même un prix à la clé aux lecteurs
joueurs qui déjoueront les alias et démasqueront les écrivaines et les écrivains de l’Archipel
des mots.
Coatrieux a le name-dropping généreux et enthousiaste : j’ai dans les yeux Amadeo
Modigliani, Pablo Picasso, Pierre Soulages, Hans Hartung et, pardon d’interrompre la belle
liste, car tant d’autres sont là, d’autres sont en creux, à vous de jouer !
- C’est une de mes amies. Les noms de Diego Rivera et Wifredo Lam vous disent
quelque chose
- Bien entendu, j’aurais pu les citer eux aussi !
La culture coatrienne pourrait nous assommer net. Sauf qu’on est quelques-uns au risque de
la connivence à la partager et on jubile au risque à prendre de l’entre soi !
- C’est bien simple, mon jeune ami, je redonne une voix à ces poètes, celle qui leur a été
volée.
Jusqu’à désincarcérer de Luis Louis ! Ah Coatrieux a parfois de gros sabots ! On l’aime alors
encore plus car décidément on a aux pieds les mêmes, surtout ceux qu’on laisse en entant à
la porte!
Est-ce celui qui a obtenu le prix du roman populiste – une horreur cette dénomination,
reconnaissez-le- sur lequel je reviens souvent et où je lis la dédicace : une vie ne vaut rien,
mais rien ne vaut la vie.
Le briochin est là tel qu’en lui-même dans le bien nommé Archipel des Mots. On aime sa
compagnie et on pourrait légèrement objecter à l’auteur que le mot populiste est à remettre
dans son époque. Il fit certes tousser Guilloux qui de toute façon se voulait inclassable hors
sa classe populaire !
Louis Guilloux passe ici ! Nous nous fussions offusqués de son absence ! Je tiens Luis comme
un maître du roman, et, malgré son pessimisme latent, j’adhère à ce qu’il écrit sur cette envie
de dépassement de soi, cette modeste lumière au cœur du plus noir du monde.
Jean-Louis Coatrieux écrit dans la roue des grands ! Il élargit son champ et, du coup, le nôtre,
où tant d’amis du noir et de l’outre-noir encore écrivent, encore rêvent et pour combien de
temps s’écrivent et se rêvent ?
Gilles Cervera
Jean-Louis Coatrieux, Chloé, Anton, Tess, Luis… et les autres, éd La Part Commune, 250p, 18€




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