Logement

Visite chez des pionniers de l'habitat partagé


21/03/2018

L'habitat partagé (ou groupé, solidaire, participatif, autogéré...) se développe partout depuis une dizaine d'années. Un renouveau, un saut de générations, une filiation avec les défricheurs des années 70, tels les habitants du Gille Pesset, à Betton, près de Rennes. Retour sur l'histoire de ce village de pionniers avec l'une des chevilles ouvrières, Yves Arnaud.




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« Il y a un excellent outil dans notre copropriété : la brouette », blague Yves Arnaud. Sûr qu'ils en ont charrié des matériaux sur les 31 000 m² de la vieille ferme achetée à la bougie en 1966. Des matériaux autant que des idées, des soucis, des débats et un beau paquet de bonheurs dans la ferme dont ils ont fait un village solidaire de sept familles.

En cette matinée d'hiver, la rue qui serpente entre les maisons est calme. Marie-France et Yves Arnaud ont juste taillé un brin de causette avec Marie-Claude Escaich Tezenas en partance pour l'une de ses activités. Comme Marie-France un peu plus tard : ces retraités, toujours de l'avant, une jeunesse qui ne veut pas finir. Une jeunesse de convictions : c'est que là que sont ancrées les fondations du village.

De jeunes humanistes chrétiens et citoyens

« Marie-France et moi, raconte Yves Arnaud à la table familiale, avons été influencés par le scoutisme, nos familles nombreuses où la fraternité faisait partie du quotidien », l'humanisme chrétien surtout. Le jeune couple milite à La Vie Nouvelle, mouvement "personnaliste et citoyen" où l'on réfléchit beaucoup en groupe. L'ingénieur agro Yves Arnaud, pour sa part, a quitté son Auvergne natale en 1958 pour travailler au sein du Centre d'études techniques agricoles (CETA) dans l'agriculture de groupe bretonne, ses Cuma, ses Gaec...

« Avec d'autres amis de la Vie Nouvelle, poursuit-il, on s'est dit  : "Si on poussait plus loin, vers ce qui pourrait être un habitat communautaire ?" » Quatre couples se mettent à réfléchir. Deux ans durant. Mais le groupe éclate pour des raisons professionnelles ou familiales. Le projet sommeille  jusqu'au jour – nous sommes en 1966 - où un ami de La Vie Nouvelle débarque chez Yves et Marie-France :  « On a trouvé un terrain à Betton, nous sommes quatre », leur dit-il. C'est une petite ferme de 3 ha au lieu dit Le Gille Pesset. Elle est vendue aux enchères. Quand la bougie s'éteint, voilà cinq couples partis pour vivre ensemble.

Un grand chantier collectif

Mais La Vie Nouvelle n'a pas la recette de cette nouvelle vie. L'un propose un seul bâtiment pour tous. Un autre au contraire :  « "Non, chacun ses  m²" .» « Le plan masse est un compromis de tout ça. » Ils déposent un premier permis de construire pour sept maisons, envisageant un possible agrandissement du groupe. Refus des services de l'Equipement pour lesquels les règles de lotissement s'imposent. 

Le groupe contourne le problème en déposant des dossiers de permis individuels. Et il poursuit, remuant dans un même élan les idées et les mètres-cubes de terre.  « On se retrouvait pour aménager les terrains, les enfants aussi aidaient. » Épaulés également par des paysans du coin pour évacuer la terre, ils ouvrent des tranchées, créent la voirie intérieure. 

Au milieu, il y a la vieille ferme. Jadis, elle était déjà en habitat partagé si l'on ose dire : « Deux familles y habitaient, dans un tel espace, vous vous rendez compte ! »  Trop compliqué pour y faire des logements : ils ne gardent que le quart, le cœur, de la bâtisse, et démolissent eux-mêmes le reste non sans découvrir l'ingéniosité des anciens qui armaient les murs de terre de grandes perches de châtaignier. 

Verdure pour tous, sans clôtures

Eux, pour les maisons, un ami architecte les accompagne et ils s'en remettent aux artisans : « On n'était pas dans la logique Castors. » Mais que vont-ils bien faire des 31 000 m2 (heureuse époque où l'on pouvait trouver une telle surface à dix kilomètres de Rennes...). C'est bien là le cœur de l'opération...

Les sept maisons qui vont peu à peu pousser sont entourées de 2 000 m2 de terrain non cadastrés et les 17 000 autres sont à tous, en indivision. Il n'y a aucune clôture (ce qui n'est pas trop dans la tradition et le droit français...) En fait, si chaque famille a 2 000 m2 privatifs, l'espace est si ouvert que tous les habitants du village disposent de 3 ha de verdure. 

