Solidarité Nord-Sud

Afghanistan au cœur, une (grand) mère pour la paix


10/04/2014

Françoise Barthélémy est la présidente du comité d’Île-de-France de l’ONG "Mères pour la paix", qui intervient en Afghanistan. Son attachement pour ce pays, elle l’incarne en actes. Françoise y voyage régulièrement. Pour s’assurer de la bonne marche des missions. Et témoigner.




Afghanistan au cœur, une (grand) mère pour la paix
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« On peut nous dénier nos mots, mais pas nos actes ! »
« On peut nous dénier nos mots, mais pas nos actes ! »
Des tapis afghans, une photo de famille, un assortiment de poteries bleu vif – le « bleu d’Istalif », le salon de Françoise Barthélémy est rempli de souvenirs. Huit fois grand-mère, ce petit bout de femme au sourire ferme est la présidente-fondatrice du comité d’Île-de-France de "Mères pour la paix". Son association mène des actions en faveur de la santé et de l’éducation en Afghanistan.
 
Lunettes carrées, cheveux coupés courts, Françoise a la voix et le geste vifs. Réticente à parler d’elle. Intarissable sur le travail accompli en Afghanistan : « On peut nous dénier nos mots, mais pas nos actes ! Avec "Mères pour la paix", nous faisons des choses concrètes, nous apportons une aide réelle. »

Dans une autre vie, Françoise était psychologue. Devenue membre d’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (ACAT)-France, elle a aussi créé, dans sa ville, le premier groupe d’Amnesty International. Cet investissement pour les droits de l'Homme « était une nécessité, je pense : je m’ennuie énormément à m’occuper de moi-même. »

Consultation avec la sage-femme afghane embauchée par "Mères pour la paix"
Consultation avec la sage-femme afghane embauchée par "Mères pour la paix"

Le coup de foudre pour l’Afghanistan

Puis son engagement pour l’Afghanistan est né. Un peu comme une histoire d’amour. Il y a d’abord eu un coup de foudre, à travers le récit Massoud l’Afghan, de Christophe de Ponfilly . « Je me suis mise à lire des livres sur l’Afghanistan, portant sur l’époque de l’invasion soviétique [ndlr : de 1979 à 1989]. Tout ce qui ressortait de ce courage, ce pays en ruine et beau à la fois… » Elle laisse ses phrases en suspens. Impatience, ou insuffisance des mots encore ? « Dans ma bibliothèque, j’ai cent cinquante livres sur l’Afghanistan ! »
 
En 2007, une journée d'études au sujet des "Femmes afghanes", en marge de l'exposition sur les « Trésors retrouvés » du pays, se tient au musée Guimet, à Paris. L’attente est longue. Elle lie alors connaissance avec sa « voisine de file ». Il s’avère que celle-ci est la présidente du comité du Pas-de-Calais de "Mères pour la paix". Françoise n’est pas du genre à tergiverser. « A midi, je faisais un chèque pour l’association. Le soir même, j’étais d’accord pour partir deux mois plus tard en Afghanistan. » Elle crée son propre comité l’année suivante. Depuis, elle se rend chaque année dans cette contrée.

A-t-elle peur ? « Un peu car j’ai une famille. Mes garçons me mettent une pression énorme. On a peur avant de partir, de loin. Mais on est très à l’aise là-bas. Nous circulons à pied, dans Kaboul, la capitale, nous allons chez l’habitant... »

Françoise (à gauche) se rend une fois par an en Afghanistan
Françoise (à gauche) se rend une fois par an en Afghanistan

Des soins, des ruines et des roses

Sa voix s’adoucit. Lointaine, elle nous entraîne dans son sillage. « Pendant des centaines de kilomètres, par le hublot de l’avion, on ne voit que des montagnes pelées et de petits filets verts signalant la présence d’un ruisseau. C’est fabuleux. »
 
Dans le district de Kalakan, au nord de Kaboul, l’ONG a installé un centre médical. Un médecin généraliste et une sage-femme afghans forment l’équipe soignante. Ils sont rejoints une fois par an par Louise, une dentiste française à la retraite. A bord de leur « clinomobile », ils se rendent aussi dans les hameaux isolés des environs. Sur place, Françoise participe activement. « Je sers souvent d’assistante dentaire à Louise. »

