Afrique

22/04/2019

​Yenew Mola, ou le visage de la nouvelle Ethiopie

Reportage : Marie-Anne Divet


Loin des clichés qui demeurent vivaces trente ans après la grande famine, l'Ethiopie s'affiche aujourd'hui comme l'un des "dragons" de l'Afrique. Pour sortir de la pauvreté l'immense majorité de ses 100 millions d'habitants, elle s'ouvre à tout va, désireuse notamment de montrer tout en la préservant son impressionnante richesse culturelle. Le fils de petit commerçant Yenew Molla, 30 ans, s'est fait guide pour cela.



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L'avion d'Ethiopian Airlines se pose doucement sur la piste. Le voyage a été paisible dans le siège fleurant bon le cuir neuf, les hôtesses souriantes et la nourriture excellente. Sur la quatre-voies qui conduit à Addis, les immeubles, résolument modernes, adoptent des formes aériennes, audacieuses et ambitieuses. Les panneaux indiquent les directions en amharique, la langue du pays, en anglais et... en chinois. Dans le hall de l'hôtel, le sapin de Noël clignote. Le sol est jonché de feuilles de papyrus et sur la table basse, des petites tasses de café odorant attendent. Yenew Mola m'accueille avec un grand sourire et me serre la main chaleureusement : « ጤናይስጥልኝ, good morning, bonjour » , dit-il dans les trois langues qu'il parle couramment, « Bienvenue en Ethiopie ». 

Dans un magasin SoleRebels, ces chaussures à base de pneus usagés lancées par Bethlehem Tilahun Alemu en utilisant les capacités artisanales des habitants pauvres de son quartier à Addis Abeba. Elles connaissent un succès international.
Dans un magasin SoleRebels, ces chaussures à base de pneus usagés lancées par Bethlehem Tilahun Alemu en utilisant les capacités artisanales des habitants pauvres de son quartier à Addis Abeba. Elles connaissent un succès international.

Une jeune génération fière de sa culture vieille de 3 000 ans

C'est ensemble que nous avions préparé le programme de mon séjour dans le berceau de l'humanité. Nous avons mêlé ses conseils à mes centres d'intérêt, de l'histoire de son pays à mes questions sur l'Ethiopie d'aujourd'hui. Avant le départ, il y avait eu tellement d'étonnement chez les ami.e.s : pourquoi aller dans cet endroit marqué par la guerre et la famine ? « Mon objectif, c'est que l'étranger qui vient avec une certaine idée de l'Ethiopie, reparte avec une image positive, m'avait-il dit d'entrée de jeu. Lalibella et ses églises enterrées, les bains de la Reine de Saba, les châteaux de Gondar, il y a tant de richesses à découvrir. »

Yenew Mola a 30 ans. Il est de cette jeune génération d'Ethiopiens, fière de sa culture, vieille de 3 000 ans, avec l'envie forte de voir son pays se développer. Né dans un village proche de Bahir Dar dans le nord du pays, au bord du lac Tana, ses parents, des petits commerçants, sont trop pauvres pour lui payer les études de guide qu'il veut suivre à l'université d'Addis. Ils lui paieront le billet pour y aller et lui financera le reste en servant dans les hôtels. Aujourd'hui, il n'en est pas mécontent : il y a appris à être exigeant pour le confort des voyageurs qu'il accueille dans son agence créé en 2017. 

Etre guide, c'est son choix. Il explique : « Quand j'étais petit, à la radio nationale, tous les lundis matin, il y avait un programme où on parlait de l'histoire des sites importants de mon pays. Je ne ratais pas une émission. Petit à petit, cela s'est inscrit en moi. » Quand il termine ses études secondaires, il ne se confronte pas aux choix des autres : il sera guide, il apprendra la culture, l'histoire, les traditions, la géographie, les langues de ce pays dont il est si fier. «  L'Ethiopie a 85 langues différentes. Je ne les parle pas encore toutes, dit-il, mais elles font la richesse de notre culture. » Pendant cinq ans, il travaille, à la demande, dans différentes agences et acquiert l'expérience nécessaire avant de se lancer avec un chauffeur, une secrétaire et un mini-bus. 

Regarder ensemble, au-delà des stéréotypes

Homère appelait l'Ethiopie "le pays des habitants les plus éloignés de la terre" et Pline l'ancien vantait déjà leur "myrrhe dont la qualité surpasse celle des autres provenances". Yenew Mola écoute avec plaisir le visiteur lui dire ce qu'il a déjà lu dans les livres avant de venir. Il aime, en retour, lui montrer la pierre vieille de 4 000 ans, où un texte gravé dans la roche énumère les produits ramenés par bateau du sud de l'Egypte, dont des blocs de pierre rare pour les statues des temples. Il l'incite à caresser de la main les obélisques d'Axoum érigées bien avant l'évangélisation du pays en 330 après Jésus-Christ. 