Pour entretenir les 17 000 m2, ils ont créé des zones et se partagent une grosse tondeuse commune : « Malgré ses différents conducteurs, elle tient le coup depuis dix ans, les pelouses sont plutôt des prairies... » Ils ont planté, sauvé un vieux chemin. Très longtemps, avant que l'âge limite leurs forces, ils ont entretenu les haies avec un « bon rendement en bavardages. »

Toutes les décisions à l'unanimité

Cela fait quarante-cinq ans qu'Yves et Marie-France Arnaud partagent ainsi leur lieu de vie. Les premiers habitants sont arrivés en 1971, eux n'ont emménagé qu'en décembre1972 laissant leur maison à des amis qui construisaient la leur. Il y a eu des départs, des arrivées, des tempéraments et motivations diverses, ça a tenu. 

« On a toujours pris les décisions à l'unanimité. Ça a parfois demandé deux ans pour décider puis deux autres années pour appliquer mais cette lenteur nous a servi. » Pour faire fonctionner la copropriété, pas de règlement écrit : « Ça aurait braqué » les gens. » Plutôt attendre que les esprits mûrissent, trouvent un consensus. Mais pour être non écrites, les régles n'en sont pas moins strictes. Par exemple, poursuit Yves Arnaud, « on peut vendre notre maison mais pas sa parcelle de terrain : c'est la copropriété qui décide. Et ce n'est pas pour construire : on peut seulement agrandir l'existant de façon attenante. »   

Vu du bourg : des gauchistes ?

Le village a traversé des orages. Une crise forte est survenue entre deux familles et chacune souhaitait que le groupe prenne position... La société, surtout, n'était pas prête. De même qu'ils s'étaient battus avec l'Équipement pour les permis de construire, de même il leur a fallu affronter les banques, un jour, pour accueillir une nouvelle famille après un départ. « À quelques-uns, on s'est unis avec elle pour l'aider à acheter en créant une société civile immobilière mais quand il a fallu négocier un emprunt, impossible : les banques ne comprenaient pas cette opération immobilière à but non lucratif ! J'ai dû faire jouer des relations pour qu'on y arrive. »

Et puis, dans la commune de Betton, on regarde bizarrement les gens qui sont arrivés « là-bas », au Gille Pesset ? Une communauté ? Des gauchistes de mai 68 ? Betton, 2 500 habitants, n'est alors qu'un gros bourg rural conservateur. Rien à voir avec la ville surburbaine d'aujourd'hui, ses 11 000 habitants, sa municipalité devenue socialiste... grâce entre autres aux militants du Gille Pesset.

Des réunions électorales dans l'ancienne ferme

« Dès le début, on a voulu s'impliquer dans la vie locale », souligne Yves Arnaud. Et pas seulement à la fête des châtaignes. Aussi et surtout dans la vie municipale.  Aux élections de 1977, la Bretagne bougeait  partout. Au Gille Pesset, « il n'y avait quasiment que des gens de gauche. Comme on n'avait pas accès aux locaux municipaux, on faisait des réunions au bâtiment de la ferme pour préparer les élections. »

Depuis, la gauche semble indéracinable à Betton. En 1983, Yves Arnaud, qui a « eu le privilège de voir inscrit Arnaud coco sur un container d'ordrures ménagères » a même falli être maire. Il a fait deux mandats à la municipalité.  Il s'est aussi engagé dans l'association de services aux particuliers ADM+, à l'association Betton Monténégro. Entre autres et comme d'autres au Gille Pesset où des paniers Amap arrivent régulièrement.

Les enfants : "On était une grande famille"

Tout cela ne dit peut-être pas l'essentiel. Vivre au quotidien, ici, a été et reste  d'abord du bonheur. « Tout de suite, il y a eu une vraie communauté ». Il y a eu des tas de partages de service.  Le lave-linge pendant quelques années. Une soupe le soir : « On s'est dit "0n va faire à tour de rôle la soupe pour tout le monde et on ira la porter". Ça a duré plusieurs années et puis on en a eu marre d'avoir de la soupe tous les jours... »

Surtout, il y a eu les enfants. Les enfants, ça fédère. « Ils disent aujourd'hui : « On était une grande famille. »  Ils partaient à deux à la ferme en bas avec la bue à lait. Le soir, avant le dîner, les parents Arnaud cherchaient parfois leur fille : « Dans quelle maison elle est déjà ? » Tout le monde leur passait le mot : « La règle à respecter, c'est celle de la famille où vous êtes. » Bientôt on en saura plus :  Emmanuel Lepage, qui a vécu enfant ici, en fait le sujet d'une prochaine BD. 

