Entreprendre

Nathalie et Thérèse, "passeuses de mémoire"


24/03/2011

Leur passion ? Transmettre « la parole des gens ordinaires qui n’ont pas la parole». Et cette passion est si forte que Nathalie Le Bellec et Thérèse Bardaine en ont fait un métier : « passeuses de mémoire ».




Nathalie et Thérèse marquent un peu d’appréhension, en retrait derrière la table où elles ont pris place de part et d’autre de l’animatrice de la soirée. Le trac pour deux jeunes femmes plus habituées à écouter en face à face et à écrire dans le secret de leur cabinet de travail qu’à présenter un exposé en public. Mais très rapidement elles vont communiquer à la vingtaine de spectateurs attentifs leur passion pour « la parole des gens ordinaires qui n’ont pas la parole ».  

 


Thérèse Bardaine : la remise de l'ouvrage, un moment d'émotion.
Thérèse Bardaine : la remise de l'ouvrage, un moment d'émotion.

Ni l’une ni l’autre ne sont des débutantes. Voilà plus de dix ans que Nathalie Le Bellec exerce son métier de « collecteur de mémoire ».  Historienne de formation, elle a trouvé là l’occasion de mettre à profit son savoir-faire d’investigation rigoureuse et son goût pour l’écriture. 

 

Thérèse Bardaine elle, a fait des études d’économie. Il y a deux ans elle a abandonné son activité de consultante d’entreprise pour devenir « écrivain des autres ». Le nouveau métier est moins lucratif bien sûr,  mais il répond à une quête personnelle : « Ce n’est pas un hasard si je fais cela, confie-t-elle,  je suis en recherche de père, de grand-père… ». 

 

Les grands-pères, plus exactement les vieux parents (pères et mères), sont le cœur de cible de leur clientèle. Nathalie et Thérèse répondent le plus souvent à une demande de « passage de mémoire.  Alors que  la perspective de la fin de vie motive la volonté de dire qui l’on était ».


Souvent ce sont les enfants qui prennent l’initiative

C’est un cadeau très symbolique. Il marque le désir de garder des traces de vie, de transmettre le souvenir aux jeunes générations; il répond à l’idée que les anciens ont vécu des expériences peut-être ignorées, qu’ils ont des savoirs utiles, à ne pas perdre. Parfois la maladie crée l’urgence : « Recueillir la parole qui faiblit, préserver la mémoire qui s’en va »…  Cette démarche de mémoire a aussi une dimension collective, c’est l’histoire d'une famille, d'un groupe de voisinage qui ainsi prend corps, se perpétue.
 

Chez tous, l’envie de dire et d’être écouté est là, très forte, « mais, remarquent ensemble les deux femmes,  les personnes nous disent souvent : “saurons-nous le faire, être intéressant, être compris ?“. Elles craignent parfois de réveiller de vieilles histoires ! De rouvrir des cicatrices mal fermées ». « Mais nous rencontrons aussi des conteurs nés qui savent et aiment raconter » précise Thérèse.


Pas besoin d'être vieux!

Thérèse vient de finir l’écriture des mémoires d’un homme de 45 ans. Engagé dans sa profession et dans la vie politique,  il souhaitait mieux faire connaître son expérience, expliquer ses motivations, présenter sa vérité, donner une autre image de lui même. Son ambition dépasse donc largement le cercle de la famille et des amis. Il a souhaité être édité et le sera prochainement. 

 

Mais en quoi, alors, la « passeuse de mémoire » se distingue-t-elle du « nègre littéraire », (du "ghost writer" comme le raconte le film de Roman Polanski…) ? « Au delà de l’assistance à l’écriture, c’est le partage, la confrontation avec un tiers qu’attendait mon client. Il m’a laissée très libre. J’ai créé un personnage, le biographe qui parle, se pose des questions.» Ainsi Thérèse ne s’efface pas derrière son sujet et même cosigne l’ouvrage.
 