Le comité du Pas-de-Calais distribue également des kits d’accouchement stériles, afin de réduire la mortalité maternelle. Faute de quoi, « les femmes accouchent chez elles avec du matériel peu hygiénique. Tout le monde assiste à la consultation de tout le monde. » Cette absence de confidentialité choque d’abord Françoise. « Mais ce que le médecin dit à l’une, les autres l’entendent. » Elle écarte les mains, capitulant, et sourit : « Il faut aussi faire avec. »
 
Leur présence procure aussi une écoute. « Les Afghans ont vécu trente-quatre ans de guerre ininterrompue. Il y a beaucoup de conséquences psychologiques. » Des vies et des villages en ruines. Un instant, son ton redevient cassant. « Si Kaboul se développe, le pays est encore en panne. »
 
Malgré cela, l’accueil demeure chaleureux. Les villageois « amènent des grappes de raisin. Les femmes arrivent avec plein de roses pour nous remercier », relate-t-elle dans un éclat de rire.

« L’éducation, c’est le vrai espoir de l’Afghanistan »
« L’éducation, c’est le vrai espoir de l’Afghanistan »

Des milliers de photos

Ces séjours la « nourrissent toute l’année ». Elle va chercher des photos, qu'elle dispose sur son canapé. « J’en ai des milliers. Je réalise un album à chaque retour. » Une petite fille pose un regard immense sur la dentiste. Les visages et les scènes défilent. Avec tendresse, Françoise évoque les Afghans, les paysages, Louise.

Elle s’appuie sur ces images pour donner des conférences à la médiathèque municipale. « J’ai aussi réalisé une exposition intitulée "Afghanistan, terre de misère, terre de beauté". Voilà, c’est ça ! C’est pour cela que je vais là-bas. Il y a le malheur des gens, mais la nature est magnifique. De loin, on a l’impression que les Afghans sont là, avec leurs fusils… Mais ils sont beaux, avec une certaine délicatesse. » Une terre de paradoxes.
 
Mer de bleu, silhouettes fantômes des Afghanes. Dans les villages, « elles portent toutes le tchadri. "Qu’est-ce que l’on dirait de nous si nous ne le mettions pas ?", nous disent-elles. » Françoise se plie donc à la coutume, en se couvrant « d’un petit voile. Par rapport à un tchadri, c’est déjà énorme. Ce n’est pas trahir ses convictions. Nos mères mettaient bien un fichu pour aller à la messe. Et l’islam, modéré, bien compris, a des valeurs. »
 
Elle considère un cliché représentant des petites filles assises en rang d’oignons, voilées de blanc. Une classe de fortune. « Dès qu’une école s’érige, des tentes se montent. La demande est énorme. L’éducation, c’est le vrai espoir de l’Afghanistan », tranche-t-elle. Alors, son ONG participe avec Afrane (Amitié franco-afghane) au financement de la construction de lycées et à la formation de professeurs.

« Certains endroits sont des enfers sur la terre »

Mais la situation se dégraderait. L'air découragé, Françoise égrène les maux du pays. « A Kaboul, la drogue prend une ampleur énorme. Certains endroits sont des enfers sur la terre. » Pour les femmes, les signes sont funestes. En novembre, le gouvernement a tenté de rétablir une loi condamnant à mort par lapidation « les femmes qui ont fauté. Les centres pour femmes battues n’ont pas été ouverts, alors qu'ils devaient l'être… »
 
A l’aube des élections présidentielles qui se tiennent en avril, la politique est à la main tendue aux talibans. Tandis que les forces internationales prévoient de se retirer cette année, ces fondamentalistes « sont revenus en force. Il y a de plus en plus d’attentats. Des enfants kamikazes sont formés pour ça. Les ONG sur place prennent de plus en plus de mesures de sécurité. »
 
Prudente, Françoise n’entend pas pour autant renoncer. « Peut-être que nous irons moins voir si tout va bien. Mais les ONG qui sont là depuis les années 80 ont continué. Alors… »

Emilie Lay

Les photos contenues dans cet article sont la propriété de Françoise Barthélémy. Elles ne sont pas libres de droit et sont interdites à la copie.


POUR ALLER PLUS LOIN

Mères pour la paix est une fédération de dix comités régionaux, qui intervient dans plusieurs pays du monde, en soutien aux femmes et aux enfants dans les zones de conflit.

Nasrine Nabiyar a travaillé comme interprète pour le comité d'Île-de-France de "Mères pour la paix".

Afghanistan, le regard d'un peuple est un court-métrage documentaire sur les activités de "Mères pour la paix" en Afghanistan et sur les Afghans.

