Vie rurale

L'artiste de Thourie, son jardin et sa grange théâtre


15/01/2018

Au pays de La Roche aux Fées, en Haute-Bretagne, une vieille ferme condamnée à mort par l'agriculture moderne s'est soudain métamorphosée. Un artiste jardinier a pris possession des lieux et y a fait venir acteurs, poètes, musiciens et autres ouvriers de l'esprit pour cultiver ces jardins intérieurs maltraités aussi par la fausse modernité. Hervé Monnerais nous a accueillis dans la grande salle où crépite l'imagination depuis plus de dix ans maintenant. Puis il a raconté.




Hervé Monnerais dans la série "Portraits Documentaires" de Clovis Gicquel

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L'histoire s'enracine bien des années avant. Pendant que la jeunesse de 1968 bouscule les vieux dogmes, une gamin de 8 ans, sur les bancs d'une école communale du Morbihan, est déchiré. « Je suis fils de paysan, de paysan pauvre. Ma langue maternelle n'est pas le français mais le gallo. Il fallait surtout apprendre à se taire. Pourquoi c'est honteux ? Pourquoi je suis un plouc, un bouseux ? Ça m'a vraiment marqué cette distorsion, cette coupure avec le monde. » 

Les fils de paysans pauvres ont cependant, alors, une chance sans précédent : ils peuvent se glisser dans l'ascenseur social. Au collège puis au lycée de Ploërmel, le jeune Hervé peut s'armer pour ses débats intérieurs. D'autant plus que des profs, ouvrant grand les fenêtres, vont jusqu'à faire venir le grand philosophe non-violent Lanza del Vasto. A l'été, sitôt son bac en poche, Hervé Monnerais file au Larzac chez l'auteur du "Pèlerinage aux sources", à la communauté de l'Arche. pour trouver une réponse à sa « recherche de cohérence » . Il est à deux doigts d'y rester mais à 18 ans, quand même...

« Ce moment où les gens commencent à s'ouvrir à eux-mêmes »

Il part en fac de philo. Trop cérébral. Il fait un an et décide d'aller bosser. Le voilà éducateur stagiaire chargé, à 20 ans,  de piloter des gars de 18. Il tient un an et bifurque vers l'animation. « Mais adapter les individus et les masses au "progrès" c'est pas trop mon truc  », sourit-il. Une bonne chose quand même : en vadrouillant de stage en stage à travers la France, il anime souvent des cours de théâtre.

Le théâtre, il l'a déjà pratiqué quand il était étudiant. Un théâtre un peu trop formaté. Là, dans les cours qu'il anime, il apprécie « ce moment où les gens commencent à s'ouvrir à eux-mêmes : ça me fascine. »  Pour vivre ça, il aime construire le contexte, « même matériel : j'adore l'aménagement scénique pour recevoir ce moment intime, ce prolongement entre l'intérieur et l'extérieur. »  

Marionnettiste reconnu

Tout naturellement, le théâtre s'empare alors de sa propre vie. La scène va lui permettre de déchiffrer et partager cette « question intérieure » qu'il a dans les tripes. Ou plutôt la marionnette à fil. « Les hasards de la vie. Elle m'est tombée dessus. J'aime penser, spéculer mais si je n'ai pas ma dose de manuel je deviens invivable avec moi-même et avec les autres... »

Et ça marche. Le marionnettiste intermittent a trouvé sa niche. Basée en région parisienne, sa compagnie tourne beaucoup. Son spectacle Pinocchio fait un tabac dans les écoles et lieux parallèles. Le journal Le Monde en fait une critique  dithyrambique : « On était sur la même page qu'un papier sur Michel Ocelot, l'auteur de Kirikou. On louait un théâtre de 300 places à Paris. C'était blindé. »

Soudain, durant de longues secondes, les mots d'Hervé Monnerais s'éteignent. Comment expliquer un basculement aux multiples ressorts ? Les chemins qui divergent au sein de la compagnie ; l'envie de poser ses valises la quarantaine venue ; l'arrivée d'un bébé, Jade... L'idée d'un retour en région s'affirme. Pourquoi pas la Bretagne ? Lyonnaise, Flore Angèle, la compagne artiste peintre, apprécie de venir à Rennes voir leurs amis.   

