Afrique

19/09/2013

Roi de l'info, désespoir des potentats


Cet homme est agaçant. Un patron de presse indestructible. Depuis près de 25 ans, il contourne toutes les attaques pour imposer dans son pays, le Cameroun, sa liberté de journaliste. « Le Jour », son sixième journal, fait autorité...


Roi de l'info, désespoir des potentats
2001 : garde à vue pour un scoop sur la réforme de l'armée. 2003 : interpellé pour avoir envisagé la succession de Biya, le président indévissable du Cameroun.  2007 : cassé par l'actionnaire... Haman Mana, tel un phénix, est toujours là, revenant et entreprenant sans cesse par amour du papier et de la liberté.
 
Un destin naît souvent entre copains. À 18 ans, le bachelier, fils d'institutrice et d'officier, s'imagine plutôt prof d'Histoire. Après un an de fac, des amis l'entraînent à l'École de Journalisme de Yaoundé. À la sortie, il est embauché par le Cameroon Tribune, le quotidien du pouvoir. Mais c'est à une période qui lui convient bien ! 
 
Un vent de liberté s'est levé avec la chute du Mur de Berlin. Les pouvoirs africains sont secoués par l'appel à la démocratie lancé en juin 1990 par Mitterrand au Sommet de La Baule. Haman Mana vit « des années de braise ». Le Cameroon Tribune continue de combattre le multipartisme, ce qui provoque des « déchirements internes ». Haman Mana finit par mal le supporter : en 1993, il démissionne.
 
Il repart en fac, chôme, conduit des taxis pour vivre, il a déjà 2 filles, mais il est habité par un virus : créer un journal. Il l'a contracté étudiant en lançant « Ozone », un éphémère mensuel sur l'environnement. Cette fois, c'est le grand saut. En juillet 96, il lance « Mutations ». Rien à voir avec la presse camerounaise en place. Une ligne jeune, le style Libé, un contenu distancié, un journal de professionnel. Et ça marche. « C'est magnifique », vibre encore Haman Mana.

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Des gendarmes dans la rédaction

« Mutations » se développe. En 2002, il devient quotidien, indépendant ce qui est une première, et dérange toujours. L'épisode de 2003 où Haman Mana est interpellé pour avoir envisagé la succession de Biya à la prochaine présidentielle situe le climat. Par peur des représailles, l'imprimeur a refusé de tirer « Mutations », un autre imprimeur a été trouvé, des gendarmes surgissent alors dans la rédaction, saisissent le matériel puis le journal dans les kiosques...
 
… Et « Mutations » continue de grimper. 10 000 exemplaires sur Yaoundé et Douala, les deux capitales, politique et économique. Haman Mana lance un « Les Cahiers de Mutations », un supplément d'analyses, et « Situations », un hebdo plutôt people. Du coup, c'est l'actionnaire qui s'en mêle. Tout cela lui donne de l'appétit. 
 
En 2007, il veut évincer Haman Mana. « Le clash : comme si, dans un match de foot, on change les règles à la 85ᵉ minute. » Après un été de « crise terrible » où deux rédactions sortent chacune leur « Mutations », Haman Mana entraîne avec lui une partie des rédacteurs et, en septembre, lance « Le Jour », aujourd'hui leader des quotidiens camerounais.

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Les petits satrapes

« J'aime le journalisme, c'est une passion, explique-t-il simplement : faire naître un journal, concevoir, mettre les talents en musique, feuilleter le journal qu'on a fabriqué, lancé d'autres journaux... ». C'est ainsi qu'il a encore créé un magazine de grandes enquêtes au début 2013. 
 
Pourtant, « les mesures de rétorsion sont très sérieuses : ces derniers jours, on a eu peu de publicités, d'appels d'offres publics, on fait avec, on l'a intégré. C'est l'équation habituelle de la presse libre. » Mais, l'étau du pouvoir n'est pas toujours serré. « Ce qui est difficile, précise Haman Mana, c'est de gérer les rapports avec les petits satrapes qui utilisent le pouvoir de leur charge pour le fric, la prévarication. »
 
En 2009, Haman Mana a ajouté au journal une maison d'éditions, les éditions du Shabel. En septembre 2010, il a sorti le très beau livre Rois et Royaumes Bamiléké avec sa collègue Mireille Bisseck.

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« On veut une éclaircie, de l'oxygène ! »

 Il y a des beaux livres, des biographies dont le « Vu de ma cage » du célèbre gardien de but Joseph Antoine Bell, mais aussi cette grande enquête sur les prisons camerounaises réalisée par le collectif de journalistes Jade, « Geôles d'Afrique », dont nous avons déjà parlé ici.

Comment Haman Mana, que l'hebdomadaire Jeune Afrique a classé parmi « Les 50 qui font le Cameroun », peut-il publier un tel livre ? « Je ne suis pas considéré comme un ennemi. En fait, la liberté est un besoin universel et il leur faut des personnages comme nous, qui écrivent ce qu'ils veulent à condition que le pouvoir du Président ne soit pas remis en cause :  c'est le cas de Geôles d'Afrique. »
 
Le pire est le blocage politique qui paralyse les esprits. « Le Cameroun est une mer d'huile, sans vagues. Les citoyens, si l'on peut encore parler de citoyens, forment une constellation d'individus qui n'ont qu'un souci : la survie. » Paul Biya, 80 ans, est au pouvoir depuis plus de 30 ans : « Je ne peux pas prédire combien de temps prendra la sortie » de ce système.
 
« On veut une éclaircie, de l'oxygène ! », dit-il. Et, à 45 ans, il continue à en réclamer au nom de tous, journal en main : « J'ai besoin de l'adrénaline du bouclage, ça fait trois semaines que je suis parti, j'ai envie de rentrer, je ne peux pas vivre sans ça. » 
 
Michel Rouger




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​Stop - SUVisme


Attention, le traitement actuel de l'épidémie éclipse une séquelle lourde : l'explosion de la pauvreté. Avec déjà un million de victimes en huit mois, la France dépasse maintenant les dix millions de pauvres. Et ça va empirer. Avec les suppressions d'emplois et la réduction des aides, beaucoup de personnes en situation précaire vont perdre les quelques dizaines d'euros qui les maintiennent encore hors de l'eau. Malgré cette situation, qui n'est pas sans rappeler le choc sur le budget carburant qui déclencha il y a deux ans la colère des Gilets Jaunes, les dix organisations caritatives reçues le 2 octobre par le Premier ministre sont reparties "déçues". Ce n'est pas tout. Éclipsée aussi l'urgence climatique. Balayé le malus au poids proposé par la Convention Citoyenne pour le Climat sur les véhicules neufs. Pas touche aux SUV, ces grosses bagnoles bâtardes entre 4x4 et monospaces, invention industrielle imbécile au temps du réchauffement climatique. Combien de temps le virus du SUVisme va-t-il encore tenir ? D'ores et déjà, il restera le symbole d'une époque inégalitaire et cynique où le lobby de l'auto et les conducteurs brûlaient le pavé des villes en faisant un bras d'honneur à leurs contemporains et au futur.  

Michel Rouger
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08/10/2020

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