Théâtre et danse

Marion et Gwenael, une vie entre art et décroissance


24/04/2014

Marion Derrien et Gwenael De Boodt, couple d'artistes baroudeurs devenus sédentaires, passionnés et passionnants, ont ouvert en 2012, à La Mézière, une Station-Théâtre, ex station-service. Il s'y passe beaucoup de choses, à l'intérieur...




Marion et Gwenael, un couple passionné, passionnant.
Marion et Gwenael, un couple passionné, passionnant.
Pour un peu, on louperait cet endroit, à l'entrée du bourg de La Mézière, si nous n'avions pas l'idée de ralentir, et de regarder autre chose que la route...."Ralentir", un mot cher aux deux acolytes, qui répètent la nécessité de mettre la pédale douce, dans nos vies en proie au syndrôme de la vitesse : " Nous sommes dans une démarche de décroissance,  automobile, notamment. Mon père n'avait pas de voiture - raconte Gwenael - Marion n'a pas son permis. Nous nous déplaçons à pied ou à vélo. Il faut stopper la nécessité impérieuse de la voiture ! "

Le hasard - est-ce vraiment un hasard ? - veut que ce lieu soit situé à un carrefour, où la circulation automobile règne en maître. Cependant, une fois entré dans l'enceinte, le sentiment que le bruit des voitures s'atténue, est persistant. Les invités de passage se retrouvent, sensiblement, à lever le pied, ralentir le rythme, s'apaiser. Un ilôt de paix, au milieu du vacarme ? Sans doute...

Un endroit atypique

Le charme de ce lieu y est pour beaucoup. Gwenael De Boodt, comédien, ne s'y est pas trompé, lorsqu'en 1999, il l'investit pour sa compagnie de théâtre de rue et d’échasses, Arpion Céleste: "Je cherchais un lieu. Je suis tombé sur cette station-service, que je connaissais lorsqu’il n’y avait pas encore la quatre voies. Je me suis empressé de l’acquérir. C’est immense: 500 mètres carrés ! Une proximité, idéale, de l’espace de vie et de travail. "

L'aventure, avec cette compagnie, se poursuit deux ans, avant de s'arrêter définitivement : " Je dirigeais la compagnie, j’écrivais, je mettais en scène, je jouais et je faisais l’administration. J’en avais marre! Et j'ai eu un accident. Immobilisé pendant plusieurs mois, j’en ai profité pour tout arrêter. Les comédiens avaient d’autres projets. Je me suis recentré sur des choses plus personnelles."

Au détour d’un vernissage d’exposition, il rencontre Marion Derrien, en 2001, alors étudiante aux Beaux-Arts de Rennes. Elle raconte : " J’étais seule, Gwen est arrivé avec un journal de poésie : L’Oiseau Noir. Un truc énorme, je l’avais déjà acheté !". C'est le coup de foudre, l'envie de mener des projets ensemble, dont un qui allait leur prendre sept mois de vie...

Un lent voyage de sept mois… A pied

En 2003, c'est l'aventure piétonne :  Gwenael est allé Roumanie et, marqué par l'absence de compréhension de ses partenaires de voyage, il a décidé d’y retourner. Avec Marion, il relie Saint-Malo à Sibiu, à défaut de Constanza, au bord de la Mer Noire. En effet, leur périple, avait à l'origine un objectif  littéraire : " On voulait tisser un lien entre Saint Pol Roux qui a écrit sur une vision de l’avenir dématérialisée et Nicholas Georgescu-Roegen, mathématicien, considéré comme un des pères de la décroissance. "

L'odyssée dure du 6 avril au 30 octobre : " Nous ne voulions pas voyager l'hiver. On pensait à notre confort ! Il était temps qu'on arrive à Sibiu : la neige nous a un peu accompagnés ! " se remémore le couple, hilare.

