17/03/2021

Au menu de Clémentine et Elodie : la solidarité aux réfugiés par la cuisine

Reportage : Catherine Verger


Elles forment un duo de trentenaires déterminées. Elodie Letard, l’ex-graphiste reconvertie dans la cuisine, et Clémentine Ruello, l’ex-travailleuse sociale. Leur duo mène un projet solidaire : favoriser par la cuisine, l'intégration sociale et professionnelle des personnes réfugiées. En attendant d’ouvrir leur restaurant dans un quartier de Rennes, elles ont donné un nom à leur entreprise : « You.Me, délices du monde ».


Clémentine et Elodie se connaissent depuis dix ans. Une amitié qui les réunit autour de valeurs humanistes
Clémentine et Elodie se connaissent depuis dix ans. Une amitié qui les réunit autour de valeurs humanistes
20210318_elles_creent_un_tremplin_me_to.mp3 20210318 Elles créent un tremplin Me To.mp3  (11.49 Mo)

 « La mairie nous a proposé un local au nord de Rennes. Il nous reste à réunir
400 000 € pour faire les travaux et investir dans du matériel. » 
Elodie Letard a la voix guillerette pour m’annoncer la nouvelle au téléphone. Le ton tranche avec l’incertitude exprimée deux mois plus tôt. Avec son amie Clémentine, elle cherchait alors un emplacement de restaurant « si possible dans un quartier où les gens manquent d’offres pour le déjeuner. C’est compliqué, parce que c’est très cher. Le loyer, le droit au bail, les travaux d’aménagement », avait dit Clémentine pendant qu’Elodie préparait du thé.

Nous étions à Rennes, assises dans la salle de réunion d’un incubateur d’entreprises de l’économie sociale et solidaire. Le quartier général  des deux jeunes femmes se présente comme un propulseur d’entrepreneuriat collectif en Ille et Vilaine". Tag35 facture 90 € par mois un bureau et un accompagnement personnalisé à Elodie et Clémentine : « On est contentes d’être là, on apprend plein de choses. » 

Elodie apprend à Ataullah, réfugié afghan et Hadil, réfugiée syrienne, à dresser les assiettes à la manière française.
Elodie apprend à Ataullah, réfugié afghan et Hadil, réfugiée syrienne, à dresser les assiettes à la manière française.

Dès l'enfance, l'ouverture aux autres cultures

Je les regarde l’une et l’autre, jeunes cheffes d’entreprises en devenir. On devine l’enjeu que représente "You.Me" pour elles. Leurs yeux brillent quand elles racontent leurs premiers résultats : l’embauche ponctuelle de cinq réfugiés pour répondre à des prestations, soit 25 journées de travail.
« Hadil et Hiyam , deux mères de famille syriennes ; Ataullah, un jeune Afghan,  en ont bénéficié. C’était leur premier contrat de travail en France et même, le premier contrat de travail de toute leur vie. C’était formidable pour eux. Et maintenant, ils comptent sur nous pour la suite ! » 
Comment en vient-on à vouloir se dévouer à la cause des réfugiés ? L’une et l’autre évoquent des enfances ouvertes sur le monde. Les grands parents d’Elodie étaient déjà des voyageurs aimant partir à la découverte d'autres cultures. La grand-mère de Clémentine faisait du couscous tous les vendredis. Une ouverture aux autres, aux autres cultures, aux voyages, qui ont formé leur personnalité et leurs valeurs. 

Au menu de Clémentine et Elodie : la solidarité aux réfugiés par la cuisine

Le parcours d’Elodie 

« J’arrive à You.Me après un cheminement de dix ans. Mon premier métier était graphiste. Salariée à certains moments, prestataire à d’autres. J’ai fait la communication d’un palace et d’une chocolaterie à Monaco, dessiné des signalétiques et des menus de restaurants. J’utilisais ce que j’avais appris pendant mes études, j'aimais bien le métier de graphiste, il me manquait pourtant une chose : des horizons lointains.

