Solidarité Nord-Sud

Le jeune immigré est devenu un franco-sénégalais-breton pur beurre


19/09/2012

Quelles amulettes ont bien pu glisser les grands-parents du jeune Amadou Gueye quand il s'est envolé pour la France, à 13 ans, un jour de l'an 2000 ? L'adolescent sénégalais a réussi une intégration à faire enrager les lepénistes. Six ans plus tard, il présidait le Conseil Régional des Jeunes de Bretagne. Aujourd'hui, il porte un grand projet de coopération entre ses deux pays.




Le jeune immigré est devenu un franco-sénégalais-breton pur beurre
Nous sommes en 2000 dans la région de Thies, au Sénégal. Dans le village de Sindia, sur la commune de Kiniabour, l'émotion est grande dans les cours des concessions. Amadou Gueye, 13 ans, quitte ses grands-parents qui l'ont élevé pour rejoindre la France où vit sa mère. Quel sera son destin ?

Son destin, il le prend drôlement en main ! À Lorient où il pose son sac, le jeune villageois de Kiniabour s'adapte vite aux tribus bretonnes, blanches et urbaines. Pas sans mal, certes : « J'ai dû découvrir un autre pays, un autre système »,  confie-t-il sobrement à une terrasse du centre-ville. Mais il est bon au foot. Il a du charisme aussi. Dès la 5ᵉ, Amadou, seul noir du collège, est élu délégué de classe ! La touche sénégalaise sûrement.

Il a en effet apporté dans ses bagages le respect des profs et le sens du collectif. « Mes souvenirs d'enfance, c'est une famille dans une même cour, les champs partagés, la récolte ensemble, le même grenier à grain pour tout le monde. « Les vieux m'ont toujours dit : " Occupe-toi de l'autre et l'autre s'occupera de toi "; et aussi " tout seul on va plus vite, mais ensemble on va plus loin".»
 

Délégué du collège au bac

C'est avec ces valeurs-là que le jeune immigré naît à la citoyenneté française. Il apprend les droits et devoirs du délégué et se pique à son rôle : « Le délégué doit surtout porter la parole de ceux qui ne parlent pas, les décrocheurs comme les bien notés que l'on traite de fayots ». En 4ᵉ, il est de nouveau délégué, il garde même de cette année-là l'un de ses meilleurs souvenirs :

« Un jour, les flics débarquent, un pote a été dénoncé : ils lui trouvent deux boulettes de canabis dans les poches. Au conseil de discipline, nous tout petits, avec ma collègue déléguée, on dit : " Il mérite une sanction mais il n'est pas que mauvais et il aurait de très bonnes notes, on lui trouverait des excuses." Rien à faire, exclu trois semaines. Alors, on s'est organisé, des élèves lui ont apporté les cours tous les soirs, il n'a rien raté. »

Délégué, en fait, il le sera toujours, jusqu'au bac. Au printemps 2006, le fameux conflit du CPE fait trembler les grilles du lycée Saint-Louis, les profs anti-grévistes d'un côté, les manifestants des autres lycées dehors. « Nous étions enfermés mais de toutes façons je n'aime pas trop ce genre de manif à cause des risques de manipulation : j'aime voir où je mets les pieds, j'évite d'aller là où va la masse. » Pragmatique, pas trop romantique, tel est le futur leader lycéen.
 
 

Le jeune immigré est devenu un franco-sénégalais-breton pur beurre

À la tête du Conseil Régional des Jeunes

Car cette même année, Amadou Gueye grimpe une nouvelle marche. Les lycéens bretons doivent élire le Conseil Régional des Jeunes. Le directeur de Saint-Louis sollicite Amadou Gueye. Banco. Premier tour, pays de Lorient : « Tout le monde sortait son discours, nous, on a parlé direct, limite vulgaire, en demandant l'accès à la culture.  » Élu. Second tour, département : élu. À Rennes, Amadou intègre logiquement la commission Culture : le voilà élu responsable. Puis vient le final, l'élection du jeune appelé à présider le conseil aux côtés des édiles : élu, l'ancien petit villageois parti six ans plus tôt de Kiniabour.

