Afrique

25/01/2019

En Ethiopie, l'utopie réaliste de Zumra Nudu


Les Français ont leur village d'irréductibles gaulois, les Éthiopiens ont Awra Amba, dans la région Amhara, au nord du pays. Depuis près de cinquante ans, ses habitants, résistant aux pouvoirs patriarcal et religieux, vivent l'utopie au quotidien : égalité des femmes, droits des enfants, aide aux villageois qui ne peuvent plus travailler, pratiques de coopération et de paix entre tous quelles que soient les différences... A l'origine, un homme : Zumra Nudu.



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En Ethiopie, l'utopie réaliste de Zumra Nudu

En route pour Awra Amba

Pour aller Awra Amba, c'est simple : atteindre la ville de Gondar, la cité médiévale perchée à plus de 2000 mètres d'altitude, à 420 kilomètres d'Addis Abeba, faire un détour par le lac Tana où le Nil Bleu prend sa source, s'arrêter pour contempler les paysages des hauts plateaux, quitter la route asphaltée Bahir Dar – Gondar et, près d'un kilomètre après Wereta, prendre sur huit à dix kilomètres la route goudronnée puis une piste sur deux kilomètres en direction du sud. 

Le village est là avec ses maisons carrées en terre, recouvertes de chaume ou de tôle. Sur la place, un vieil homme avance doucement. Sous l'arbre, un groupe de femmes rit à gorges déployées. Des enfants reviennent de l'école... Une jeune fille vient vers nous et nous propose de rencontrer le fondateur de la communauté. Il nous attend dans la salle commune.

Sur les murs en torchis, une sagesse populaire

Le docteur Zumra Nuru est tout en rondeur. Ses petits yeux s'accrochent en point d'interrogation à votre regard. Ses mains sont calmement posées sur son pantalon clair. Sa peau est lisse et accuse à peine les rides de ses soixante-dix ans. Il porte sur ses cheveux un bonnet fait de mèches vert fluo qui oscillent à peine lorsqu'il tourne la tête vers la jeune fille qui lui traduit nos questions. Il est assis en tailleur, calme et serein. 

Derrière lui, des livres sur les étagères modelées dans la terre et sur les murs de la maison en torchis, des phrases : « L'étonnement, ce n'est que pour un jour. N'écoutez pas les rumeurs qui vous inciteraient à rechercher les choses qui n'en valent pas la peine. » « Le conflit n'a pas d'autre cause que ce que nous imaginons. N'envisageons pas les conflits mais plutôt l'amour. » « La punition ne corrige pas les gens, elle cause plutôt la revanche. Ce qui les éduque, c'est l'isolement. » « Aider les faibles ne cause pas d'échec, c'est plutôt une échelle de développement. » « Un fermier n'est pas un ignorant. Il est l'intellectuel d'une science ancienne. C'est le fermier qui nourrit le monde. Et nous ? » « Faire le travail d'une femme ne change pas mon sexe, mais change mon ignorance. »

"Je suis un paysan analphabète avec des questions plein la tête"
"Je suis un paysan analphabète avec des questions plein la tête"

Qui êtes-vous Docteur Zumra Nuru ?

« Je suis un paysan analphabète avec des questions plein la tête dès que j'ai pu parler. Je suis né à 170 kilomètres d'ici. » Comme tous les enfants de sa génération, il va aux champs plutôt qu'à l'école et aujourd'hui encore, il sait seulement signer et écrire quelques mots.

Très jeune, il est choqué par la différence de traitement entre les hommes et les femmes : « Enfant, j’étais furieux de ce que je voyais autour de moi. Je trouvais injuste que ma mère aide mon père aux semailles et aux récoltes, alors qu'il ne lui rendait jamais la pareille à la maison. Je me suis juré, adulte, de changer les choses. Mes parents passaient tous les deux la journée à la ferme, mais une fois rentrés, mon père se reposait, mais pas ma mère. Après la même journée assommante de travail que mon père, elle avait tout à faire à la maison : la cuisine, le ménage, laver les pieds de notre père à l'eau chaude et servir le repas. En plus, quand ma mère n'arrivait pas à tout faire à temps, mon père la malmenait, l'insultait et parfois la battait. Je me demandais pourquoi elle devait subir tout cela, comme si elle avait une force particulière. Plus tard, j'ai réalisé que ce n'était pas un cas isolé propre à ma famille, mais que c'était la même chose dans toutes les familles. » 