Alors, je suis partie. Seule d’abord, un an en Australie , puis avec une amie, en Argentine. Je me suis installée dans une auberge de jeunesse à Bariloche, la plus haute station de ski du pays à la frontière chilienne. En échange du logement, le directeur m’a proposé de faire de la cuisine française pour les bénévoles. Comme mes repas avaient  du succès, j’ai proposé mes plats aux clients de l’auberge. J'ai aussi mis en place des ateliers de cuisine où chacun pouvait proposer le plat de son pays. Cette cuisine de partage m’a tellement plu que j’ai enchaîné  avec une deuxième expérience en Amérique latine. J'étais responsable d'une auberge de jeunesse en Equateur. 

Au retour ma décision était prise, j’allais me reconvertir dans la cuisine. Je me suis inscrite à Rennes pour passer le CAP. Après une formation et quelques stages,  j'ai eu une première expérience au "Domaine de Cissé-Blossac", un site de loisirs près du golf de Bruz. Dans cette brigade d’une dizaine de personnes, j’ai fait différents postes. Je suis passée de commis aux entrées à demi-chef de partie aux entrées ; puis au poste chaud. On est très hiérarchisé en cuisine, vous savez ! On m’a aussi confié la formation des apprentis. Le fait que des filles de 16 ans aient à subir des plaisanteries misogynes du personnel masculin, m’a beaucoup déplu.
 
Avec l’expérience acquise, je savais que je pourrais trouver un job ailleurs. Je suis devenue manager d’un petit restaurant d’entreprise à Rennes.  Trois personnes sous mes ordres, ça me plaisait bien, même si c’était de grandes responsabilités et pas toujours facile. C’est à ce moment-là que Clémentine m’a parlé de son projet d’insertion des réfugiés par la cuisine. Je l’avais rencontrée quelques années auparavant par l’intermédiaire d’une amie commune. J’ai trouvé son idée excellente.

Alors j’ai mené les deux choses de front pendant quelques mois. Le management de mon petit resto et "You.Me". En novembre 2019, j’ai eu de plus en plus envie de m’investir dans le projet avec Clémentine. Alors j’ai démissionné. Grâce à mes indemnités de chômage, je travaille aujourd'hui à l'émergence de ce projet de restauration solidaire. Et je compte bien que ce soit ce travail qui me permette de vivre. »

Au menu de Clémentine et Elodie : la solidarité aux réfugiés par la cuisine

Le parcours de Clémentine

« J’ai fait toute ma carrière dans le social. Études en économie sociale et familiale et premier job dans une ONG malgache. Je proposais avec des animateurs des actions dans le domaine de la santé et de l’éducation à des familles des quartiers pauvres de Tuléar. Dans la même ville de Tuléar, j’ai ensuite travaillé pour le collège français.  Je faisais du soutien scolaire pour  un public d’enfants boursiers.
Ces quatre ans à Madagascar m’ont donné le goût de travailler avec des populations étrangères, j’ai donc continué dans le même secteur en rentrant en France .

Je suis devenue conseillère en insertion pour France Terre d’Asile. J’étais basée à Evreux, à une centaine de kilomètres de Paris. Dans les entretiens que je menais, je devais accompagner des personnes réfugiées à chercher un emploi, effectuer une formation, trouver un logement, gagner sa vie en France..... Trop ambitieux de réaliser tout ça en six mois bien sûr. Parler la langue, trouver un emploi, ça ne s’improvise pas ! 

Pendant les entretiens, mes hôtes me faisaient goûter les spécialités de leur pays. C’était un moment agréable et joyeux. C’était facile de communiquer en partageant de la nourriture. C’est ce qui m’a donné envie de créer You.Me. L’idée a fait son chemin alors que je continuais à travailler dans le secteur social. Devenue animatrice d’un foyer de jeunes travailleurs à Dinan, j’ai compris que j’avais besoin d’un break. J’ai pris conscience du décalage entre les exigences des politiques sociales en France et mon expérience de terrain.

