Solidarité Nord-Sud

La renversante histoire du Breton un jour calciné


22/03/2017

1954 Sud Finistère. Dans un village de la côte, le petit Yannig Plouzennec, 7 ans, s'apprête à retrouver enfin son père, retour de pêche. Pendant que sa maman Marie-Annick et sa sœur Gaëlle se précipitent vers le bateau, un impensable accident domestique va bouleverser sa vie, l'entraîner dans une longue histoire faite de voyages et de rencontres, de musique et de danse...





Pour nous parvenir, l'histoire a emprunté un long chemin. Elle est arrivée dans la valise d'Ernest Ahippah qui, à 70 ans, la raconte toujours avec la même verve dans son appartement du vieux Rennes. 

Ernest Ahippah a grandi à Jacqueville, sur la côte ivoirienne. Jeune adulte, il se retrouve à  Bouaké, la grande ville au centre du pays. Il est imprimeur, aime ces mots qu'il assemble et lui font rêver de la France. Sur un ouvrage, « La démocratie française », il note l'imprimeur : Bussière, Saint-Amand-Montrond, Cher. C'est ainsi qu'en 1972, le jeune Africain arrive en « micheline » là-bas, au cœur de l'Hexagone : « Une dame m'a donné un pull, une orange ; partout où je suis passé, pendant sept mois, je n'ai rien dépensé ! »

On va même lui offrir une 2 CV. Celle-ci, rapidement, prend la route plein ouest.  « Je voulais connaître la Bretagne, le curé de ma paroisse était Nantais et m'en parlait  beaucoup. Je pars à Saint-Nazaire, Guérande, Carnac. De la voiture, je vois les alignements, découvre les dolmens, les  menhirs. Et il y a la mer :  ça fait le lien avec mon village, Jacqueville. Il y a une vibration ! Je reste tout le week-end. »

Un reporter africain chez les Bretons

Ernest Ahippah a attrapé le virus breton et n'en guérira jamais. Par un ami, il voit une annonce dans Ouest-France et quitte rapidement Bussière pour un imprimeur rennais. L'immigré a soif de connaître le pays et ces gens qui l'accueillent. Bientôt,  le voilà en reportage à travers la Bretagne. Objectif : «  Montrer aux Ivoiriens que la Bretagne s'est reconstruite peu à peu, pas d'un seul coup. »

Il part. Il s'en va voir Paul Houée, le curé-développeur du pays du Mené, discute avec lui à la table familiale. Poussant jusqu'au bout du Finistère, il entre chez les paysans, les artisans. Voit lits clos et femmes en coiffes, les traditions apprivoisés par le progrès : « La Bretagne était un modèle, elle avait gardé ses valeurs traditionnelles, son caractère paysan : chez nous, la modernisation allait trop vite. » 

Regard inversé. Cette fois un migrant nous regarde. Ernest Ahippah écrit son reportage « A l’attention de la jeunesse rurale et des paysans ivoiriens. » Il le titre : « Emerveillement d’un Africain – Ivoirien en France ». Pas très objectif !  Mais Ernest Ahippah n'a pas un regard de journaliste. C'est un artiste amoureux de l'Autre. Ici des Bretons. D'ailleurs, dans la foulée, il entreprend carrément d'unir les deux peuples. 

L'imprimeur devient musicien, danseur, conteur

En 1980, il crée l’association Bretagne - Côte d’Ivoire qui organise des voyages, des chantiers de jeunes, des échanges multiples principalement par la musique, la danse, l'écriture. « Je jouais de la musique mais je n'étais pas musicien, sourit-il. A Saint-Amand Montrond, un gars avait une guitare, pour l'accompagner j'ai commandé un bongo : quand je l'ai reçu, j'ai oublié d'aller manger... »

A Rennes, le Cercle Paul Bert le « récupère ». Il rencontre les chanteurs locaux, participe au Festival de la Chanson organisé par le directeur de la Maison de la Culture Cherif Khaznadar : « Je tremblais ! » La danse suit peu après : « Je rencontre une amie  qui me dis : "Ernest, tu vas m'apprendre à danser les danses traditionnelles" Je ne connaissais pas ! J'accepte le challenge. Je me documente. Devant ma glace, je bouge le cou, les épaules... Puis une dame trouve une salle et propose un stage. J'ai peur : à la date prévue, je tombe malade. En octobre 1984, je ne peux plus reculer, je fais mon premier stage. »

Et il y a les mots. L'écriture ne peut longtemps échapper à l'imprimeur-musicien-danseur-reporter. « Un jour, je suis invité chez un instituteur d'une école rurale, à Mouazé. Il me dit "Viens raconter des histoires aux enfants". » Le conteur Ernest Ahippah est né, dont les Editions Milan publieront dans les années 2000 les ouvrages : « Un petit garçon trop fanfaron », « Un petit garçon trop pressé »...