Les mauvais traitements infligés aux personnes âgées, l'exploitation des enfants au travail, les punitions cruelles et la malhonnêteté, tout cela suscite chez lui des questions auxquelles les adultes refusent de répondre. A force, dans son village, tout le monde le prend pour un malade d'esprit, un anormal, d'autant plus qu'il se pose aussi des questions sur la religion dans une société où il n'y a aucun doute là-dessus.

Il se rappelle de l'anecdote qui lui a servi de déclic. Un jour, il est chez ses voisins chrétiens. Les enfants de la famille qui ne savent pas qu'il ne peut manger de leur viande, ni lui non plus d'ailleurs, partagent le repas avec lui. « Quand je suis retourné à la maison avec la viande qui restait, ma mère s'est mise à crier et à jeter la viande en la tenant avec des feuilles pour ne pas la toucher. Elle m'a lavé les mains car j'avais touché la viande des chrétiens, pour pas que je salisse les ustensiles. » S'en suit un dialogue  révèlateur de la quête de l'enfant Zumra Nuru : 

 « Mère pourquoi m'as-tu pris ma viande ?
- Parce que c'est de la viande de chrétiens.
- Qu'est-ce que cela veut dire chrétien ?
- Un chrétien, c'est un être humain
- Et nous, nous ne sommes pas des êtres humains ?
- Nous, nous sommes des musulmans
- Et un musulman n'est pas un être humain ?
- Si, nous sommes aussi des être humains
- Donc j'ai mangé ce que mange les êtres humains. Pourquoi alors as-tu pris ma viande ?
- Je t'ai dit que tu ne peux pas manger la viande des chrétiens
- Quelle viande mangent les chrétiens ?
- Les chrétiens mangent du bœuf
- Et nous ?
- Les musulmans mangent aussi du bœuf
- Si tous les humains mangent de la viande de bœuf et si nous sommes tous des êtres humains, - alors pourquoi as-tu pris ma viande ?

A 13 ans, chassé du village

Définitivement, cet enfant pose trop de questions gênantes. A 13 ans, sa famille le renvoie. Pendant cinq ans, il circule de village en village, vivant de peu mais cherchant toujours des gens avec qui discuter. Il a toujours les mêmes questions en tête :

« Pourquoi les femmes n'ont-elles pas le droit de choisir leur partenaire comme les hommes ? Pourquoi ne participent-elles et ne décident-elles pas tout autant que les hommes ce qui concerne leur famille et leur vie ? Pourquoi n'ont-elles pas un égal accès à l'éducation, à la santé, entre autres ? Pourquoi les mères ne sont-elles pas respectées ? Pourquoi crée-t-on des différences entre religions en donnant des noms différents à Dieu, alors que Dieu est un, quel que soit le nom que lui donne chaque langue ? Pourquoi différencie-t-on les couleurs entre être humains, alors qu'ils sont tous de la même origine et que la différence est du même ordre qu'entre un chat blanc et un chat noir ? » 

Ses « Pourquoi » restent sans réponse. Quand il revient pour aider à la ferme, sa famille voit d'un mauvais œil l'attention qu'il porte aux personnes sans ressources. Pendant la saison sèche, il continue de parcourir les villages voisins pour diffuser son message de fraternité, de respect des femmes, de protection des enfants et d'attention particulière aux vieillards et handicapés. 

A l'atelier de tissage
A l'atelier de tissage

Ses idéaux prennent forme

En 1966, il rencontre à Sinko, à une dizaine de kilomètres d'Awra Amba, un groupe de libéraux musulmans, les Alahim. Ils n'observent pas les règles essentielles de l'islam que sont le jeûne et la prière et défendent des idéaux comme l'honnêteté, la fraternité, une gentillesse envers ses parents, l'égalité des droits entre hommes et femmes. 

Avec sa femme, il s'installe à Sinko tout en poursuivant sa quête. Son chemin croise alors des habitants du village d'Awra Amba. Ils sont fortement marqués par les idées socialistes, apparues à la fin des années 1960 et début des années 70 en Ethiopie et qui passent notamment par le mouvement coopératif. 