Nathalie, pour sa part, ne réserve pas la collecte de mémoire aux individus. Elle ouvre son offre aux collectivités, aux entreprises, aux territoires. Pendant trois ans elle a collecté auprès d’habitants des éléments d’histoire sociale du quartier Francisco Ferrer à Rennes. Elle en a fait un livre édité par la ville. En ce moment, dans une maison de retraite, elle travaille à une bibliothèque sonore des résidents : « il s’agit de capter et de conserver une histoire, des chansons, des souvenirs, une recette… ».


Nathalie Le Bellec
Nathalie Le Bellec

« Je ne conduis pas une enquête »

À chacune sa personnalité. Thérèse est plus sensible aux sentiments, aux comportements, à la relation humaine, Nathalie semble plus factuelle, plus intéressée par l’événement, la technicité... « J’écoute ce que la personne a envie de dire et j’en fait un récit, explique Thérèse. Ce sont autant des faits que du ressenti. La vérité m’importe peu… Je ne conduis pas une enquête, je ne suis pas journaliste. 


Bien sûr parfois, quand c’est utile à la compréhension, je situe le contexte historique car les enfants lecteurs sont confrontés au récit de personnes qui peuvent avoir plus de 90 ans. » Elle ajoute : « Ce ne sont pas des savoir faire que l’on transmet mais des savoir être… » En revanche Nathalie, « s’intéresse beaucoup au savoir faire. Tout le monde a des choses intéressantes à montrer, à expliquer, à transmettre. » 
 

Elles n'utilisent pas non plus de la même façon les documents sonores recueillis avec leur dictaphone. «Je garde pour moi les enregistrements, précise Thérèse: des choses douloureuses peuvent m’être dites, dans un contrat de confiance entre eux et moi, ils me demandent parfois d’arrêter d’enregistrer. D’ailleurs les enfants ne veulent pas les enregistrements…  Entendre la voix est plus douloureux peut-être ?» 

 

Nathalie  écrit à partir d’enregistrements, sans prendre de notes.  «Je ne suis pas journaliste, précise-t-elle, elle aussi… « En plus, j'aime bien capter  les ambiances sonores. Pour moi ces documents audio doivent être de qualité pour pouvoir être transmis. Mais à condition de les monter, les choix d’extraits se faisant en accord avec la personne. »


Quelle identité professionnelle ?

Surtout pas journalistes, on l’a compris. Alors, quoi ? Un peu historienne ou plutôt historiographe, mais peut on fonder la réalité historique sur le seul témoignage, non vérifié, de ceux qui la vive ou la font ?  Sociologue peut-être quand elles cherchent à rendre compte de modes de vie, de relations sociales. Et on se dit aussi qu’en conduisant le « récit de vie », elles longent parfois les rives de l'introspection psychologique.
 

Nathalie en parle la première : «Ce qui est troublant c’est que les gens confient des choses qu’ils n’ont jamais dites à personne. Il faut parfois encaisser ce qui a été dit. Certains font cela pour se décharger. La nuit qui suit l'entretien peut être douloureuse pour la personne. Je dois veiller à rester empathique tout en gardant de la distance. De toute façon il est important d’avoir de la fraicheur, de la naïveté, ça aide l’autre.»  

 

L'une et l'autre sont d'accord : « Nous ne sommes pas psy. » Thérèse: « Je ne peux pas écrire le récit de personnes qui ne sont pas en paix avec elles mêmes ; les personnes âgées que j’ai rencontrées n'ont pas un ego sur-dimensionné, il leur faut du courage pour faire ce travail de mémoire et bien sûr ça réveille parfois de vieilles douleurs… » Il lui est arrivé de refuser de s’engager avec quelqu'un qu’elle sentait trop fragile pour faire le parcours. « Je fais très attention aux rencontres avant la signature du contrat ». Après un premier entretien, une femme a conclu « Peut être faut-il que j’aille voir un psy ? »
 


« Il faut l'entendre en lisant le récit »

