Face au marché des obsèques, ils ont créé une coopérative funéraire


15/06/2020

Tant d’événements risquent de nous éloigner de l’essentiel jusqu’à parfois nous déposséder. La naissance, la mort, en passant par toutes ces actions qui rythment notre vie, sont l’objet, si l’on n’y prend garde, de commerce et de marchandisation. Pour remettre la famille au cœur des funérailles après la perte d’un être cher, une quinzaine de bénévoles ont créé à Rennes, la coopérative funéraire, une entreprise de pompes funèbres qui se veut avant tout citoyenne. Rencontre avec l'un de ses fondateurs, Vincent Thierry.




cooperative_funeraire.mp3 COOPÉRATIVE FUNÉRAIRE.mp3  (3.07 Mo)


Vincent Thierry anime les "cafés mortels" (ici, à Rennes, avec Adelaïde Fiche, paysagiste, sur l'aménagement des cimetières, juin 2019).
Vincent Thierry anime les "cafés mortels" (ici, à Rennes, avec Adelaïde Fiche, paysagiste, sur l'aménagement des cimetières, juin 2019).
Rien ne ressemble ici à une entreprise de pompes funèbres. On s’est installé dans un petit salon. Lumières douces, plantes vertes et surtout, cette ambiance chaleureuse de bois, de jonc et de rotin qui incite à la rencontre. Juste dans un coin, ce petit autel multiconfessionnel sur lequel sont posés bougies et objets symboliques :
« Avec cette décoratrice géniale qu’est Morgane Fraga et toute une équipe de bénévoles, nous avons imaginé un lieu cosy pour accueillir les familles et organiser les funérailles. »
 

Face au marché des obsèques, ils ont créé une coopérative funéraire

Une initiative qui a vu le jour au Québec

La coopérative funéraire de Rennes a été inaugurée en janvier 2020. Installée dans le quartier de la Bellangerais, elle a déjà accompagné une vingtaine de familles dans les funérailles d’un proche. L’idée est née au Québec, il y a  une quarantaine d’années, offrant une alternative citoyenne au modèle commercial dominant qui avait monopolisé le marché et proposait des tarifs exorbitants.

Ces coopératives regroupent aujourd’hui au Québec quelque 40.000 personnes. Isabelle Georges l’a ramenée en France après un séjour d’une année dans la belle province. De retour à Rennes, elle rassemble une quinzaine de bénévoles avec cette idée de créer une coopérative funéraire, sur le modèle de celle qui venait juste de voir le jour à Orvault, près de Nantes et à Bordeaux.
« Personne d’entre nous, mis à part Isabelle, n’avait connaissance de ce monde du funéraire, confie Vincent Thierry, 54 ans, intervenant dans le secteur de l’action sociale et médicosociale, séduit dès le départ par l’idée. Pendant un an, nous avons travaillé pour élaborer ce projet dans ses différents aspects. »

Face au marché des obsèques, ils ont créé une coopérative funéraire

Les « cafés mortels » pour mettre des mots autour de la mort

Le fondement de la coopérative funéraire est de placer la famille et les proches au cœur des funérailles en les informant de toutes les différentes étapes et des décisions à prendre :
« Lorsqu’une famille est en deuil, poursuit Vincent Thierry, elle est submergée par l’émotion et se trouve totalement démunie, dans l’incapacité d’un choix raisonné. L’important est donc d’informer avant d'être touché. »
Avant même que l’entreprise ne soit créée, le collectif lance alors dès 2019, les  « cafés mortels », reprenant l’appellation de l’anthropologue Bernard Crettaz qui incite à parler de sujets sérieux, notamment à mettre des mots autour de la mort, dans un cadre convivial. Régulièrement, et à chaque fois dans un bar différent de Rennes, entre trente et cent personnes se retrouvent autour d’un thème. On y parle en toute simplicité de la mort, d'un thème lié au funéraire comme les cimetières, les contes et la mort, les soins du corps, l'humusation... :
« À chaque rencontre, un « expert » est présent pour une présentation et un échange s'engage avec le public autour de questions et de témoignages.  Après un échange sur les pratiques funéraires catholiques, nous prévoyons de futurs cafés mortels sur les pratiques funéraires musulmanes et judaïques... »