J’ai repris le chemin de la fac pour un "Master 2, direction des dispositifs d’insertion, médiation et prévention". Certes , j’avais avancé dans ma réflexion mais j’ai poursuivi comme travailleuse sociale, cette fois, dans un centre d’hébergement d’urgence. Les familles restaient six mois avant d’être relogées. Elles se partageaient alors une cuisine. Cela faisait plaisir de voir leur bonheur à préparer des repas dans de bonnes conditions. Quand on est exilé, la nourriture, c’est un lien très important. 

2017 est une date importante. C’est l’année où je découvre  l’existence des "Cuistots migrateurs". Leur slogan m’a beaucoup plu : « Voyagez grâce aux talents de chefs réfugiés. Régalez-vous avec leurs recettes traditionnelles et authentiques. » Je me suis dit , c’est ça qu’il faut faire ! J’ai encore attendu un an et demi avant de franchir le pas. Le temps de faire un tour du monde avec mon conjoint .Sur les douze pays que nous avons explorés, j’ai suivi huit cours de cuisine. Notamment au Pérou et au Cambodge.

J’ai eu la confirmation de ce que je savais déjà. On n’a pas besoin de parler la langue pour cuisiner.  Au retour, j’ai fait une ultime tentative pour exercer mes anciennes compétences : 4 mois d’accompagnement de demandeurs d’asile et de réfugiées. Et puis j’ai abandonné pour lancer au printemps 2019 You.Me. J’ai la chance de bénéficier d’une aide de France Active Bretagne depuis juillet 2020. » 

Devant l’incubateur « Tag 35 » où elles ont démarré leur projet. Au centre, Ludovic Thomas, ancien chef cuisinier, qui les accompagne depuis septembre 2019.
Devant l’incubateur « Tag 35 » où elles ont démarré leur projet. Au centre, Ludovic Thomas, ancien chef cuisinier, qui les accompagne depuis septembre 2019.

​De militante à entrepreneure

Personne  n’est mieux placé que Ludovic Thomas pour compléter le portrait d’Elodie et Clémentine. Il est depuis septembre 2019 leur conseiller à Tag 35, l’incubateur de projet de l’ESS d’Ille et Vilaine. Il accompagne les jeunes femmes depuis le début.
« Elles sont venues avec un projet militant et elles ont découvert l’esprit d’entrepreneur. Tous les responsables de l’incubateur ont été emballés par leur projet. Les deux jeunes femmes défendaient leur idée avec tellement d’envie, d’émotion et de passion. Elles sont non seulement complémentaires, mais elles sont amies et c’est une chance. Quand c’est difficile, elles peuvent compter l’une sur l’autre. »
Ce que confirmera Clémentine un peu plus tard  : « Si j’avais été seule, je n’y serai pas arrivée. »

Ludovic Thomas, lui même chef-cuisinier (entre autres au "Café des possibles" à Guipel décrit le duo comme pugnace, fédérateur, honnête, transparent .Il  se réjouit de la réputation de sérieux acquise dans l’environnement institutionnel breton et au delà.
« On est effectivement très vigilantes sur l’éthique, précise Elodie . Nous travaillons avec des réfugiés dans les règles de la restauration française avec des rémunérations justes. » 

Hiyam est fiière de se former et de partager sa cuisine syrienne.
Hiyam est fiière de se former et de partager sa cuisine syrienne.

La fierté de Hiyam

Je rencontre ce matin-là en pleine action dans la cuisine du P’tit Blosneur, deux des apprentis cuisiniers de You.Me. Ils réalisent sous la conduite d’Elodie une commande : un menu complet pour 30 personnes. 
Hiyam est en train de préparer un dessert à la crème tandis qu’Ali prépare un curry de légumes. L’un et l’autre sont heureux de cet accompagnement professionnel. Hiyam :
 «  Je suis une mère de famille de nationalité syrienne, je suis arrivée il y a trois ans en France. J’ai toujours cuisiné à la maison. Un de mes plats traditionnels préférés est le kébé, une boulette épicée de bœuf et de boulgour. Je suis très fière de ce que j’apprends avec Elodie. Mon mari aussi est fier de moi. Il m’a vue dans un reportage à la  télévision régionale. Mon rêve ? Ouvrir ici à Rennes mon propre restaurant de cuisine syrienne. » 
Au tour d’Ali, de nationalité soudanaise, de se présenter :
« C’est mon troisième séjour en France depuis 2017. Je vis chez une famille  française à qui je fais découvrir mes spécialités, le samoussa de bœuf par exemple . C’est la deuxième fois qu’Elodie me fait travailler. J’espère être suffisamment expérimenté pour être engagé plus tard dans un restaurant français . »
Elodie écoute et commente :
« Ils ont du talent ! Même s’ils n’ont aucun diplôme pour l’instant, il faut leur donner leur chance. Comme on m’a donné ma chance à moi quand j’ai vécu à l’étranger ! »   

