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14/12/2021

Les collines de Kaboul n’entendent plus la trompette de Qudrat Wasefi

Reportage d'Ines Gil (texte) et Florient Zwein (photos)


Ancien professeur de trompette à l’Institut national de musique d’Afghanistan, Qudrat Wasefi s'est résolu à l’exil, craignant la répression des Taliban. Quelques jours auparavant, alors que le soleil déclinait sur les collines de Kaboul, il se confiait. Et de sa trompette s'envolait un dernier air de liberté.


Pour écouter ce reportage, cliquer sur le fichier audio au bas de l'article

Du haut d’une petite colline, Qudrat Wasefi est accroupi au sol, penché sur une boîte enroulée de plusieurs sacs plastiques. Une trompette couleur métal est cachée à l’intérieur. Il la déballe avec précaution, saisit l’instrument et se redresse, le regard tourné vers le pied de la montagne. Depuis ces hauteurs, il a une vue sur l’ouest de Kaboul. La capitale afghane couleur safran est entourée de collines dorées visibles à chaque coins de rue. Alors que le soleil commence à disparaître derrière l’une d’elle, Qudrat prend une respiration, et amorce le concert

Discrètement, chez lui, avec une sourdine

Les notes éclatent dans les airs. La douceur de la trompette envahit les lieux d’une profonde poésie. Pendant quelques minutes, le musicien semble voyager dans un autre univers. Les yeux fermés, il interprète « Zindagi Akher Sar Ayad », un classique d’Ahmad Zahir, parfois surnommé l’Elvis Presley afghan. L’air achevé, il reprend son souffle : « C’est une chanson qui parle de liberté, elle signifie beaucoup pour moi », affirme Qudrat Wasefi.

un_air_de_trompette_sur_kaboul.mp3 Un air de trompette sur Kaboul.mp3  (2.86 Mo)

© Florient Zwein / Hans Lucas
© Florient Zwein / Hans Lucas

© Florient Zwein / Hans Lucas
© Florient Zwein / Hans Lucas
Depuis le retour des Taliban le 15 août dernier, c’est seulement la deuxième fois qu’il revient sur cette colline. Ce jour-là, fin novembre, le concert se fait en très petit comité : Qudrat n’a invité qu’un ami : « Sous la République, je venais chaque vendredi (jour de repos en Afghanistan) pour jouer de la trompette avec une dizaine de personnes mais beaucoup ont quitté l’Afghanistan. Les autres ont peur de venir. » Depuis, il joue la plupart du temps chez lui, discrètement, avec une sourdine : « Un seul voisin est au courant. Je dois éviter de prendre des risques depuis l’arrivée des Taliban. »

La petite colline où nous sommes réunis est plantée aux abords du quartier Shah-rak omind sabz, un territoire majoritairement peuplé de Hazaras chiites. Cette minorité qui représente environ 15% de la population est plus libérale que le reste des Afghans. La musique est la bienvenue. Mais Qudrat craint d’être entendu par les Taliban :

« Entre 1996 et 2001, quand ils étaient au pouvoir pour la première fois, la musique était interdite en Afghanistan », dit-il les lèvres pincées, à leur retour le 15 août dernier, certains Taliban ont affirmé que la musique était ‘’Haram’’(1) et qu’elle devait donc être interdite. »

Perpétuer la musique afghane

Qudrat tombe amoureux de la trompette à l’âge de douze ans. Il se perfectionne, et entre à l’Institut national d’Afghanistan comme professeur à l’aube de ses vingt ans. Situé au cœur de Kaboul, le centre musical est une bulle d’art inédite créée en 2010, sous la République islamique. Cet institut est l’émanation d’une société civile afghane libérale qui bouillonne dès 2001, après la chute du régime taliban.

