Afrique

15/09/2015

Ouagalab, les as du bricolage partagé et assisté par ordinateur


Imagination citoyenne, partage… À Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso, des jeunes fondus d'informatique et d'internet ont créé un modèle de « Fab Lab ». Ils font de la récup', désossent, raboutent. Ils ont sorti une fraiseuse, un ordinateur, une éolienne. Et transportent leurs savoirs dans les écoles. Gildas Guiella est la cheville ouvrière de Ouagalab.



Au centre : Gildas Guiella   © Anaïs Dombret
Au centre : Gildas Guiella © Anaïs Dombret
« Attends, j'ai oublié quelque chose », lance Gildas Guiella, fondateur de Ouagalab, à la journaliste venue l'interviewer. Il revient avec un grand sourire et son ordinateur portable sous le bras. Sans se départir de son sérieux, le trentenaire explique qu'il est plus rassuré de l'avoir près de lui, comme s'il parlait d'un enfant. On pense qu'il plaisante, il n'en est rien. Pour ce jeune homme souriant à la silhouette très élancée, son ordinateur représente bien plus qu'un outil, c'est son compagnon de route. 

La première fois qu'il se retrouve face à une telle machine, c'est en 2008. « À l'époque, c'est surtout le jeu du solitaire qui m'intéressait », se souvient-il. Il est alors loin d'imaginer le potentiel de l'informatique et encore moins combien cette discipline va façonner sa vie.

© Anaïs Dombret
© Anaïs Dombret

« Des solutions concrètes aux problèmes »

En 2010, Gildas doit acheter un ordinateur pour ses études à l'Ecole Supérieure de Techniques Avancées de Ouagadougou. Son Acer Aspire coûte 530 euros environ (350 000 CFA), un achat qu'il n'aurait jamais pu se permettre sans l'aide de son père. Quelques mois plus tard, lors d'un stage, notre apprenti "geek" découvre Ubuntu. Ce système d'exploitation open source (libre et gratuit) signifie "Humanité envers les autres" en zoulou, l'une des langues d'Afrique du sud. Les usagers peuvent avoir accès au code source et modifier le système au gré de leurs besoins et de leurs envies. 

Une révolution pour Gildas. « Tout est parti de là , lance-t-il, j'ai tout de suite compris qu'Ubuntu était fait pour un Africain comme moi ! » Cette plongée dans l'univers des logiciels partagés va lui mettre la puce à l'oreille. Le deuxième déclic vient d'une invitation : Sylvain Maire (envoyé à l'époque par la plateforme française Imagination for People) lui propose de participer à un forum sur l'innovation en décembre 2011. «  J'ai rencontré alors de jeunes Africains qui trouvaient des solutions concrètes aux problèmes qui existent, résume Gildas, je voulais leur emboîter le pas. »

Le bâtiment a été autoconstruit aussi (©Ouagalab)
Le bâtiment a été autoconstruit aussi (©Ouagalab)

Le bâtiment : architecture africaine, finances solidaires

Ouagalab, le premier "Fab Lab " (contraction anglaise pour Laboratoire de Fabrication)  de l'Afrique de l'Ouest francophone, est créé. « On se rend compte qu'au Burkina, la question du numérique est un vrai problème. L'ère du numérique est un mystère ici », constate-t-il. Le Ouagalab va se construire progressivement autour du personnage de Gildas mais aussi d’une communauté solide d’une dizaine de personnes.

Tous sont motivés, actifs et pleins d’idées. Il leur faut trouver un local où installer cette nouvelle structure. Là encore, le père de Gildas participe en donnant un bout de terrain. Il  est assez éloigné du centre de Ouagadougou, qu'importe :  tout le monde là-bas est équipé de mobylette et peut s'y rendre sans difficulté. Le bâtiment, inspiré de l'architecture des voûtes nubiennes, est financé par une récolte de fonds sur KissKissBankBank qui suscite l'intérêt : l'objectif de 7 000 € est dépassé. Puis, les membres de Ouagalab fabriquent eux-mêmes les briques de terre avec lesquelles ils montent cette petite bâtisse qui a l’avantage de garder le frais lors des grosses chaleurs. 

Des outils pour les créateurs

Ouagalab a pour vocation d'offrir un espace créateur de lien social, ouvert à tous. Il puise sa philosophie dans le principe des Fab Lab. L'idée est de mettre à disposition des outils techniques pour que des créateurs puissent donner corps à leur projet.

Ce jour-là, tout le monde était à pied d'oeuvre pour un concours informatique organisé par la Nasa. Des équipes du monde entier ont participé à ce "hackathon". Mais dans la maison en terre où ils sont installés, si les murs en terre protègent de la chaleur écrasante, ils n'empêchent pas la matière grise de se mettre en ébullition. 

L'ordinateur Jerry, l'éolienne, la lutte contre la fracture numérique…

Avec un peu de malice, Christian, 25 ans, spécialiste de modélisation et ami de Gildas, lance : « Plus c'est dur et plus on aime s'y mettre ! » Le propos résume bien l'état d'esprit de cette équipe de passionnés. Du fond de leur voûte nubienne, ces petits génies africains apportent leur pierre à l'édifice. Ils ont trouvé le meilleur outil pour le faire : l'informatique ; et la meilleure des motivations : l'envie de faire bouger les choses à leur niveau. 

Et elles bougent. L'équipe de Ouagalab est dans le concret, au service des habitants, au service de l'Afrique. Une fraiseuse a vu le jour pour les artisans locaux, une éolienne, l'extraordinaire ordinateur maison "Jerry" fabriqué à moindre coût et dont les composants électroniques de l'unité centrale sont installés dans un bidon d'eau. Et par dessus tout ça, quand Gildas et ses amis ne sont pas à l'atelier, ils se trouvent dans les écoles ou ailleurs pour agir à leur niveau contre la fracture numérique.

Dernièrement, l'imprimante 3D qu'ils viennent de recevoir devrait faire des miracles. Gildas, qui aime découvrir de nouveaux univers, va être servi : des contacts sont déjà pris avec une association d'orthopédistes qui aimerait façonner des pièces de prothèse et des architectes qui peuvent créer des maquettes. 

Servane Philippe




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​Heureux

En congé et payé ! songeait-il sous son parasol. 100 % payé à flemmasser, musarder avec ma p'tite femme, jouer avec mes p'tiots, faire une p'tite balade, glandouiller en lichaillant un p'tit jaune ou un p'tit blanc. Mon droit au repos. Mon droit à la paresse : comme un bourgeois ! C'est sûrement une anomalie, une aberration, une provocation pour tous ces puissants qui veulent nous précariser, ubériser, assujettir en auto-entrepreneurs douze mois sur douze. Mais jamais ils ne pourront nous enlever notre grande conquête, celle de nos syndicats et de la gauche qu'ils méprisent du haut de leur prétendue modernité. Jamais ils ne pourront, sourit-il, heureux, à l'oiseau qui le regardait. 

Michel Rouger

04/07/2019

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