Afrique

Dans nos chocolats se cache la lutte de Fortin Bley


22/12/2016

Un jour, Fortin Bley, son diplôme d'entrepreneur en poche, a quitté la ville d'Abidjan pour revenir à la terre : il s'est fait producteur de cacao, comme son père, comme quelque 600 000 petits planteurs de Côte d'Ivoire, le premier producteur mondial. Aujourd'hui, il anime une coopérative de 835 adhérents et préside la branche commerce équitable sur quinze pays d'Afrique.




Dans nos chocolats se cache la lutte de Fortin Bley

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« Qu'est ce tu vas bien pouvoir faire en revenant à la terre, toi ? » De passage de nouveau en France pour promouvoir le cacao équitable ivoirien, Fortin Bley sourit encore de la réaction  de ses amis  d'Abidjan en apprenant son départ. Quelle idée lui prenait-il de retourner écabosser le cacao là-bas, à N'douci, à une heure et demie de route ? 

Mais la terre des parents qu'il avait quittée pour faire ses études était la plus forte. Après le bac, il avait étudié l'entreprenariat, avait passé six années à la célèbre Librairie de France puis deux autres au service promotion-ventes de Philip Morris. Il était devenu un jeune cadre d'Abidjan, la trentaine, des ambitions, mais il y avait la relève des parents sur les 2 ha de N'douci et il avait franchit le pas. Depuis, il fait partie d'une nouvelle génération paysanne : « Dans un magasin, on me dit souvent : "Vous êtes vraiment producteur ?" »

A dire vrai, la terre n'a pas été seule à l'attirer. « En 2003, des amis de N'douci me disent : "On a un projet, si tu peux venir... » Le projet ? « Se réunir en coopérative pour vendre au plus juste prix . On a monté la coopérative à sept, en 2005 : aujourd'hui, nous sommes 835. »

Une agriculture dominée par les multinationales

Fortin Bley et ses amis sont encore alors dans le système conventionnel. Un système  dominé par quelques grandes multinationales qui poussent encore aujourd'hui, en 2016, plus de 90 % des quelque 600 000 producteurs ivoiriens à une culture intensive dopée aux pesticides : les familles ne parviennent pas à sortir de la pauvreté et des dizaines de milliers d'enfants travaillent dans les cacaoyères, notamment dans le nord du pays.

Fortin Bley a pris le tournant en regardant la télé : « Un jour,  je découvre une coopérative ivoirienne  labellisée Fairtrade, qui est aussi dans le cacao et qui a pu créer un centre de santé, je me suis renseigné... » Le commerce équitable a du retard à rattraper chez le leader mondial du cacao. Certes Il est apparu en 2004 avec la première certification Flo de la Coopérative Kavokiva suivie en 2005 de la Coopérative Coopaga puis en 2006 de la Coopérative Coopek de Ketesso mais la certification Fairtrade-Max Havelaar n'y a débarqué qu'en 2010. Pour Fortin Bley, ce retard s'explique en partie par la question de la langue : dans le commerce équitable, on communique beaucoup en anglais.

Dans nos chocolats se cache la lutte de Fortin Bley

Le cacao équitable : une filière très jeune encore

Toujours est-il que la coopérative de N'douci se lance. « Notre coopérative a progressé tout doucement, il fallait vaincre les habitudes des vieux planteurs, c'est en 2012 qu'on a sollicité Max Havelaar. »

Le prix minimum garanti, la formation à de nouvelles techniques notamment « vertes » et la meilleure visibilité sur les contrats passés avec les acheteurs ont convaincu. Également la prime de développement versée directement à la coopérative pour financer des équipements : « L'équitable, ce n'est pas seulement que le planteur soit mieux rémunéré, c'est aussi ce qu'on fait pour la communauté ;  avec la prime, on a pu créer deux écoles, on veut être proche de toute la population. »

Rapidement, le planteur revenu de la ville a fait valoir ses compétences au sein du mouvement. Depuis 2015, il préside Fairtrade Africa qui coiffe 135 organisations de quinze pays dont une cinquantaine de coopératives en Côte d'Ivoire... ce qui ne fait malgré tout que 25 000 planteurs ivoiriens sur 600 000. Ce n'est pas une lutte facile que celle de Fortin Bley.

« Ce qui m'anime, c'est que les gens vivent de leur travail »

Il s'est retrouvé par exemple au cœur d'une autre bataille qui a agité et agite toujours le monde du commerce équitable. Pour qu'une tablette de chocolat soit labellisée, il faut que tous ses ingrédients soient équitables. Mais le cacao ne représente souvent qu'une part minoritaire : impossible alors pour les petits planteurs de profiter du label ! D'où la création d'un nouveau label, FSP, permettant aux petits producteurs de cacao équitable d'avoir les m^mes avantages et garanties même si le produit fini ne peut être labellisé.

Fortin Bley a mené l'offensive pour qu'il y ait une reconnaissance en France de ce cacao équitable comme on l'a déjà fait en Suisse, Allemagne, Grande-Bretagne... En juin 2016, après un grand débat et en se nourrissant de l'expérience des autres pays, l'assemblée générale de Max Havelaar France a décidé d'expérimenter à son tour le FSP. Une victoire fragile et c'est pourquoi Fortin Bley continue à quitter souvent ses cacaoyères de N'douci, sa  famille, sa petite fille qui vient de naître en novembre, pour aller convaincre au Nord, en Europe.

Ce qui le porte, c'est une philosophie, des valeurs : « Ou on veut s'enrichir ou on veut travailler pour l'avenir », dit-il ce soir alors que la fatigue commence à le gagner. « L'Eldorado est partout, poursuit-il ; ce qui m'anime, c'est que les gens vivent de leur travail, c'est toujours bien de défendre la cause de ses pairs. » Il y a aussi autre chose, une fierté cachée : « Pour moi, ce qui est important, c'est quand je vais disparaître que les gens disent en rencontrant mon fils, "Lui, c'est le fils de Fortin". »

Michel Rouger

POUR ALLER PLUS LOIN 

Cacao et sucre : de nouveaux débouchés pour les producteurs du commerce équitable

L’appui d'Ethiquable à la coopérative SCEB

Rencontre entre Fortin Bley et un producteur de porc bio d'Alsace

Le combat du planteur de N'douci






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