Ali, le Soudanais, aime faire partager son samoussa de bœuf.
Ali, le Soudanais, aime faire partager son samoussa de bœuf.

A la recherche de 200 000 € de subventions

Trouver des financements pour le futur restaurant, qui sera implanté dans le quartier industriel de Rennes-Nord, c’est désormais l’obsession de Clémentine et Elodie. Dossiers de demandes de subventions auprès de fondations, participation à une compétition de projets solidaires, recherches de conseils pour choisir une structure juridique... L’argent est le nœud du projet, c’est donc maintenant que tout se joue !  
« On  a l’impression de faire une course contre la montre. On a trois mois pour trouver au moins 200.000 € de subventions. Le reste, on l’empruntera auprès des banques ! »       
Courageuses, les créatrices de You.Me. Courageuses de tenir bon alors que le secteur de la restauration est si mal en point depuis la crise de la COVID. L’esprit conquérant, elles me donnent rendez-vous à l’été 2021, si tout va bien . Ludovic Thomas, leur conseiller, est confiant : « On a goûté leurs plats. C’est bien présenté et de qualité , alors ça devrait marcher. » 

Et si ça ne marchait pas ? Les deux trentenaires y ont pensé. Clémentine : « Plutôt vendre des fleurs que de retourner dans le social. » Elodie : « Cette expérience aura été très enrichissante, je ferais le bilan mais je continuerais certainement dans ma voie : combiner cuisine et activité sociale. » 

Catherine Verger

Le nom du futur restaurant, "You.Me",  est inspiré de l’anglais "Toi-Moi" et phonétiquement proche de l’adjectif  "yummy" qui signifie délicieux, succulent.   

Basboussa, Kabouli, Halawet el jeben, Samboussek et Falafels, Atayefs, Fatayas,… Les délices du monde dans les assiettes.
Basboussa, Kabouli, Halawet el jeben, Samboussek et Falafels, Atayefs, Fatayas,… Les délices du monde dans les assiettes.


Nouveau commentaire :







Le billet de la semaine

​Bolloré en Indochine


Frappé en ce moment par la fuite de journalistes craignant de subir à leur tour, avec l’intrusion du Groupe Bolloré, la dérive droitière de Cnews, le journal L’Express va pouvoir au moins, dans un premier temps, conter les belles histoires du dit Groupe. La dernière se passe au Cambodge. Par amour du caoutchouc, le groupe  français accapare en 2008 des terres ancestrales de l’ethnie Bunong et y plante des hévéas. En 2015, des paysans se rebellent. Suivent divers épisodes. Le dernier a eu lieu le 2 juillet devant le tribunal de Nanterre et a été marqué par une belle victoire du droit français : celui de Bolloré contre les paysans cambodgiens incapables, ces indigènes, de fournir des droits de propriétés en bonne et due forme. Pour prix de leur toupet, ils devront payer en outre une indemnité de procédure au planteur français. L’avocat des Bunongs a aussitôt fait appel. Suspense. Le prochain épisode de Bolloré en Indochine sera à suivre, dans L’Express bien sûr. 

Michel Rouger
20210708_bollore_en_indochine.mp3 20210708 Bolloré en Indochine.mp3  (1.17 Mo)


08/07/2021

Nono



Le Webdocumentaire








Partenaires