Entreprendre

La patronne du garage a un moteur : la confiance


06/03/2018

Odile Gicquel dirige un garage de dix-sept salariés depuis dix ans près de Saint-Malo. Elle témoigne de son itinéraire et de son métier de chef d'entreprise.




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Dans le magasin ensoleillé de ce froid lundi d'hiver, Odile Gicquel s'active entre les colonnes noires des pneus. Cela sent bon le caoutchouc... Elle court et virevolte : elle a déjà un café de bienvenue à la main. Des clients la saluent. Elle n'aura malheureusement pas beaucoup de temps, dit-elle, il y a beaucoup à faire à cause des vacances.

Son bureau du premier étage est petit mais les fenêtres intérieures s'ouvrent sur ce qui fait sa vie depuis dix ans : le garage. Les mécaniciens s'activent autour des ponts, tablette à la mains. Murs et sol sont carrelés, propres et clairs. La porte coulissante est fermée pour garder la chaleur.

Un garage, une femme à sa tête avec dix-sept salarié·e·s, c'est rare !  

C'est bien, parce que cela rééquilibre le métier, mais j'ai été obligée de me battre ! C'est vrai qu'on prend des coups. Les hommes sont souvent dans la domination. Ils ont peut-être peur de nous perdre, peur pour leur image, peur de perdre la face devant les autres. Ils s'isolent, comme si la virilité demandait d'être dominateur. La peur nous empêche nous aussi les femmes de prendre le pouvoir, d'être plus forte.

Ce qui me fait le plus plaisir dans mon travail, c'est la confiance des salarié·e·s. Je n'aime pas être dans le frontal, j'aime faire le tour de la montagne : discuter, comprendre l'autre, avoir de la bienveillance, de l'empathie, me dire qu'il n'y a pas que mon point de vue qui est intéressant. Il n'y a pas de solutions toutes faites. Dans le fond, c'est de la cuisine, un retour au fourneau ! Mais si aujourd'hui  j'ai fait ma place, je me dis aussi que ce n'est jamais gagné d'avance !

Cette empathie, où trouve-t-elle ses racines ?

Mes parents sont des gens très bienveillants, surtout mon père. C'est sans doute là que j'ai pris le modèle. Aujourd'hui je dis aux salarié·e·s de la boîte : « Quand vous êtes bons avec les autres, vous êtes bons avec vous-mêmes. » C'est ma philosophie de tous les jours. Etre dans la bienveillance, c'est être au même niveau que l'autre. Je n'aime pas la hiérarchie. C'est une grande force de vivre au même niveau que les autres. Le patron n'a pas à être sur un piédestal. Les salarié·e·s se marrent quand je leur dis : « Dans notre boulot, dans les boîtes privées, c'est la guerre, on est au front, on est tous sur la même ligne ». Je me dis toujours que j'ai de la chance d'avoir le caractère qu'il faut à l'endroit qu'il faut. C'est une force d'être responsable des autres. 
 

« Je suis très attachée au dialogue, au respect » 

C'est quoi être patronne d'un garage et d'un magasin ?

C'est être juste, avec des valeurs que je n'aurais peut-être pas pu développer si j'étais restée salariée. J'ai commencé à bosser à 23 ans, après, dans l'ordre, un BTS comptable, une licence en Administration Economique et Sociale – je voulais goûter aux études supérieures pour l'ouverture d'esprit, la liberté, l'ouverture de l'esprit c'est essentiel – et un BTS secrétariat. Je suis entrée dans un cabinet de profession libérale. C'était cadenassant, autoritaire, dur.

Cela m'a beaucoup appris : on n'a jamais fini notre éducation en fait. Ces huit ans de travail comme d'autres expériences m'ont appris à être et à ressentir des émotions. Aujourd'hui, je suis très attachée au dialogue, au respect, à reconnaître que tout le monde est utile avec ses moyens. Tout le monde bosse dans le même sens, je bosse comme les autres. Je fais attention à mon attitude. Le bureau est toujours ouvert : je suis atteignable. Mon bilan, je le mets sur la table.

