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05/10/2023

A l’écohameau, un dialogue permanent pour mieux vivre ensemble

Texte et photos : Tugdual Ruellan


« Et si nous habitions ensemble ? » C’est l’aventure qu’ont décidé de vivre six familles il y a maintenant neuf ans, fondant l’écohameau de la Bigotière, à Epiniac au nord de l’llle-et-Vilaine. Chacun est chez soi mais de nombreux espaces sont partagés. Il règne ici l’esprit d’une micro-société, ouverte sur le monde, joyeuse et écologique. Condition de la réussite ? Un dialogue permanent, non violent et constructif. Rencontre avec Isabelle Hétier, Christine Duménil et Anne-Marie Toullec, habitantes engagées.


la_bigotière.mp3 La Bigotière.mp3  (18.55 Mo)


Isabelle Hétier, Anne-Marie Toullec et Christine Duménil, habitantes engagées de l'Ecohameau La Bogotière à Epiniac en Ille-et-Vilaine.
Isabelle Hétier, Anne-Marie Toullec et Christine Duménil, habitantes engagées de l'Ecohameau La Bogotière à Epiniac en Ille-et-Vilaine.
Rien ne laisse présager l’aventure que s’apprêtent à vivre ces dix familles, réunies en 2012, autour d’une idée saugrenue : « Et si nous habitions ensemble ? » Elles et ils ont quasiment la cinquantaine. Certains vivent en plein cœur de Rennes, d’autres en maison à la campagne ou en lotissement… Ils sont assistants d’architectes, cadres d'entreprise, enseignants, intermittents du spectacle… Ils partagent déjà une amitié profonde et ont pour habitude d’organiser des activités de bricolage, des loisirs familiaux, parfois aussi, des voyages. Les enfants ont quitté les foyers ou sont en train de prendre leur envol. Le projet se discute entre adultes.

A  l’écohameau, un dialogue permanent pour mieux vivre ensemble

Habiter autrement et rayonner aux alentours

Finalement, six familles décident de s’engager. Une fois par mois, elles vont alors se réunir pour imaginer leur avenir. « Qu’avons-nous envie de construire ensemble ? Que souhaitons-nous partager ? Et aussi, que n’avons-nous surtout pas envie de partager ? »
 
« Ce que nous avons en commun, c’est ce désir de faire des choses ensemble. Nous ne voulions pas nous laisser imposer un mode de vie par la société extérieure. Nous souhaitions habiter autrement, être responsables de notre habitat, diffuser ou rayonner une micro-société plus humaine, plus joyeuse, plus écologique. Notre démarche n’avait rien à voir avec les idéaux des communautés des années 1968 ! Habiter ensemble, certes, mais avec un chacun chez soi et surtout, une ouverture à l’extérieur et au voisinage. »
 
En 2016, les six familles fondent une SCIA, société civile immobilière d’attribution. Chaque foyer, désormais sociétaire, dispose de son chez soi et en même temps d’espaces communs. Contrairement à la copropriété, chaque entrée dans la SCIA est conditionnée par l’acceptation des six sociétaires. Une charte est définie, spécifiant les engagements mutuels. Après avoir sillonné la campagne, les sociétaires jettent leur dévolu sur la ferme de la Bigotière, à Epiniac, non loin de Dol-de-Bretagne. L’exploitation vient de cesser son activité et toutes les terres ont été redistribuées. Elle dispose d’une maison d’habitation et de plusieurs bâtiments attenants ainsi que de quatre hectares et demi de bonnes terres.

Apprivoiser le territoire et se faire accepter

Vient le jour de l’installation. Certains rêvent, pressés d’y habiter. Ensemble, on imagine l’aménagement des bâtiments désaffectés. D’autres ne s’y voient pas du tout !
« On arrive en milieu rural, dans un endroit où l’on ne nous attend pas ! Les citadins débarquent et il nous faut apprivoiser le territoire. »
Une fête, réunissant tous les voisins, va rapidement faire taire les ragots et casser les fantasmes de secte ou de communauté. Les craintes s’estompent et les chantiers démarrent dans la sérénité. Tandis que les « chez soi » s’organisent, les espaces communs entrent en service. D’abord, une buanderie commune puis, un atelier partagé, un cellier, un bureau, des chambres pour accueillir des amis ou les enfants venus rendre visite à leurs parents. La mutualisation va bon train et vont ainsi peu à peu voir le jour, un poulailler commun, un jardin, un verger, un petit parc avec moutons et chèvres. Et dès le début, ça marche ! Un médiateur est sollicité pour accompagner les échanges.
 
