Amériques

Dans la salle jadis réservée aux Noirs, soudain une voix…


29/10/2014

Le jour s'achève. Grand Coteau et son millier de paroissiens, au cœur de la Louisiane, sont déjà ensommeillés. Le silence et la pénombre enveloppent les maisons de bois que Dieu protège, vierge et drapeau américain posés en sentinelles. Seules passent sur Church Street quelques voitures et silhouettes. Elles s'arrêtent à l'église des Noirs : ce soir se réunissent les amis et invités de Patrice Melnick, la voix poétique et réconciliatrice de Grand Coteau.




"Écoutez les murs de la plantation"
"Écoutez les murs de la plantation"
C'est « Scène ouverte » dans la salle paroissiale habituellement surtout fréquentée, aujourd'hui encore, par les Noirs. Une demi-douzaine de poètes et écrivains locaux sont venus lire leurs textes. Deux femmes sont maintenant au micro. La première guide les touristes dans une plantation. « Ne vous laissez pas abuser, réplique la seconde, écoutez les murs de la plantation, les cris, les peurs des esclaves. » 

Tout Patrice Melnick est dans cette voix, dans ces mots et cette humanité qui s'exprime aussi dans son regard, un regard où se lisent la bonté et un bonheur où passe parfois un voile de souffrance. Par la suite, dans sa maison posée non loin de là, elle a accepté de livrer un peu de sa vie et de son grand combat. 

À pied, d'un village africain à l'autre

Petite-fille d'immigrants juifs venus d'Europe de l'Est dans les années 20, Patrice Melnick a grandi à Dallas, au Texas. À 18 ans, elle entre à l'Université d'Austin pour des études d'anglais. « Mais, j'étais un peu perdue, comme beaucoup de jeunes », sourit-elle. Elle écrit des poèmes. Pendant deux ans, l'écriture est sa traversée puis elle embarque pour l'Afrique au sein de "Peace Corps", le « corps de la paix » créé par Kennedy.

« J'aime la musique et l'essentiel de la musique populaire, aux États-Unis, est d'origine africaine », explique-t-elle. Elle choisit la RCA, la République Centre Africaine, un pays francophone : « Je voulais aussi améliorer mon français appris au lycée. » Elle s'installe dans la ville de Bangassou mais la quitte volontiers. Elle s'en va sac au dos d'un village à l'autre, « doucement », à pied, comme les vrais écrivains voyageurs, discute avec les villageois dont certains n'ont jamais vu de Blanc : « Je faisais peur aux enfants ! »

Dans la salle jadis réservée aux Noirs, soudain une voix…

Aux sources de la culture afro-américaine

Patrice Melnick en retire des histoires, en prose, plutôt que des poèmes. Autant que la richesse humaine et culturelle, la volontaire de « Peace Corps » a découvert les drames de l'Afrique, la pauvreté, l'analphabétisme, le sida. L'expérience va la marquer à jamais. Elle part ensuite trois ans dans les froideurs de l'Alaska pour un master en écriture d'invention puis revient aussitôt à culture afro-américaine, dans l'un de ses temples : La Nouvelle Orléans.

Durant deux ans, elle est vendeuse chez un éditeur puis devient professeur d'anglais à l'Université Xavier, la seule université noire et catholique des Etats-Unis : aujourd'hui encore 80 % des étudiants sont Noirs… et les professeurs Blancs. Elle y lance un programme d'écriture d'invention, crée aussi un journal, « New Voices ». Mais, au bout de treize années d'enseignement, elle ressent une grande frustration : son travail à l'université lui mange son temps, elle n'en trouve plus pour écrire. 

En 2005 survient l'ouragan Katrina. Patrice Melnick décide de partir. Elle pose alors ses valises, ses poèmes et son envie de partager ses passions à Grand Coteau, au cœur du pays cajun mais dans une ville principalement créole : 70 % des habitants sont Noirs. Elle ouvre dans la rue principale, la bien nommée rue Martin Luther King, une boutique de produits artisanaux, la « Casa Azul ». Elle va tenir sept ans : « Je ne gagnais pas beaucoup d'argent mais j'ai pu rencontrer beaucoup de gens. »

Dans la salle jadis réservée aux Noirs, soudain une voix…

Un « Festival des Mots »