Certes, même durant ces années dites «"libérales", la musique n’était pas toujours acceptée par les Afghans : « De nombreux conservateurs pensent que c’est une dangereuse perte de temps et qu’elle devrait être interdite », note Qudrat. Mais depuis le retour des Taliban, l’étau s’est gravement resserré autour des musiciens. Ceux qui n’ont pas encore fui le pays ont cessé de jouer en public. C’est derrière les quatre murs de sa chambre, en toute discrétion, que Qudrat a composé deux nouveaux morceaux depuis le 15 août dernier. Pour lui, la trompette constitue aujourd’hui un échappatoire et un moyen d’expression pour faire passer un appel au soulèvement. Voici le texte d'une des deux compositions :

"Oh, ma terre, lumière de mon âme"


© Florient Zwein / Hans Lucas
© Florient Zwein / Hans Lucas
Nous, enfants de la guerre,
Qui venons des rues étroites,
Voici notre message :
Lève-toi, lève-toi.

Ma terre a pris feu,
L’ennemi se cache partout,
J’ai planté l’amour dans mon âme,
Mon soleil blessé brûle le monde.

Oh, ma terre, lumière de mon âme,
Lève-toi, mon chagrin,
Lève-toi.

Nous, enfants de la guerre,
Qui venons des rues étroites,
Voici notre message :
Lève-toi, lève-toi.

Ma terre, ma patrie déchirée,
Je vais te reconstruire,
Avec mes mains et mon sang.

Je vais allumer un feu de mes cendres,
Et greffer mon corps déchiré.

Oh, ma terre, lumière de mon âme,
Lève-toi, mon chagrin, Lève-toi.

Nous, enfants de la guerre,
Qui venons des rues étroites,
Voici notre message :
Lève-toi, lève-toi.
Construisez un nouveau monde,
Réveillez le monde endormi,
Brandissez votre poing haut et fort,
Et appelez au soulèvement.

Oh, ma terre, lumière de mon âme,
Lève-toi, mon chagrin, Lève-toi

[Traduit du dari vers l’anglais par Qudrat Wasefi, puis de l’anglais au français par Ines Gil]

Le déchirement de l'exil

Depuis leur retour, les Taliban semblent se montrer légèrement plus ouverts sur la question des libertés individuelles que lors de leur premier passage au pouvoir entre 1996 et 2001. A Kaboul, certains conducteurs écoutent de la musique dans leur voiture. Il baissent seulement le volume quand ils atteignent des checkpoints talibans. Mais selon certains Afghans, le mouvement fondamentaliste religieux cherche avant tout à faire bonne figure en attendant une reconnaissance internationale. Une fois l’Emirat reconnu, les Taliban pourraient multiplier les règles liberticides.

Pour une partie de la jeunesse afghane comme Qudrat, le retour des Taliban a porté un coup fatal aux espoirs de modernisation de la société. Également poussés par une crise économique gravissime, ils sont nombreux à prendre aujourd’hui la route de l’exil quand ils le peuvent. Début décembre, quelques jours après avoir joué sur la colline qui borde l’ouest de Kaboul, Qudrat Wasefi a lui aussi plié bagage. Il s’est rendu au Pakistan, où il attend aujourd’hui un visa Schengen pour l’Italie : « Depuis mon départ, je me souviens des moments où je jouais de la trompette sur cette colline à Kaboul,  lance-t-il, la gorge serrée, pour moi, partir, c'est comme couper mon corps. Une partie reste ici, et l'autre s’en va. »

Aujourd’hui installé à Islamabad, Qudrat se sent « seul et triste », une inquiétude qui affecte son travail : « Depuis mon arrivée, je joue très peu », ajoute-t-il. Mais depuis la capitale pakistanaise, dans l’attente d’une nouvelle étape vers l’Europe, Qudrat ne perd pas espoir pour l’Afghanistan. Avec ou sans les Taliban, il souhaite revenir : « Mon rêve absolu ? Jouer dans chaque village d’Afghanistan ! »

(1) "Illicite" en français
© Florient Zwein / Hans Lucas
© Florient Zwein / Hans Lucas

20211216_les_collines_de_kaboul___.mp3 20211216 Les collines de Kaboul....mp3  (7.11 Mo)





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