« Avant tout, c'est la réalité sociale qui m'a ouvert les yeux et non une idéologie ou une religion » , affirme encore aujourd'hui Zumra tout en admettant que sa réflexion s'est nourrie des valeurs fondamentales des religions et de l'observation de ce que vivent les gens.

Des menaces de mort et l'exil

Il trouve à Awra Amba ceux et celles qu'il cherchait depuis longtemps. Ensemble ils créent la communauté en 1972. Les débuts sont difficiles. Comment vivre autonome et s'émanciper des carcans religieux qui imprègnent et régentent le quotidien ? Il prône un village sans lieu de culte : impensable dans un pays si religeux. Pour lui, la foi est de l'ordre du privé et ne doit pas s'afficher. Hommes et femmes sont à égalité à la maison comme au travail, les enfants vont à l'école, les revenus sont partagés : c'en est trop pour les habitants de la région. En 1988, ils sont chassés et Zumra Nudu reçoit des menaces de mort. Et ce n'est pas le régime totalitaire de  de Mengistu Haile Mariam qui pourra les protéger.

La soixantaine de membres de la communauté prend le chemin de l'exil dans son propre pays. C'est l'errance et la famine, la mort pour beaucoup d'entre eux. En 1993, ils ne seront plus que 20 à revenir à Awra Amba. Entre temps, les terres ont été partagées entre les fermiers des villages voisins. En 2000, le gouvernement leur reconnaît enfin le droit à la terre et leur donne 17,5 hectares sur les 50 initiaux. Aujourd'hui, une centaine de familles vivent là. L'école compte de nombreux élèves, venus des villages à l'entour, il y a une maison de retraite, un jardin d'enfants, une bibliothèque et une coopérative de travail.

A l'école maternelle
A l'école maternelle

La vie au village

Au musée qui retrace les étapes du développement du village, une feuille A3 affiche les règles de cette démocratie particulière. Les dossiers sont gérés par onze comités élus tous les trois ans par la communauté. Ils portent sur des thèmes comme l'identification des problèmes, la résolution des conflits, la protection des personnes âgées, la répartition du travail sur le terrain etc. Le tout est chapeauté par un comité de développement, composé de 15 membres.

Tout se discute au village, même la vie familiale. Toutes les deux semaines, deux ou trois familles se rassemblent ou seulement les membres d'une seule famille. Un modérateur est choisi : cela peut être un enfant qui apprend ainsi à gérer une discussion. Les sujets peuvent aller de la répartition du travail à un comportement jugé peu coopératif. Le principe d'égalité est apprivoisé de cette manière, les enfants éduquant leurs parents et les parents éduquant les enfants.

A la maison de retraite
A la maison de retraite
À Awra Amba, les femmes ne sont pas le sexe faible. Si l’excision est illégale en Éthiopie depuis 2005, elle est toujours pratiquée. D’après l’Unicef, près de 75 % des Éthiopiennes en seraient encore victimes. Dans le village, pas d'excision. Le mariage est une formalité administrative avec un document officiel à signer. Pas de dot, pas de choix parental dès la naissance, pas d'influence de la communauté, pas de mariage précoce : de quoi garantir un avenir aux fillettes du village, loin du mariage forcé et des séquelles de l'excision.

Hommes et femmes partagent les tâches et les décisions. « Nous avons établi une nouvelle culture du travail, dit Zumra Nuru, sa répartition n'est pas basée sur le genre mais sur la compétence. » La coopérative qui les regroupe, attribue le travail en fonction des aptitudes de chacun et chacune. La solidarité en est le premier principe, les bénéfices tirés de l'agriculture ou de l'atelier de tissage sont partagés à égalité. 

