Par le pli des pierres
Pierre Gaucher est du Havre et de par ici.
Ici ?
Ici, un paysage, ou plutôt une vision. Ici, une sensation vue. Par exemple, des arbres muets
qui frissonnent, des rivières crues qui roulent en silence, des crevasses qui s’ouvrent sans
craquement, des corbeaux dont le bec s’ouvre au croassement inaudible.
Tentons d’être plus clair, disons que ses territoires sont des îles à part entre lesquelles Pierre
Gaucher circule. D’un îlot l’autre !
D’un silence l’autre.
Dont le plus vaste et le plus connu serait l’Islande. Pierre Gaucher connaît mieux l’Islande
que sa poche ! Mieux que la Bretagne ou que Rennes où il vit depuis des décennies. Son
Islande est un satori kerouackien. Elle est imaginaire bien que ce soit sur des pistes blanches
au milieu des plaines blanches que s’y déroule en Duster de location son épopée solitaire. Sa
marche vers le cercle polaire !
Pierre Gaucher rentre de sa millième étape islandaise avec, enfin, une trace !
Enfin, un récit ! Enfin, un livre et lequel !
Titre : C’était impossible.
Pierre Gaucher y est allé quand même. L’impossible fait qu’il domestique le sauvage,
traverse la nuit, glisse entre ciel et névés, bref, l’impossible, il y retourne. Il y retournera.
C’était impossible, pas impensable, donc le livre !
Le livre est un des retours, et, même s’il se tient le plus loin possible d’une Islande modeuse,
dernier chic des destinations pour chaud-froid et geyser dans les fesses avec retournement
tellurique et frissons New Age, le voyageur dont on parle, celui qui voit, et déplore que
durant la décennie de ses séjours le tourisme de masse toujours se massifie, il en reste loin,
cherchant l’impossible.
Dans la grande tradition des récits de voyage, Bouvier en premier, Désérable son héritier,
Pierre Gaucher interroge y compris la pièce du puzzle manquante, sans esquiver un élan peut
être suicidaire.
Peut-être ? Il écrit il peut être. Ce qui compte, c’est l’élan, n’est-ce pas ?
Chaque voyageur se cherche. Tout voyage est initiatique. Bon, dit et redit, que cherche donc
Pierre Gaucher sinon cet impossible de lui ?
Le voyageur est d’abord un regardeur. Il voit et voyage. Il découpe son récit photographique
en 23 chapitres. C’est au quinzième que l’écrivain voyageur devient voyageur regardeur et
nous donne à voir le vu.
Chapitre 15 : jours blancs. 16 : jours gris. 17 : jours nuits…
On suit du bleus au jaunes jusqu’au jour j !
Peut-on spoiler ? Nous ne devons pas spoiler. L’initiation islandaise ne doit pas tout révéler
car ça se révèle par un texte à la force poétique inspirée. Suspend de suspense, il y a une
quête et celle-ci, forcément, est de lumière !
Nous avons une éthique de lecture, non mais ! Nous nous devons au silence qui est le
tropisme de l’auteur. Une île d’ouate et de vent, trop de vent, pas assez d’ouates, trop
d’oiseaux ou tous les bruits agressent notre auteur, hyperacousique revendiqué,
diagnostiqué et condamné au retrait. Le retrait islandais.
Retour. Content. Heureux. Dormir. Récupérer de tous ces bruits cette violence ces agressions
sonores visuelles sociales. Outside.
Inside me reconstruire.
Fin du chapitre 5. Titre : Aller simple.
On le voit que Pierre Gaucher écrit comme il avance, comme il voyage, sans virgule. Son
temps syntaxique est un vol continu entre plusieurs couches de l’atmosphère. Il vole au-
dessus pour ne pas ressentir les à-coups du vacarme, les agressions du train d’atterrissage,
des voix de l’autre quand ils parlent ou quand ils mangent. Il craint même, par moment, que
sa voix soit de trop.
Sauf la voie intérieure. Elle, sans interruption.
Il a tout lu des auteurs de cette île où, à ce qu’il paraît, chaque habitant écrit un livre. Il
rajoute le sien en ayant suivi les romans de Jon Kalman Stefansson d’un spot à l’autre, d’une
maison isolée à une ferme jusqu’à bloquer dans sa cartographie littéraire. Manquerait-il un
lieu ou ce lieu serait-il l’invention du romancier ? Morale de voyageur : il y a toujours une
part manquante, celle qui appelle, excite, donne l’élan et en même temps, c’est freudien,
frustre !