« J'aime le visiteur qui veut aller au-delà de ce qu'il voit, au-delà des stéréotypes. C'est intéressant quand nous confrontons nos idées sur ce qu'il pensait trouver à la suite de ses lectures et ce que je lui donne à découvrir. J'ai beaucoup de satisfaction quand j'entends : "J'ai vu plus que ce que j'attendais" ! ». Yenew Mola s'y prépare activement à cet échange pendant les mois d'été où son agence est en repos climatique. Il en profite pour étudier.

Actuellement, il prépare un master de gestion à l'université. Il réfléchit aussi à la manière de favoriser la rencontre avec les habitants : « Cela demande beaucoup plus de temps, constate-t-il. La concurrence est rude et ce n'est pas du goût de tous les touristes. Pour le moment, je mise sur la préparation commune avec les visiteurs. J'intègre ce que les gens veulent et je propose des idées. »

​Yenew Mola, ou le visage de la nouvelle Ethiopie

Concilier tradition et développement

Développer le tourisme est un axe de développement qui ne peut se faire sans une politique d'Etat cohérente, affirme Yenew Mola. Cela suppose d'avoir le réseau routier et les équipements nécessaires à l'accueil. Les 600 000 Chinois qui vivent ici en permanence, s'y emploient activement. Ils construisent gratte-ciels, métro aérien et usines de textiles. Le grand frère chinois se fait ainsi rembourser les prêts consentis à un pays encore très pauvre mais avec qui il partage l'ancienneté de civilisation.

« Nous en avons besoin », avoue Yenew Mola. Apparu seulement dans les années 1970/1980, le tourisme est une activité économique récente. Le nouveau gouvernement en fait un cheval de bataille, élément de son combat pour lutter contre le chômage des jeunes et sauvegarder son riche patrimoine. Pari gagné ? Peut-être : en 2015, l'Ethiopie est la première destination recommandée sur Lonely Planet. 

Comment alors gérer le développement économique et la demande du touriste friand de traditions ? « Les agences doivent travailler avec les agents de l'Etat, dit Yenew Mola. On ne sait pas encore vraiment comment faire. Ce dont on est sûr, c'est qu'une fois les rites disparus, c'est très difficile de les récupérer. » 

Comme l'écrivait Rimbaud...

« Mais toutes les traditions sont-elles bonnes à garder ? », se demande-t-il. L'Ukuli, par exemple. C'est un rite des Hamar pour le passage à l'âge adulte des garçons. 

Démonstration de force et d'habileté, le jeune homme doit parcourir deux allers-retours sur le dos de bovidés sans tomber. Les femmes le soutiennent en subissant volontairement des flagellations. Plus elles reçoivent de coups de fouet, plus elles sont fières. « Ce n'est pas une tradition positive. L'Etat en a demandé l'arrêt mais les habitants refusent », constate Yenew Mola « Se faire battre est un signe d'amour et de respect pour celui qui accède à l'âge adulte. Mais pourquoi ne pas poursuivre le rite de façon symbolique sans les badines ? »

Comme souvent, le décalage est grand entre les lois et la réalité : l'Ethiopie est un des rares pays africains a avoir adopté en 2005 un Plan National pour l'Egalité des Genres 2006-2010 et a criminalisé les pratiques traditionnelles comme les enlèvements, la violence conjugale, la circoncision, le mariage forcé, la polygamie.

Yenew Mola sait aussi qu'il peut tabler sur ce que disait de ses ancêtres Hérodote, le grand voyageur de l'antiquité : il parlait de "leur amour pour l'indépendance". Des discussions qu'il a avec les voyageurs, il perçoit le stress, la crainte et l'angoisse des Occidentaux :

« J'aimerais que vous viviez, l'espace et le temps d'un voyage, la diversité de notre terre. Nos paysages, si différents, accueillent une faune et une flore qui ne se développent que chez nous. Musulmans, chrétiens, animistes, juifs, nous pouvons vivre ensemble sans conflits. Savez-vous que c'est seul pays africain qui n'a pas été colonisé par l'Occident ? "Pays des origines, fécond et nourricier ; pays d'autrefois, sans ruines, d'où le temps s'est absenté", comme l'écrivait Rimbaud, un poète de votre pays. »

Marie-Anne Divet




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Le billet de la semaine

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Michel Rouger

08/11/2019

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