La communauté « considère que les gens doivent venir en premier et la richesse ensuite. Quand les biens matériels ont été utilisés souvent, et qu'ils ne servent plus, on les jette. Mais quand un être humain devient âgé et ne peut plus travailler, on ne devrait pas le "jeter" comme un vulgaire objet. Nous pensons que ce sont les humains qui doivent prendre soin des autres humains. » 

"On ne peut pas créer le paradis après sa mort"
"On ne peut pas créer le paradis après sa mort"

En chemin vers la Paix

Zumra Nuru tend un petit livret en français où, avec la communauté, il a tenté d'expliquer leur philosophie et leur style de vie. Mais il nous prévient : « Si les idées sont écrites, elles risquent d'empêcher les générations futures de prendre en compte les nouveaux développements technologiques, parce qu'ils se sentiront liés par les idées écrites. » Aujourd'hui, il s'est mis en retrait des décisions prises par les comités. 

« Voir les autres heureux est notre richesse, dit-il. Si nous avons une vie heureuse, nous aurons la paix. Si nous avons la paix, nous aurons le paradis que nous désirons. Créer ce paradis ici est ce que nous devons faire avant de mourir. On ne peut pas créer le paradis après sa mort. Nous ne pouvons pas nous attendre à ce que la paix et le paradis descendent du ciel. Nous devons faire l'effort d'y arriver tant que nous sommes en vie. »

Cela paraît simple, voire naïf, et pourtant, cette communauté le vit en dépit d'un environnement parfois hostile. Les idées font leur chemin malgré tout et notre jeune guide éthiopien en est très fier : « Les femmes travaillent beaucoup en Ethiopie. Ce qui se fait ici est important pour nous, cela montre que c'est possible. Je trouve essentiel ce que Zumra Nuru dit de l'honnêteté. Comment croire ceux et celles qui prennent les décisions s'il n'y a pas l'honnêteté. Cette communauté a réussi à remettre en cause une organisation de notre société que je ne croyais pas possible de changer comme la place des femmes, le respect des enfants et des vieilles personnes... Ce qui m'étonne, c'est comment ils ont fait pour s'organiser afin de tenir bon pour décider de leur vie. »

Marie-Anne Divet
(photos : Michel Rouger)
POUR EN SAVOIR PLUS 

Un documentaire


Une étude universitaire en Pdf

awraamba.pdf AwraAmba.pdf  (6.84 Mo)
En juin 2012, une étude universitaire a été réalisée par Robert Robert Joumard sous le titre « Awra Amba, une expérience actuelle de socialisme utopique ». Près de quatre-vingt pages ainsi présentées : 

« Cette étude est une synthèse de la littérature disponible sur la communauté idéale éthiopienne d'Awra Amba, c'est-à-dire essentiellement de quatre rapports de master et secondairement de reportages et témoignages. Cela permet de rapporter l'évolution historique tourmentée de cette communauté créée en 1972 par un petit groupe de paysans analphabètes autour de l'un des leurs. Nous présentons ensuite les valeurs – honnêteté, égalité, solidarité, rationalisme – qui fondent la communauté et sont au cœur de son mode de vie.

Puis nous présentons l'organisation sociale de ce village de 400 habitants, à travers ses institutions, ses activités économiques, l'égalité des sexes notamment dans le travail, le mariage, la solidarité entre membres et notamment envers les plus vieux, les activités des enfants, les funérailles et la gestion des conflits internes. Enfin nous portons une attention particulière à l'éducation qui est une priorité pour la communauté, ainsi qu'aux relations avec les communautés voisines, les autorités et les Éthiopiens en général, ainsi qu'avec les étrangers. Nous pointons en conclusion quelques risques pour le développement futur de cette expérience riche d'enseignements. »




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Le billet de la semaine

​Heureux

En congé et payé ! songeait-il sous son parasol. 100 % payé à flemmasser, musarder avec ma p'tite femme, jouer avec mes p'tiots, faire une p'tite balade, glandouiller en lichaillant un p'tit jaune ou un p'tit blanc. Mon droit au repos. Mon droit à la paresse : comme un bourgeois ! C'est sûrement une anomalie, une aberration, une provocation pour tous ces puissants qui veulent nous précariser, ubériser, assujettir en auto-entrepreneurs douze mois sur douze. Mais jamais ils ne pourront nous enlever notre grande conquête, celle de nos syndicats et de la gauche qu'ils méprisent du haut de leur prétendue modernité. Jamais ils ne pourront, sourit-il, heureux, à l'oiseau qui le regardait. 

Michel Rouger

04/07/2019

Nono