Je suis là. C’est ici. Et maintenant. Merci l’Univers. Il y a eu Rendez-vous. Je me suis rendu.
J’étais à l’heure.
Le voyageur fait davantage qu’un voyage. L’hyperacousique est hypercosmique comme
l’écrit involontairement le traitement de texte qui souligne en rouge et imposerait, IA
foldingue, son lexique au mien.
Pas que l’auteur de ces lignes à vivre sous influence ! Une fois encore, la lumière joue son
rôle de catalyseur pour m’agir, m’influencer. Je mesure à quel point je suis une éponge,
comment je me laisse traverser et m’abandonne à l’énergie du lieu qui aujourd’hui est douce
et apaisante.
Des guerres cosmiques ont lieu en Pierre Gaucher, donc aussi des répits, des cessez le feu et
par moment la paix. Regardez ces photos qui irradient aux trois-quarts de son livre.
Regardez-les comme il a vu. Comme il a accueilli, saisi, cristallisé la lumière ou le noir, les
milliers de gris qui passent, la crevasse dont on a déjà parlé et les galets transparents de
glace. L’Islande gaucherienne est imaginaire et il la photographie. Ou c’est l’inverse.
Le passage dans la roche photographie le photographe qui passe. La crevasse fonctionne
comme jadis, avant le numérique, l’obturateur. Elle est sombre mais il y a aussi du brun, du
vert et des jaunes. Par sa fente verticale, ce qu’on voit, allez, on ne dit rien de ce qu’il nous
donne à voir.
L’imaginaire de Pierre Gaucher est circonscrit par cette île qui a un nom, des abscisses et des
ordonnées sur la carte du monde. Son livre C’était impossible sublime un paysage car avant
tout, sauf quelques images plus anecdotiques de cimetières ou de corbeau-clown, il nous
confronte à l’âme brute d’une île qui serait celle emboitée de Pierre Gaucher, son intime
d’île !
Gilles Cervera
Pierre Gaucher, C’était impossible, éd. Un Ange Passe, 194 pp, 130 photos et une aquarelle
originale, 25€
Pierre Gaucher est du Havre et de par ici.
Ici ?
Ici, un paysage, ou plutôt une vision. Ici, une sensation vue. Par exemple, des arbres muets
qui frissonnent, des rivières crues qui roulent en silence, des crevasses qui s’ouvrent sans
craquement, des corbeaux dont le bec s’ouvre au croassement inaudible.
Tentons d’être plus clair, disons que ses territoires sont des îles à part entre lesquelles Pierre
Gaucher circule. D’un îlot l’autre !
D’un silence l’autre.
Dont le plus vaste et le plus connu serait l’Islande. Pierre Gaucher connaît mieux l’Islande
que sa poche ! Mieux que la Bretagne ou que Rennes où il vit depuis des décennies. Son
Islande est un satori kerouackien. Elle est imaginaire bien que ce soit sur des pistes blanches
au milieu des plaines blanches que s’y déroule en Duster de location son épopée solitaire. Sa
marche vers le cercle polaire !
Pierre Gaucher rentre de sa millième étape islandaise avec, enfin, une trace !
Enfin, un récit ! Enfin, un livre et lequel !
Titre : C’était impossible.
Pierre Gaucher y est allé quand même. L’impossible fait qu’il domestique le sauvage,
traverse la nuit, glisse entre ciel et névés, bref, l’impossible, il y retourne. Il y retournera.
C’était impossible, pas impensable, donc le livre !
Le livre est un des retours, et, même s’il se tient le plus loin possible d’une Islande modeuse,
dernier chic des destinations pour chaud-froid et geyser dans les fesses avec retournement
tellurique et frissons New Age, le voyageur dont on parle, celui qui voit, et déplore que
durant la décennie de ses séjours le tourisme de masse toujours se massifie, il en reste loin,
cherchant l’impossible.
Dans la grande tradition des récits de voyage, Bouvier en premier, Désérable son héritier,
Pierre Gaucher interroge y compris la pièce du puzzle manquante, sans esquiver un élan peut
être suicidaire.
Peut-être ? Il écrit il peut être. Ce qui compte, c’est l’élan, n’est-ce pas ?