Un manque de sang neuf

« Nos enfants ont maintenant 50-55 ans, commente Yves Arnaud. Il n'y a pas eu d'histoires d'amour : "On a vécu entre frères et soeurs", disent-ils. Ils se rencontrent en couples, de temps en temps à notre plus grande joie. Il y a deux générations d'enfants. Les 50 ans et plus, et les 30-40 ans.  Une fête a été organisée il y a trois ou quatre ans avec tous ceux qui ont vécu au Gille Pesset :  à 90 % ils sont venus, même celui qui navigue entre Paris et Séoul : il y a eu 48 h de fête, trois générations, beaucoup d'émotion. » 

Les petits, les ados, manquent aujourd'hui. Le plus jeune des habitants du Gille Pesset est retraité depuis un an. « C'est une déception, lâche Yves Arnaud, le vétéran qui ne fait pas du tout ses 85 ans (le 31 mai). Nous avons l'espace pour avoir une 8° ou une 9° maison. Des gens sont venus : "Peut-on construire chez vous ?" Nous avons relancé trois fois la question au groupe, à chaque fois il y a eu un blocage : 5 pour, 2 contre. On a toujours fonctionné à l'unanimité, si après plus 40 ans, on change les règles... » 

Un havre paisible

Le Gille Pesset est simplement aujourd'hui le havre tranquille d'habitants âgés solidaires. « Il y a une bonne confiance entre nous, on va chez les uns et chez les autres. On a un sentiment de sécurité. » L'été, ils font un tableau des absences. De temps en temps, ils accueillent un artiste dans la vieille ferme. Ils fêtent Noël ensemble, chez l'un ou chez l'autre. 

Il est maintenant midi passé. Thibaud le postier arrive. Il glisse le courrier dans les boîtes en bois alignées dans la vieille bâtisse, comme le porteur de Ouest-France avait glissé les nouvelles fraîches le matin.  Thibaud emporte aussi le courrier en partance. Les habitants du Gille Pesset ont bien des messages à faire passer.
Michel Rouger

Visite chez des pionniers de l'habitat partagé

L'Histoire des équitables pionniers de Rochdale

L'économie sociale et solidaire, réponse moderne aux dérèglements d'un capitalisme outrancier, a un long passé : des histoires populaires que l'on gagne à découvrir pour se donner de l'énergie. Un petit livre, préfacé par Pierre-Yves Jan, grand militant de l'habitat partagé, en donne un exemple remarquable : "Histoire des équitables pionniers de Rochdale". L'auteure, Marie Moret, a traduit et résumé un ouvrage paru en 1890 en Grande-Bretagne sur la coopérative créée en 1844 par les tisserands pauvres de Rochdale. Cela se lit comme un reportage sur la naissance, le développement, les vicissitudes de la coopérative de consommation lancée par les tisserands pour avoir des produits de qualité au moindre coût, vivre en d'autres termes plus décemment. Une histoire concrète, au quotidien, faire d'ingéniosité, de rigueur et de solidarité. 

Aux Editions du Commun, 110 pages, 6 €. 




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Le billet de la semaine

Les vieux

Papy Michel (Drucker), 76 ans, publie 286 pages "pour rester jeune" tout en attaquant de nouveau le "jeunisme ambiant". N'y a-t-il pas là une sorte d'antilogie, pourrait chuinter notre académicien chenu Valéry Giscard, 92 ans ? Prétendre rester jeune quand on est vieux, n'est-ce pas du jeunisme ? En fait, Papy s'accroche, vieille histoire. Brassens lui a pourtant dit que le temps ne fait rien à l'affaire : quand on est, on est. Et surtout pas être et avoir été. Au demeurant, on peut être vieux et dans le vent : face à la dictature de l'instant, ne fait-on pas aujourd'hui l'éloge de la lenteur, l'atout majeur des vieux ? Donc, rester gaillard mais lent, engagé mais lent. Marcher le pas lent ralentit le temps. Pourquoi courir, pédaler, sauter, pour  « mourir jeune », le pire ? Non, plutôt être vieux. Mourir très vieux. Au final, même, « les vieux ne meurent pas, ils s'endorment un jour... », comme chantait Brel mort trop jeune il y a 40 ans ce mois-ci. Déjà. Comme le temps passe.

Michel Rouger

16/10/2018

Nono