Bibliographie

Le Royaume de l'insolence : l'Afghanistan 1504-2011, de Michaël Barry, éd. Flammarion, 2011
Chronique d'une résistance, sur un demi-millénaire. Contrée stratégique sur la route de la soie, convoitée successivement par Moghols, Perses, Britanniques et Russes, l'Afghanistan s'est révélé le "tombeau des empires".

Le photographe, de Didier Lefèvre, Emmanuel Guibert et Frédéric Lemercier, éd. Dupuis, 2010
Cette bande dessinée en trois volumes, alliant dessins et photoreportage, se déroule en 1986. Dans le viseur du photographe, on y suit une mission de médecins sans frontières, pénétrant clandestinement en Afghanistan, en pleine guerre contre les soviétiques. Le second volume contient aussi un DVD sur la mission.

Les Cavaliers, de Joseph Kessel, éd. Gallimard, 1982
Un voyage en Afghanistan, dans les années 60, a inspiré à l'écrivain-reporter ce roman épique, hommage aux Tchopendoz, les cavaliers du Bouzkachi, le sport national afghan. Un carnet de route - ou plutôt un voyage au bout de l'enfer - à la rencontre des peuples afghans, de Kaboul aux steppes du nord-ouest, en passant par la région des bouddhas géants.
Extrait :
"- Arrêtez ! Arrêtez ! Entendez ! Entendez !
Cette tête puérile dressée au-dessus de toutes les autres, cette voix fraîche et perçante forcèrent l'attention. Le tumulte s'atténua pour un instant. Les visages, même les plus enragés, se tournèrent vers le batcha. Il poursuivit :
- Pourquoi vous disputer encore ? Je vois venir celui-là qui, seul, peut vous départager... Guardi Guedj.
Le batcha se tut un instant et, employant les ressources extrêmes de sa gorge et de ses poumons, cria :
- L'Aïeul de Tout le Monde !
On entendit alors souffler le vent des cimes, tant s'était fait profond le silence de la foule."

Les coups de coeur de Françoise Barthélémy

- Lettres à mes filles : Entre terreur et espoir, les combats de la première femme politique afghane, de Fawzia Koofi, éd. Michel Lafon, 2011
- S'immoler à vingt ans : Une infirmière française en Afghanistan témoigne, de Marie-José Brunel et Dorothée Olliéric, éd. J'ai lu, 2009
- Nos luttes cachent des sanglots, de Ahmad Ashraf (préface Atiq Rahimi), éd. Bayard jeunesse, coll. Essais, 2011
- L'histoire des hommes nous concerne tous, de Guy Caussé, éd. Bayard Jeunesse, coll. Essais, 2014
- Mes enfants de Kaboul, de Serge de Beaurecueil, éd. Cerf, 2004






1.Posté par POUSSIER le 29/01/2015 22:20
MERCI au nom de tous les enfants et de toutes le femmes de là bas et du monde

Continuez vous servez la cause de l'humain et des femmes.

Que le TOUT AUTRE vous accompagne et vous préserve

Bernadette

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Le billet de la semaine

​Hollanderie

Ça, c'est une vraie hollanderie, dira-t-on un jour. Le terme, expliquera Wikipedia, s'apparente à autodestruction. C'est détruire l'instrument de son pouvoir. Il fait référence au politicien François Hollande, Président de la République (2012-2017), resté dans l'Histoire pour avoir détruit le Parti Socialiste durant son mandat. Onze ans chef du PS (1997-2008) – un record – il incarne aussi l'opération collective de laminage qui a précédé : en économie, la justice sociale sacrifiée à la gestion du libéralisme ; en politique, la bataille démocratique des idées verrouillée au profit de la course aux places. En 2012, sitôt élu Président, il a trahi logiquement ses promesses sociales et appelé près de lui un jeune conseiller libéral, Emmanuel Macron. Lequel, intelligent et ambitieux, l'a lui-même trahi et conquis les bébés PS, jeunes ou déjà vieux, prompts à sentir le vent tourner. Les purs socialistes ont alors entrepris de construire un programme social et écologiste mais il a fallu attendre dix ans, lira-t-on sur Wikipedia, pour que la gauche revienne au pouvoir en battant aux élections de 2027 la droite dure FN-LR et le parti centriste LRM épuisé d'illusions perdues. 

Michel Rouger

21/06/2017

Nono



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