Face au marché des obsèques, ils ont créé une coopérative funéraire

D’abord l’écoute et l’accompagnement

La petite équipe, rompue aux valeurs de l’économie sociale et solidaire, décide alors de créer une scop, société coopérative et participative. Chaque famille qui le souhaite peut devenir sociétaire et intégrer la démarche collective. Les fondateurs constituent le conseil d‘administration et assurent la bonne marche de l’entreprise.

La coopérative compte déjà plus de 85 membres sociétaires, chacun égalant une voix. Le projet reçoit un écho très favorable tant du point de vue des élus comme ceux de la Ville de Rennes, de Rennes Métropole, du Département, que des décideurs ou des partenaires institutionnels comme par exemple, la Mutuelle des pays de Vilaine qui est devenue sociétaire :
« Tous reconnaissent le sens de notre démarche et le besoin pour les familles de pouvoir bénéficier d’un accompagnement centré sur les besoins des familles. »

Face au marché des obsèques, ils ont créé une coopérative funéraire

Des cercueils en carton ou en bois

La coopérative offre les mêmes services que les autres sociétés de pompes funèbres et est homologuée pour assurer toutes les caractéristiques réglementaires comme les contrats d’obsèques, l’organisation du transport du corps, la vente de cercueil, la préparation de cérémonies civiles et religieuses.

La coopérative affiche une dimension environnementale proposant des cercueils fabriqués en France, en carton ou en bois, mais sans vernis, issus de forêt éco-gérées, des capitons biodégradables, des tombes végétalisées, des monuments funéraires d'occasion, des fleurs locales, en préférant la qualité à la quantité…

La cérémonie s’élabore avec la famille. Isabelle Georges, conseillère funéraire, est devenue salariée de la coopérative. Une deuxième salariée l’accompagne, une troisième devrait les rejoindre prochainement.
« Ce temps d’accueil et d’écoute est primordial. Nous prenons le temps d’expliquer et d’informer. »

Face au marché des obsèques, ils ont créé une coopérative funéraire

Une gestion désintéressée et un prix juste

D’emblée, les familles sont enthousiastes, trouvant là, l’accueil et l’accompagnement dont elles avaient besoin. Dès les premières semaines, la coopérative atteint le rythme de fonctionnement qu’elle avait imaginé au terme d’une première année. La coopérative funéraire de Rennes garantit une gestion désintéressée, les bénéfices étant réinvestis dans l'entreprise.

Il faut dire que le marché de la mort, autrefois service public, est devenu une entreprise très rentable. Risque de contrats pièges, de désinformation, voire de factures abusives… Le secteur funéraire en France demeure opaque, chasse gardée de trois grands groupes, Le Choix funéraire, Roc-Eclerc et OGF avec sa marque PFG, Pompes funèbres générales, qui organise chaque année quelque 125.000 obsèques, soit plus de 20 % du marché.
« La coopérative funéraire fait très peu de bénéfices sur les équipements et accessoires, les cercueils, les ornementations, atteste Vincent Thierry. L’effort est porté sur la qualité relationnelle. Le coût des funérailles se trouve diminué car ce que nous proposons est avant tout, un service.»
 
Texte : Tugdual Ruellan.
Photos : Coopérative funéraire

Inauguration de la coopérative funéraire de Rennes, 11 janvier 2020.
Inauguration de la coopérative funéraire de Rennes, 11 janvier 2020.


Tags : ESS, mort




1.Posté par Claire Dubois maisonneuve le 19/06/2020 10:47
trés belle initiative qui je l'espère fera des émules dans toutes villes.

Nouveau commentaire :