« Le travail s’étale sur six mois à un an à raison de 10 à 12 séances », explique  ensuite concrètement Thérèse. « Ma qualité première, c’est de me taire. Je ne fais pas d’entretien directif, je n’interromps pas.» « Il faut prendre son temps », complète Nathalie qui revendique d’être semi-directive : « J’ai travaillé avec des personnes en début de maladie d’Alzheimer : il faut cadrer mais par des questions très ouvertes… Pas de grille d’entretien formelle, elle est dans ma tête. »
 

L’aboutissement est dans l’écriture. Savoir adopter une forme, un style qui correspondent à la personne « Je veux garder sa voix, son rythme, son style de parole : il faut l'entendre en lisant le récit », dit Thérèse. Même souci pour Nathalie : « Je m’efforce de garder les tics de langage mais sans trop : c'est tout un travail pour transcrire la poésie, l’humour, la mélancolie… »
 

Enfin il y a la mise en page et l’impression : le produit fini peut être de simples feuillets sortis d’imprimante avec reliure "à boudins" ou de vrais livres imprimés, brochés ou reliés. Les éditions vont de deux exemplaires à plus d'une centaine. Une question de budget sans doute. Car tout cela bien sûr à un coût.


«Entre 2 000 et 4 000 € »

Nathalie et Thérèse ont fait du récit de vie un métier. Elles doivent donc pouvoir en vivre. Pour ses tarifs, Nathalie tient compte des moyens du client mais le coût du travail « est très difficile à chiffrer. Pour dix minutes d’interview, il y a souvent une heure de transcription ». Ancienne consultante, Thérèse paraît plus à l’aise avec la tarification. « Pour des récits très complets, sur 90 ans de vie, on peut compter 3 000 €. Disons que la fourchette est entre 2 000 et 4 000 €. Avec les conteurs c’est plus facile… on va plus vite.»
 

Avec leur «client», c'est moins, on l'a deviné, un contrat commercial qu'un vrai contrat de confiance.  Elles ont, avant toutes choses, envie d’être satisfaites du résultat. « On a fait un travail, on a donné quelque chose à quelqu’un ».  De toutes façons, on ne fait pas fortune dans ce métier, c'est d'abord « un choix de vie ».

 
Alain Jaunault



Pour aller plus loin

Cette rencontre a eu lieu lors d'une conférence organisée dans le cadre de l'exposition "Vieillir : la vie à l'épreuve du temps", au Musée de Bretagne, à Rennes, de Janvier à Mai 2011.

On peut consulter le blog de Nathalie LE BELLEC, La collecte de mémoire, ou lui écrire : lacollectedememoire@free.fr

Pour contacter Thérèse BARDAINE : therese.bardaine@wanadoo.fr






1.Posté par besse le 11/04/2012 11:49
Je suis écrivain, j'ai un diplôme de sociologie. Puis-je exercer ce métier auquel je pense depuis longtemps. Comment savoir comment fixer les tarifs. Pouvez vous m'aider. merci

Madame BSSE

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​Peste moderne

Pas de pesticide pour elle. Apparue en Occident par un mélange de productivisme et d'argent fou, devenue rapidement un fléau planétaire, la pac, la peste agrochimique, est d'autant plus redoutable qu'elle a, avant d'empoisonner les agriculteurs et ouvriers qui la côtoient ou contaminer la chaîne alimentaire de la terre à l'assiette, infecté gravement les esprits. Pour les paysans qu'elle a sortis de la misère il y a un demi-siècle, elle reste une croyance exploitée sans vergogne par des prêcheurs mercantiles qui les poussent à surproduire avec l'appui de la FNSEA, cet étrange syndicat qui détruit ses propres adhérents, et celui de l'Union européenne qui s'est toujours couchée jusqu'ici devant le monstre Bayer-Monsanto et autres  empoisonneurs. Contre la peste agrochimique et les multiples maux des industries cyniques, un seul traitement : une double dose massive de mouvement citoyen et de courage politique. Il en existe des stocks inemployés.

Michel Rouger

19/10/2017

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