Des rencontres fabuleuses

Les voyageurs s'accordent à dire que les échanges les plus forts ont lieu en Roumanie. Ils sont hébergés chaleureusement chez l'habitant : " Ils voulaient toujours nous offrir quelque chose... A manger, des présents ! " 

Des paysans, souvent, sont nostalgiques du régime Ceaucescu : " Ils nous disaient, on est obligé de doubler les salaires pour vivre, d'avoir un autre travail, souvent loin ! Ils posaient la question du sens de "liberté " : payer une caution pour traverser la frontière n'était pas synonyme de liberté de circulation. "

A l'approche de Sibiu, ils rencontrent, un berger emmitouflé dans sa cape noire. Il tricote de petites moufles rouges : " Le symbole était fort ! Toute cette petitesse, dans l’enveloppe charpentée de ce tzigane, était à l’image  de ce qu’on venait de vivre sur la route ! Sept mois de marche, ça réclame une sacrée endurance ! C'était comme un cœur qui palpitait ! ".

Une des dernières rencontres, et non des moindres : l'ensemble des habitants du village qui précède Sibiu, les accompagne jusqu'à leur destination finale ! 

Autant de souvenirs heureux qu'ils consignent dans leur carnet de voyage, sur le site d'une revue littéraire disparue (Hermaphrodite) et à Sibiu, à La Casa d'Ille-et-Vilaine. Ils effectuent dans ce lieu une résidence d'un mois avant leur retour.

2 ans de travaux, à deux.
2 ans de travaux, à deux.

Naissance de la Station-Théâtre

Ils ne rentrent pas immédiatement à La Mézière. Pendant un an et demi, chacun vit et travaille de son côté : Marion, à Montluçon ; Gwenael à Saint-Malo. Ils se réinstallent ensemble avec le projet de la Station-Théâtre.

Une lutte acharnée s'engage avec la mairie de La Mézière qui veut construire dans la zone où ils habitent, mais le projet est abandonné. Les travaux pour la Station-Théâtre démarrent en 2005 la première édition du Festival "Augustes Pédales", voit le jour en 2011. L’ouverture officielle de la petite salle de 49 places a lieu à la rentrée 2012.

Une association est montée. Gwenael en est le directeur artistique, chargé de la programmation. Forts du soutien d'une cinquantaine d'abonnés, ils poursuivent l'expérience l'année suivante.

La programmation s'articule autour d'exigences littéraires, de la nécessité d'une mise en scène simple, mais également dans un souci d'éducation populaire. Des débats ont lieu après les représentations où les usagers échangent leur point de vue.

Cette volonté d'éducation populaire, s'incarne dans un autre projet des artistes : Le TRUC
 

EN VIDEO

VOIR ET ENTENDRE L'HISTOIRE DE LA "STATION THEATRE" RACONTEE PAR MARION ET GWENAEL. 

Un reportage vidéo exclusif d'histoires ordinaires

Le TRUC : « amener la personne à s’autonomiser »

Acronyme pour « Transmettre, Recycler, Unir, Créer », c'est un projet porté par la fille aînée de Gwenaël et Marion, depuis 2007. Les ambitions de cette association sont multiples : fédérer structures et individus, monter une recyclerie d’art, transmettre des savoirs-faire, mutualiser les outils, créer du lien, réfléchir sur les modes de vie, envisager des ateliers d'insertions. But final : " autonomiser la personne".

Marion et Gwen sont agréablement surpris par la réussite de cette entreprise : " Les gens ont accroché tout de suite ! Pour la Station-Théâtre, il a fallu tout porter ! Ça a été lent et long. Pour le TRUC,  les portes s’ouvrent, le contact est facile. On a visiblement trouvé un créneau ! C’est fou ! "

L'idée, à travers les ateliers, est de " re-simplifier le rapport des gens à leur environnement immédiat, on vit dans une société très complexifiée. Il s’agit d’apprendre aux gens à réparer, accepter de ne pas être dans la mode ou, mieux, à créer leur propre mode! A se voir comme meneur de sa propre vie. "

Des partenariats locaux sont ou vont être mis en place : avec des associations, avec l’école Diwan de La Mézière et avec Actif, entreprise d’insertion. Autant de projets qui visent à mettre en place une économie sociale et solidaire pour créer des micro-emplois.
 
 

A l'affiche de la quatrième édition du festival "Augustes pédales".
A l'affiche de la quatrième édition du festival "Augustes pédales".