Durant deux ans, Amadou Gueye co-préside donc avec les politiques cette assemblée de 166 jeunes Bretons en apprentissage de la démocratie. « L'Expérience de ma vie. J'ai appris à prendre la parole en public, et plus encore à admettre qu'on n'a pas toujours raison, à débattre sans se taper dessus, à défendre mes idées mais pour l'intérêt général, que les 166 aient la parole, qu'on puisse écouter ceux qui s'expriment le moins... »
 

À l'Université sociale, l'« école de la vie »

En 2008, fort de cette expérience et de son bac sanitaire et social, Amadou Gueye part à Vannes s'inventer un avenir professionnel : il entre en BTS d'assistant de manager. Il connaît peu la ville, alors il part au contact des associations. Il entre dans un groupe de réflexion sur la culture et les jeunes. Il reste toutefois sur la réserve : « c'était trop politique ».

En 2010, son BTS (et sa nationalité française) en poche, il se teste encore en faisant deux mois à Majorque chez Air Europa et son patron gagneur, puis chez un vendeur de cuisine mais là, c'est trop : « On apprend à raconter des histoires, tu vends ton âme au diable !  »

Logiquement, il revient à un métier « en lien avec (ses) convictions » : l'animation sociale et culturelle. Il décroche un contrat en service civique à l'Université sociale à Hennebont qu'il a prolongé depuis  sous d'autres formes. « Une école de la vie ». Il met en place une action de mobilité solidaire, acompagne des gens en RSA ou des jeunes décrocheurs... Il conforte surtout ses convictions : les plus démunis ont des compétences que l'on peut faire valoir par la solidarité et l'échange.
 
 

Cet été au village, discussion sur le projet
Cet été au village, discussion sur le projet

Bientôt, au village, « La Maison du partage »

Et cela le fait repenser un peu plus aux gens du village, là-bas. C'est simple : il leur faut un centre social pour répondre aux besoins en formation, santé, éducation ; un centre s'appuyant sur les compétences locales pour déclencher une dynamique de développement. Au début 2012, avec sa responsable directe à l'Université, Gaëlle Le Stradic, il crée une association : «  Wa Esquemm ». "Wa" signifie "chez" en wolof et "EsKemm" "partager" en breton. « La Maison du partage », ainsi donc s'appellera le centre social de Kiniabour.

Cet été, Amadou Gueye est retourné au pays. Il est resté un bon mois, a rencontré les uns et les autres. Le chef de village a mis un terrain à disposition. Au retour, il a aussitôt couché le projet : des objectifs (promouvoir l'éducation et le développement, créer des passerelles avec la Bretagne en mariant les compétences des deux territoires...) au calendrier (première pierre au printemps 2013, ouverture au printemps 2014, début de la coopération en janvier 2016) en passant par le budget prévisionnel : 125 000 € pour lesquels vont étre sollicitées les collectivités bretonnes.
 
 

Le jeune immigré est devenu un franco-sénégalais-breton pur beurre

De la graine de politique

À 25 ans, le « Breton-Sénégalais » Amadou Gueye est devenu le pur produit d'une double culture : « J'ai acquis la culture française sans renier la sénégalaise, je suis un mixte des deux.  » Et il en tire une confiance à soulever des menhirs. Est-ce cela ? Est-ce son charisme naturel ? Ou bien ses fréquentations au Conseil Régional : douze ans après son arrivée en France, Amadou Gueye semble en tout cas fait pour la politique : « Mon moteur, c'est la chose publique », dit-il aussi.

Les partis, dit-il, ne le branchent pas trop. « Je ne suis pas du genre à dire "J'ai la vérité", je veux surtout que tout le monde exprime ses idées. » Mais sa sensibilité est affirmée,  celle de la gauche réaliste, autant dire qu'il est plutôt proche du PS. Donc, on en reparlera...

Michel Rouger
 
 
 
 





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Le billet de la semaine

​Le mal des soignants

Un mal ronge le milieu de la santé : la violence sur les jeunes en formation. Un nouveau diagnostic révèle même un aggravation chez les futurs infirmier.e.s. Ils se déclarent stressés (78%), épuisés psychologiquement (62%), usagers parfois de psychotropes (27%) et pas seulement à cause du poids des études ou de la précarité qui les oblige à bosser : ils se disent aussi victimes de discriminations (36,5%), de harcèlement (33,4%)... Le milieu n'a jamais été d'une grande douceur mais l'austérité injectée à haute dose depuis des années a mis les soignants eux-mêmes sous tension. Le mal frappe à tous les étages mais le principal c'est que les comptes de la Sécurité Sociale, eux, se portent mieux. 

Michel Rouger

21/09/2017

Nono



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