Durant dix-huit ans, à la tête d'un pôle culturel de neuf salariés

Ernest Ahippah devient une figure de la scène rennaise. L'association Bretagne-Côte d'Ivoire, tout en poursuivant ses échanges et les projets de développement entre Rennes et son antenne de Jacqueville, ouvre en 1990 l'Appatame : à la fois une école de danse et de musique et un centre d’animation africaine. 

Durant dix-huit années, disposant d'un lieu de 500 m2 qu'il loue avec l'aide de la ville, entouré de neuf salariés aux meilleurs moments, Ernest Ahippah se démultiplie, s'épanouit. Il fait de l'Appatame un centre culturel ivoirien-breton, collectant livres, instruments, objets. « J'ai glané, glané. Je n'ai travaillé que pour ouvrir l'esprit des gens. » « Dans ma famille, ma mère rêvait que je puisse devenir quelqu'un », ajoute-t-il. C'est fait. Il a désormais sa place dans les manifestations de la francophonie. A Rennes, il est le représentant de la Côte d'Ivoire : d'ailleurs, en 2000, le maire de Rennes l'invite pour la venue de l'ambassadeur, le vrai.

Tout en se produisant, seul ou avec son groupe de musique et chants traditionnels « Aïpa’Atout », Ernest Ahippah ouvre un peu plus les esprits en créant en 2002 « l’Institut Mond’Afrique » qui s'ajoute ainsi à l'Appatame et à l'association Bretagne-Côte d'Ivoire. Trois pôles qu'il réunit au sein d'une Fédération d’Initiatives Panafricaines, la Fedinpa.

L-S Senghor l'Africain, et P-J Hélias le Breton

A « l’Institut Mond’Afrique », il associe notamment deux grands noms de la littérature, Léopold Sédar Senghor l'Africain, et Pierre Jakez Hélias le Breton. En fait, au fil des ans, l'ivoirien  Ernest Ahippah est devenu breton. Quelque part, ne l'a-t-il pas toujours été ? « Plein de choses me relient à la Bretagne », répète-t-il. « Un jour, je rencontre le fils de Per Jakez Hélias. Il me montre son père reçu en Côte d'Ivoire, devant un bougainvillier : mon oncle Donatien l'avait invité chez lui ! » 

Tout n'a pas été rose, loin s'en faut, toutes ces dernières années. Le soutien de la ville s'est relâché. En 2008, l'Appatame a fermé. En 2015, l'oncle Donatien est décédé : « J'ai eu une grosse déprime, confie-t-il, mais, là, je remonte. »  Aujourd'hui, il est auto-entrepreneur. Répondant aux demandes, il s'en va régulièrement conter dans les écoles ou anime des ateliers dans des établissements pour personnes âgées ou handicapées :  « On me prête une salle, je dispose des tambours, je chante, je joue pour eux, ils ont envie de danser ! J'aime toutes les rencontres, tout ce qu'il est possible de faire humainement. »

« Mon histoire, conclut Ernest Ahippah, c'est comme un arbre, l'arbre du voyageur : si tu as soif, tu prends un couteau, tu as de l'eau. Et il y a plein de ramifications. » C'est comme cela que dans l'un de ses contes son histoire a rencontré celle de Yannig Plouzennec.