La relation à l'autre, c'est important et cela permet de mieux se connaître soi-même. Dans une situation négative, je prends toujours le côté positif. Je suis une optimiste née. Je suis peut-être un peu fatigante pour les autres. Si tu veux mener une boîte, il faut être comme cela. Je dirige 17 personnes, je suis responsable de leur travail. Ce n'est pas moi qui le fais mais le jour où il y en a un qui ne fait pas bien son boulot, je peux être traînée au tribunal.

« Citoyen, on l'est aussi au travail ! » 


Et les aspects techniques ? Vous n'êtes pas mécanicienne !

Je n'ai pas de formation technique mais pas question d'avoir un chef technicien. Je fais monter les salariés en puissance par la formation. L'année dernière par exemple, tout l'atelier a eu trois semaines de formation. C'est intéressant de continuer de se former. Par exemple, bientôt, on pourra donner un téléphone avec des applications adaptées. Le mécanicien prendra en photo l'endroit de la panne, il remplira une fiche de contrôle et obtiendra un diagnostic. La fiche arrivera au réceptionnaire qui pourra expliquer la réparation au client : celui-ci aura cette fiche, ce sera très honnête pour le client.   

Ici, les salariés sont des hommes et des femmes de qualité, experts dans leur domaine, autonomes. Ils ont des outils performants et je tiens beaucoup à ce qu'ils soient au top, très au point, dans un environnement de travail propre avec traitement des déchets : citoyen, on l'est aussi au travail ! 

Avant le garage, il y a eu une vie ?

Quand je travaillais dans le cabinet, très vite, je me suis dit « Un jour, j'aurai ma boîte ». Je me suis mariée avec quelqu'un qui était très fort en mécanique, avide d'apprendre de nouvelles choses, de se perfectionner. Lui était le bon technicien, moi j'aimais prendre des risques. On a eu envie de se mettre à notre compte. On s'est installé, sauf que mon mari avait signé un contrat de non concurrence. Au tribunal, on a été condamné à quitter la ville où on s'était installé. 

Ma vie est une résistance. On a tenu deux ans, j'ai repris mon boulot. On n'avait plus un rond, on avait les deux petits... Il y a eu des gens extraordinaires, intelligents, qui nous ont soutenus. On a subi aussi la bêtise de certains, mais je ne condamne jamais une situation. Face à des gens qui ne sont pas gentils, je me demande pourquoi ils ne le sont pas. Peut-être qu'ils ont été violentés, qu'ils en ont pris plein la figure, qu'on ne leur a pas laissé de place... J'ai remarqué qu'en parlant de leur problème, de la raison de leur dureté, on déboulonne la difficulté.

On a monté notre boîte. J'ai bossé avec mon mari. On était très complémentaires. Mon mari a alors eu un grave accident. Nous venions d'avoir notre troisième bébé. J'ai repris la boîte pendant que lui était allongé sur son lit. Il s'en est tiré alors que tout le monde le voyait paralysé. On a vendu l'atelier et on a acheté le terrain pour monter notre garage en franchise. 

La patronne du garage a un moteur : la confiance
Comment voyez-vous votre métier aujourd'hui ? 

C'est dur, on n'a presque plus de marge, la concurrence est trop difficile. On est toujours pressé par le temps, il faut sans arrêt lire les mails, répondre immédiatement à la demande. On est hyper tenu. On surbosse alors qu'à côté il y a des gens au chômage.  On est dans des systèmes par écran, il faut être super bon, mais est-ce qu'il y a de la place pour les gens qui ont des difficultés ?

Il y a plein de jeunes qui s'installent et qui coulent. Le système de ce capitalisme à outrance est obsolète, on est arrivé au bout du rouleau. Je ne parle pas pour moi parce que je suis en fin de parcours mais pour les jeunes, c'est infernal. Il va falloir trouver d'autres solutions et on y vient. J'ai confiance. 

Marie-Anne Divet




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Michel Rouger

14/03/2019

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