Quand art et militantisme se mêlent

On le sent, Gwenaël et Marion s'inscrivent dans une démarche militante. Lorsque la lutte contre l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes était à son acmé, ils reçoivent un cycliste qui sillonnait la France. Ils profitent de l'occasion pour projeter le film « Notre-Dame-des-Luttes ». Ils organisent un circuit pour dénoncer les « horreurs de la croissance », présentes autour de La Mézière.

La bicyclette tient une part importante dans la vie des artistes : moyen de locomotion, elle représente aussi à leurs yeux un symbole de lenteur, une manière de retrouver son « centre » (géograhique, intime, physique).

A la troisième édition du Festival "Augustes Pédales", les 26 et 27 avril prochain, Un "art-plastiqueur" Gérard Bastide viendra interroger cette notion. Les spectateurs seront invités à un bal-orchestre à vélo. Ce questionnement rejoint, sans doute, celui de Marion et Gwenael qui accueillent les invités, avec un grand sourire et un enthousiasme passionné afin de les inciter à suivre leur chemin.

Marie Noblet
Photos et vidéo : Alain Jaunault

Pour aller plus loin:

Le théâtre : http://stationtheatre.canalblog.com
La recyclerie d'art : http://fr.ulule.com/truc-recyclerie/
Le début du voyage à pied : http://pietonsdeleurope.chez-alice.fr/homepage.htm
La suite du voyage à pied : http://sitehermaphrodite.free.fr/auteur.php3?id_auteur=12
Un aperçu de leurs engagements pour un monde de décroissance automobile : http://carfree.free.fr/index.php/author/gwenael/

Bibliographie :

Randonnée, Saint-Pol-Roux, Ed. Rougerie, 1978
Vitesse, Saint-Pol-Roux, Ed. Rougerie, 1973
Le Trésor de l'Homme, Saint-Pol-Roux, Ed. Rougerie, 1991

La Décroissance, Nicholas Georgescu-Roegen, Ed. Sang de la Terre, 1995 Poezzi/Poésies, Mihai Eminescu, Ed. Paralela 45, 2000

Thésée aux lies ou l'Utopie Détroussée, Gwenael De Boodt, L'Harmattan, coll. Theatre des 5 Continents, 2001

Il était une fois Pierre Rahbi, Hors-Série "Kaizen" n°1, janvier 2013.


Marion et Gwenael, une vie entre art et décroissance
Le récit de Marion et Gwenael (bande sonore du reportage vidéo)
Accessible aussi :
histoire_de_la_station_theatre_mp3_.mp3 Histoire de la Station Théatre(mp3).mp3  (10.17 Mo)






Nouveau commentaire :


Dans la même rubrique :
< >


Le Webdocumentaire





Donner un coup de main

Tout un chacun peut participer à Histoires Ordinaires. Proposer bien sûr des sujets de reportage et des informations pour la rubrique "Vu, lu, entendu" mais il y a aussi des tâches nombreuses, variées, aussi utiles qu'accessibles. Vous pouvez en trouver ici une liste. Ensuite il suffit de prendre contact avec la rédaction. 


Le billet de la semaine

​Peste moderne

Pas de pesticide pour elle. Apparue en Occident par un mélange de productivisme et d'argent fou, devenue rapidement un fléau planétaire, la pac, la peste agrochimique, est d'autant plus redoutable qu'elle a, avant d'empoisonner les agriculteurs et ouvriers qui la côtoient ou contaminer la chaîne alimentaire de la terre à l'assiette, infecté gravement les esprits. Pour les paysans qu'elle a sortis de la misère il y a un demi-siècle, elle reste une croyance exploitée sans vergogne par des prêcheurs mercantiles qui les poussent à surproduire avec l'appui de la FNSEA, cet étrange syndicat qui détruit ses propres adhérents, et celui de l'Union européenne qui s'est toujours couchée jusqu'ici devant le monstre Bayer-Monsanto et autres  empoisonneurs. Contre la peste agrochimique et les multiples maux des industries cyniques, un seul traitement : une double dose massive de mouvement citoyen et de courage politique. Il en existe des stocks inemployés.

Michel Rouger

19/10/2017

Nono