La marionnette et la truelle

A l'été 2002, Hervé, Flore et la petite Jade posent donc leur valises à Rennes. « Il y avait aussi l'idée que ce serait peut-être un peu plus facile, on savait que c'était très vivant. Mais tant qu'on était des gens d'ailleurs, on intéressait : après... Le jeune public, c'est une niche et on a vite compris que quelques personnes faisaient la loi. On a eu du mal franchement, on a recommencé au bas de l'échelle. » 

Se loger n'a pas été plus facile. « Avec le budget qu'on avait, à Rennes, on a vite compris. Dans la première ceinture, même chose. On s'est retrouvé plus loin, ici, à la frontière du département. On ne savait pas où on était. Mais il y avait un soleil comme aujourd'hui. Le coup de foudre. On s'est dit "C'est ça qu'on veut". »

Au village de Beaumont-Magdeleine, en Thourie, une ferme va renaître. On est en juin 2003. Hervé et Flore vident leurs poches, s'endettent jusqu'au cou. Un an après leur arrivée en Bretagne, ils relèvent un sacré défi. « On a eu un moment de flottement... » Avec une énergie folle, ils attaquent tout en même temps. Tout en continuant à tourner en région parisienne, et ils le feront deux ans encore, ils aménagent les bâtiments.

Les premiers partenaires, les artisans locaux

Ils bossent si dur qu'au bout d'un an seulement ils peuvent inaugurer le nouveau hameau. La culture aux champs. Changement de décor et de visiteurs. « On a bien embrassé 60 personnes : dans le milieu culturel, on embrasse facilement... » Mais les gens du coin ont aussi lâché méfiance et retenue :  « Plein d'artisans nous ont aidés, ils ont été nos premiers partenaires. » 

L'idée de la Grange Théâtre peut germer. Premiers stages, premiers spectacles. Parfois il faut aller chercher les bancs au bourg, à la mairie. « Des copains disent "Je ferais bien ma première ici." » Pendant que le spectacle Pinocchio jette avec succès ses derniers feux en région parisienne, la Compagnie Angel’Monnnerais, avec les peintures de Flore et les marionnettes d'Hervé, commence à tourner. En 2007, la création de "La mouette et le chat" de Luis Sépulvéda  apporte la reconnaissance : avec elle va arriver le soutien de la communauté de communes et du département.


L'artiste de Thourie, son jardin et sa grange théâtre

Une AMAC sœur des AMAP

Mais l'artiste n'a pas choisi cette terre pour reproduire sa vie d'avant. La recherche de cohérence ne l'a jamais quitté. « On est devenu plus paysans que les paysans ! », blague-t-il. En particulier, le grand potager n'attend pas. Parfois, par exemple, il faut pailler. Un jour, il monte ainsi au grenier chercher de la paille. La grande trappe s'ouvre et l'avale. Une chute terrible. Facture d'une vertèbre. 

« On a fallu annuler la tournée de "La mouette et le chat". Et puis on s'est dit "Pourquoi pas ici ? Pourquoi ne pas faire venir les enfants ?" Les enseignants ont répondu oui avec enthousiasme. »  Un car amène les gamins dans leurs gilets fluos, le public adulte suit. La Grange Théâtre de Thourie naît pour de bon puis grandit sur un modèle économique lui aussi en cohérence.

« On rencontre beaucoup de paysans bio qui font du circuit court, poursuit Hervé Monnerais. On s'est dit : "Ce qu'il faudrait, c'est un modèle économique proche des AMAP. » Ce sera l'AMAC, l'Association pour le Maintien de l’Art à la Campagne. Une communauté de bénévoles et de spectateurs fidèles entoure la Grange Théâtre. Chacun prend "son panier culturel", l'ensemble de la programmation. 