Il faut dire que la commerçante est plus intéressée par la poésie que par son chiffre d'affaires. Un an après son arrivée à Grand Coteau, elle crée la « Scène ouverte »  qui permet à tout passionné d'écriture de lire ses textes devant ses pairs. Ça marche. On y vient de Bâton Rouge, la capitale de Louisiane. Mais peu, hélas, du coin. « "C'est difficile ; il y a beaucoup de fêtes, sauf pour la littérature ; les gens d'ici ne viennent pas" », lâche-t-elle un jour à un ami. « "Si tu veux qu'ils viennent", répond-il, il faut les mettre dans le coup. »

Alors, Patrice Melnick décide de passer par des histoires orales locales pour que, par des proches, les gens découvrent la poésie. Deux années plus tard, en 2008, elle crée le "Festival des Mots" qui, chaque année, accueille cinquante à quatre-vingts auteurs. De là, des ateliers naissent, notamment au lycée Beauchêne voisin. 

« Beaucoup de lycéens n'ont jamais rencontré d'auteurs ; la plupart sont Noirs et ils pensent que tous les auteurs sont Blancs.  Là, ils rencontrent des auteurs Noirs et tout leur devient possible. » Pour l'instant, tout se passe en anglais : créole et cajun sont des langues orales. Mais l'infatigable Patrice espère bien les introduire. De même qu'elle a accueilli pour la première fois l'an dernier un auteur français. Sans cesser bien sûr d'écrire elle-même, dont "Po-Boy Contraband " son dernier ouvrage en 2012. 

Un Prix des Relations Humaines

Unir par les mots les communautés de Louisiane, tel est son grand combat. Elle souhaite que les vies, le passé, se racontent. Elle a lancé "Grand Coteau Voices" qui rapporte des histoires de vie, de la ségrégation d'hier aux existences modestes et précaires d'aujourd'hui. Dans un programme vidéo, en lien avec l'Université de Lafayette, des jeunes peuvent aussi alimenter la mémoire multiple de Louisiane. 

Aujourd'hui, le rêve de Patrice Melnick serait surtout d'avoir un lieu et un peu d'argent pour respirer et soulager la vingtaine de bénévoles qui travaillent avec elle. En juin 2014, elle a été honorée publiquement pour son action en faveur des relations humaines au sein de la Louisiane. Cela va-t-il l'aider ? Elle a accueilli son prix comme elle est ce soir dans sa maison, comme elle est toujours : avec un sourire…

Michel Rouger 

                           Échange entre artistes de Louisiane et Bretagne d'octobre 2014 à octobre 2016

Patrice Melnick fait partie des écrivains engagés dans l'échange culturel Degrees of  separation  qui réunit la Louisiane et la Bretagne d’octobre 2014 à octobre 2016. Huit écrivains et huit artistes visuels, autant de part et d'autre, sont invités à s'inspirer du travail de quatre photographes dont la Bretonne Myriam Jegat. Le thème qui les réunit est celui du développement durable (écologie, économie, politique et culture). L'opération est sponsorisée par la galerie Ann Connelly Fine Art avec le soutien du Consulat français de la Nouvelle Orléans et en partenariat avec NUNU arts and Culture Collective en Louisiane et Les Articulteurs de Redon que l'on peut retrouver sur notre blog Bretagne-Louisiane. 
Parmi les photographes retenus, la Bretonne Myriam Jegat  avec notamment cette photo
Parmi les photographes retenus, la Bretonne Myriam Jegat avec notamment cette photo





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Le billet de la semaine

​Coucou

« Je suis là ! » François Hollande, le retour. Un bon quart d'heure sur France 2 mardi pour confondre ses détracteurs. Comme Nicolas Sarkozy, accueilli par TF1 le 22 mars pour vilipender ses accusateurs. Comme Emmanuel Macron, reçu ce 12 avril aussi sur TF1 par JPP, le passe plats du terroir, pour enrayer la protestation sociale. Les télés de la V° République aiment beaucoup servir sur leurs plateaux les plans com' des présidents... Donc François Hollande est de nouveau là, entre les deux autres. Il nous fait de grands signes. Il existe. Il a même noirci 288 pages sur « Les leçons du pouvoir ». Des leçons pour son successeur. pas pour lui. Des leçons pour nous. Dont une, vieille comme le monde mais prodigieusement confirmée  : un leader politique, eût-il laissé en ruines le parti qui lui avait offert la victoire et tous les pouvoirs, eût-il été le plus impopulaire des présidents, ne se rend jamais. Même pas à l'évidence. 

Michel Rouger

11/04/2018

Nono