Michel Rouger

LE BRETON CALCINÉ
(courts extraits)

«  Je m’appelle Yannig Plouzennec, je suis originaire de la Bretagne sud, d’un petit village coincé entre terre et mer qu’on appelle La Forêt Fouesnant.  Je vois déjà vos attitudes ricaneuses, « Noir comme du charbon et il se prétend Breton ! » (…) Mais que vous le vouliez ou pas (…) je suis votre frère, frère de sang (…) Oui, je suis Breton ! 
(…)
Ma mère Marie Annick (…) a été très heureuse lorsqu’elle m’a pris dans ses bras et que j’ai poussé mon premier cri. J’étais tout rose, les cheveux blonds en brosse (…) Mon père, qui revenait d’une campagne de thon sur les côtes africaines après trois mois d’absence, fut très fier de nous trouver, ma mère et moi, blottis l’un contre l’autre. 
(…) 
Quand j’eus mes sept ans, mon père venait de repartir en bateau sur les côtes africaines. J’aurais voulu qu’il m’emmène avec lui, mais il préférait que je reste auprès de ma mère et ma soeur car en son absence, j’étais le seul homme de la famille chargé de veiller sur les biens, j’en étais très fier ! 
(...)
Ma mère me tira du lit au petit jour et m’entraîna vers le four au fond du jardin. Ma mère est très matinale et elle était déjà debout depuis l’aurore. Elle avait tout amené, les pâtes et la grande spatule en bois qui servirait à enfourner. Tout était prêt. Au moment où elle s’apprêtait à enfourner les pâtes dans le four qu’elle avait déjà préchauffé, un voisin vint nous prévenir de l’arrivée imminente du bateau de mon père qui le ramenait de sa campagne de thon.

A la suite de cette nouvelle inattendue, ma mère me confia les rênes de la cuisson du pain et de la galette pour aller très vite au port afin d’accueillir son mari, mon père. J’étais heureux et fier de cette responsabilité et je me suis positionné devant le four pour surveiller la cuisson. Il ne fallait surtout pas laisser brûler le pain ! C’est alors que j’ai entendu la petite voix de Gwénola qui m’appelait derrière la barrière qui défendait l’entrée de la ferme. Aussitôt, j’ai quitté mon poste pour aller la rejoindre car j’aimais Gwénola.
(...)
Brusquement j’ai senti une odeur de brûlé et je me suis précipité vers le four. C’est à ce moment-là que j’ai vu que la spatule en bois avait cramé. Quant au pain, il était juste temps de le sortir ! Un billot de bois mort était posé à côté du four. Je montai dessus et plongeai dans le four afin de retirer ce pain que mon père aimait tant (…) Quelques instants plus tard, je suis ressorti victorieux du four portant dans mes mains les fameux pains que papa aime tant. 
(...)
C’est ainsi que mes beaux cheveux blonds se sont ratatinés sur mon crâne à cause de la chaleur du four et qu’ils sont devenus noirs et crépus ! D’ailleurs depuis, rien n’a pu leur redonner leur couleur dorée d’antan. De même, la chaleur a coloré mes yeux tous bleus en marron clair.

Depuis ce malheureux accident, mon père comme pour laver cet affront d’avoir à héberger chez lui un petit noir qu’il ne considérait plus comme son fils, décida, lorsque le moment fut venu de repartir pêcher le thon sur les côtes africaines, de m’emmener avec lui pour me confier à une famille là-bas. C’est en Côte d’Ivoire, dans l’Ouest de l’Afrique, qu’il m’a trouvé une famille d’adoption. J’avais sept ans.
(...)
Le jour de mes vingt cinq ans, j’ai décidé de retourner en Bretagne, mon pays d’origine, à la recherche de mes racines (…) Jamais personne n’a voulu croire à mon histoire (…)  (Mais) je suis fier aujourd’hui de servir de pont entre deux cultures si différentes et pourtant si proches par certains côtés. »






1.Posté par Ahippah le 30/03/2017 15:39
Merci Michel de cette publication,
Je reçois beaucoup de marques de sympathie de mes amis.
À bientôt de nous revoir !
Amitiés.
Ernest

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​Le mal des soignants

Un mal ronge le milieu de la santé : la violence sur les jeunes en formation. Un nouveau diagnostic révèle même un aggravation chez les futurs infirmier.e.s. Ils se déclarent stressés (78%), épuisés psychologiquement (62%), usagers parfois de psychotropes (27%) et pas seulement à cause du poids des études ou de la précarité qui les oblige à bosser : ils se disent aussi victimes de discriminations (36,5%), de harcèlement (33,4%)... Le milieu n'a jamais été d'une grande douceur mais l'austérité injectée à haute dose depuis des années a mis les soignants eux-mêmes sous tension. Le mal frappe à tous les étages mais le principal c'est que les comptes de la Sécurité Sociale, eux, se portent mieux. 

Michel Rouger

21/09/2017

Nono



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