« Il nous a donné des clés et des outils pour réussir à se parler même quand c’est compliqué. Nous avions posé le dialogue comme condition de réussite de notre projet, un dialogue non violent et constructif. Bien sûr, de petits ajustements sont parfois nécessaires pour s’organiser. Mais on se parle beaucoup et on parvient toujours à trouver une solution. »

La parole comme fondement de réussite du projet

Le temps a passé et la joyeuse équipe vit sa neuvième année d’habitat ensemble. La question de l’argent a été réglée depuis longtemps avec deux comptes communs : un pour la société qui concerne l’immobilier, le chemin d’accès, les travaux sur les parties communes ; un pour les achats communs, l’essence dans le tracteur, les semences pour le jardin, la fabrication du cidre ou du jus de pomme… La parole demeure le fondement de la réussite du projet. Et chaque mois, les six familles se retrouvent une journée entière avec un repas partagé.
 
« Et tout le monde est là, nécessairement ! On commence par un tour de « météo » de chacun ! Puis, on fait un petit ordre du jour. Il y a des questions pratiques mais pas uniquement... La vie en commun ne va pas de soi et il peut y avoir des « prises de bec ». Nous avons appris à nous appuyer sur le compliqué pour grandir, pour créer, pour trouver la solution qui va contourner le problème ou le faire devenir obsolète. Depuis la naissance de notre projet, personne n’est parti. Nos rencontres grandissent, sont de plus en plus apaisées. On peut se dire les choses sans se fâcher, sans se sentir blessés.

On a appris à ne pas être d’accord, à accepter un point de vue autre et à construire malgré tout, avec nos désaccords, nos différences. Il y a des sujets compliqués sur lesquels nous ne trouvons pas tout de suite un accord. La plupart des décisions sont prises rapidement d’un commun accord. Pour les décisions plus engageantes, elles se prennent par consentement : on améliore la proposition jusqu’à ce que plus personne ne soit en désaccord. Ça met parfois du temps mais c’est la condition de la réussite ! »

Continuer à prendre du plaisir

L’histoire singulière, vécue à l’éco hameau de La Bigotière n’est pas terminée. Elle se tricote au jour le jour, entre les amis réunis, les enfants et petits-enfants qui ont plaisir à venir à Epiniac mais aussi avec les gens autour. Des initiatives ont vu le jour comme celle de Nolwenn qui a pris la suite du boulanger et créé son fournil, celle de Jean-Luc qui a lancé sa société coopérative d'intérêt collectif "Le Ruisseau", qui  compte aujourd’hui cinq salariés et qui, avec les structures partenaires du territoire, agit pour les transitions écologiques, alimentaires et agricoles.
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« La vie se poursuit. La préoccupation désormais, c’est comment faire moins de choses en même temps, résister à l’emballement général et continuer à prendre du plaisir dans ce que nous entreprenons. Nous voulons rester disponibles à nos proches, nos amis, nos réseaux. Aucun regret. Nous sommes tous heureux du choix que nous avons fait il y a maintenant presque dix ans. On aime à dire : chemin faisant… »
 

A  l’écohameau, un dialogue permanent pour mieux vivre ensemble
POUR ALLER PLUS LOIN...
SUR HISTOIRES ORDINAIRES
Visite chez des pionniers de l'habitat partagé
reportage de Michel Rouger, paru le 21 mars 2018
L'habitat partagé (ou groupé, solidaire, participatif, autogéré...) se développe partout depuis une dizaine d'années. Un renouveau, un saut de générations, une filiation avec les défricheurs des années 70, tels les habitants du Gille Pesset, à Betton, près de Rennes. Retour sur l'histoire de ce village de pionniers avec l'une des chevilles ouvrières, Yves Arnaud.


Dans la bande dessinée Cache-cache bâton,  Emmanuel Lepage, voyageur, scénariste, coloriste  revient sur son enfance, lorsque ses parents tentent l’expérience de la vie en habitat partagé à Betton (Ille-et-Vilaine). Il y raconte aussi les débuts de La Bigotière (Futuropolis, 29,90 €).
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1.Posté par Biet Marie-Christine le 05/10/2023 23:47
Quelle belle histoire - qui donne envie! Bravo à l'équipe de la Bigotière!

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"Les gens qui ne sont rien"
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