Des gens de tous milieux

Au fil du temps, le panier s'est usé. « La programmation s'enrichissant, il a été difficile aux gens de prendre tout ! » Rançon du succès : sur les agendas culturels, les spectacles de la Grange Théâtre sont apparus parmi ceux des villes environnantes donc les gens choisissent. Et puis, la Grange Théâtre a évité ainsi le risque du club fermé. « Ici, on rencontre des gens de tous milieux, des artistes, des Rennais, des agriculteurs, des voisins,, on tient vraiment à nos voisins, on les aime. »

Il n'y a donc plus l'aspect militant des débuts même si vingt-cinq à trente personnes s'activent dès que besoin. Le public, quel qu'il soit, sait en tous les cas que l'on trouve ici quelque chose de particulier. « Les gens ont compris notre action. On défend une certaine vision de l'homme et cela dans la durée. On n'organise pas un évènement par an, on traverse les saisons mois après mois : c'est ça qui est le plus dur. »

La démarche a en effet un prix. La Grange Théâtre ne fournit pas à Hervé Monnerais de quoi vivre. Il est intermittent du spectacle et c'est l'essentiel de ses revenus. Le prix, c'est aussi le poids des tâches à accomplir surtout depuis la perte des deux contrats aidés. Les soirs de spectacles, il nourrit les artistes, vend les billets, règle les lumières, gère les bénévoles. Dans la journée, il est aussi au four et au moulin, aux bungalows des résidents ou à l'ordinateur.

« Comment réparer le désordre d'aujourd'hui ? »

Il parvient cependant toujours à s'en échapper. Il part alors au jardin remuer la terre ou au labo fabriquer son jus de pomme. « On est là. On a choisi d'y habiter. On a choisi de défendre ce stye de vie et ce qui va avec : l'habitat, la nourriture, la culture. » Tout est lié, cohérent, du jardin au programme de la Grange Théâtre où l'on peut  trouver « des choses substantielles, nourrissantes »  dans les spectacles et bien d'autres choses.

Le 14 septembre 2017, on y a projeté le documentaire Atelier de conversation  où des réfugiés se racontent dans leur nouvelle langue. Ce 23 janvier, l'invité est Cyril Dion, le co-réalisateur du film "Demain". Les projets d'Hervé Monnerais, comme aujourd'hui la construction d'une grande salle annexe au théâtre, ne sont jamais hors sol. 

« On a toujours des invités sur des sujets qui sortent de l'art. On est là les pieds sur terre, les mains dans la terre, Comment réparer le désordre d'aujourd'hui ? Notre désordre génère des monstres. On n'est pas des machines à produire et à consommer. Remettons de l'ordre à l'intérieur. Le monde rural a une place singulière dans le monde d'aujourd'hui. Il faudra absolument y retourner pour réapprendre à vivre. L'art à la campagne,  pour moi, aujourd'hui, ça a vraiment du sens. » 


Michel Rouger    -   Photos Clovis Gicquel
 




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​A la noix

Le camembert vegan à base de noix de cajou débarque sur nos tables, annonce mon journal. Dit comme ça, à la louche, ce camembert est plus que louche. Une faute. De goût. Pire : contre l'esprit. Ce n'est pas une nouvelle mode, comme la poule qui passera bientôt au salon plutôt qu'à la casserole. C'est une tendance lourde. La tendance du faux. Le business de l'agro-chimie s'avance masqué. Il fait croire qu'une pâte de produit exotique HEC (à haute empreinte carbone) est meilleure pour la planète  qu'un fromage AOC en circuit court. Il fabricote, en touillant des molécules, du faux steak saignant, des faux œufs, des fausses langoustines. Et pirate, en transformant les cerveaux en pâte molle, notre patrimoine culturel immatériel. Le pays aux 1 200 fromages doit résister. Continuer à têter sereinement le lait bio de notre vache à la mamelle généreuse qui broute et rumine paisiblement sur nos vertes prairies. La vache, le plus vegan de nos amis les animaux. 

Michel Rouger

08/02/2018

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