Chaque voyageur se cherche. Tout voyage est initiatique. Bon, dit et redit, que cherche donc
Pierre Gaucher sinon cet impossible de lui ?
Le voyageur est d’abord un regardeur. Il voit et voyage. Il découpe son récit photographique
en 23 chapitres. C’est au quinzième que l’écrivain voyageur devient voyageur regardeur et
nous donne à voir le vu.
Chapitre 15 : jours blancs. 16 : jours gris. 17 : jours nuits…
On suit du bleus au jaunes jusqu’au jour j !
Peut-on spoiler ? Nous ne devons pas spoiler. L’initiation islandaise ne doit pas tout révéler
car ça se révèle par un texte à la force poétique inspirée. Suspend de suspense, il y a une
quête et celle-ci, forcément, est de lumière !
Nous avons une éthique de lecture, non mais ! Nous nous devons au silence qui est le
tropisme de l’auteur. Une île d’ouate et de vent, trop de vent, pas assez d’ouates, trop
d’oiseaux ou tous les bruits agressent notre auteur, hyperacousique revendiqué,
diagnostiqué et condamné au retrait. Le retrait islandais.
Retour. Content. Heureux. Dormir. Récupérer de tous ces bruits cette violence ces agressions
sonores visuelles sociales. Outside.
Inside me reconstruire.
Fin du chapitre 5. Titre : Aller simple.
On le voit que Pierre Gaucher écrit comme il avance, comme il voyage, sans virgule. Son
temps syntaxique est un vol continu entre plusieurs couches de l’atmosphère. Il vole au-
dessus pour ne pas ressentir les à-coups du vacarme, les agressions du train d’atterrissage,
des voix de l’autre quand ils parlent ou quand ils mangent. Il craint même, par moment, que
sa voix soit de trop.
Sauf la voie intérieure. Elle, sans interruption.
Il a tout lu des auteurs de cette île où, à ce qu’il paraît, chaque habitant écrit un livre. Il
rajoute le sien en ayant suivi les romans de Jon Kalman Stefansson d’un spot à l’autre, d’une
maison isolée à une ferme jusqu’à bloquer dans sa cartographie littéraire. Manquerait-il un
lieu ou ce lieu serait-il l’invention du romancier ? Morale de voyageur : il y a toujours une
part manquante, celle qui appelle, excite, donne l’élan et en même temps, c’est freudien,
frustre !
Je suis là. C’est ici. Et maintenant. Merci l’Univers. Il y a eu Rendez-vous. Je me suis rendu.
J’étais à l’heure.
Le voyageur fait davantage qu’un voyage. L’hyperacousique est hypercosmique comme
l’écrit involontairement le traitement de texte qui souligne en rouge et imposerait, IA
foldingue, son lexique au mien.
Pas que l’auteur de ces lignes à vivre sous influence ! Une fois encore, la lumière joue son
rôle de catalyseur pour m’agir, m’influencer. Je mesure à quel point je suis une éponge,
comment je me laisse traverser et m’abandonne à l’énergie du lieu qui aujourd’hui est douce
et apaisante.
Des guerres cosmiques ont lieu en Pierre Gaucher, donc aussi des répits, des cessez le feu et
par moment la paix. Regardez ces photos qui irradient aux trois-quarts de son livre.
Regardez-les comme il a vu. Comme il a accueilli, saisi, cristallisé la lumière ou le noir, les
milliers de gris qui passent, la crevasse dont on a déjà parlé et les galets transparents de
glace. L’Islande gaucherienne est imaginaire et il la photographie. Ou c’est l’inverse.
Le passage dans la roche photographie le photographe qui passe. La crevasse fonctionne
comme jadis, avant le numérique, l’obturateur. Elle est sombre mais il y a aussi du brun, du
vert et des jaunes. Par sa fente verticale, ce qu’on voit, allez, on ne dit rien de ce qu’il nous
donne à voir.
L’imaginaire de Pierre Gaucher est circonscrit par cette île qui a un nom, des abscisses et des
ordonnées sur la carte du monde. Son livre C’était impossible sublime un paysage car avant
tout, sauf quelques images plus anecdotiques de cimetières ou de corbeau-clown, il nous
confronte à l’âme brute d’une île qui serait celle emboitée de Pierre Gaucher, son intime
d’île !
Gilles Cervera
Pierre Gaucher, C’était impossible, éd. Un Ange Passe, 194 pp, 130 photos et une aquarelle
originale, 25€




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