Musique

Michel Podolak, chef d’orchestre et chef de cœur


08/11/2018

Michel Podolak, 55 ans, a la musique vissée à l’âme. La classique ou la contemporaine et aussi celle du peuple et de ses origines d’Europe de l’Est. Il a chanté, interprété, composé, dirigé jusqu’à réaliser qu’il se passe exactement la même chose dans un orchestre que dans une entreprise, une organisation, un groupe de femmes et d’hommes. Alors, il a mis en partage cette longue histoire, fait chanter des salles immenses, interpellé des patrons et ému des managers. Il parle de coopération et d’horizontalité, d’écoute, de défense des peuples premiers et surtout, de vie… pour que le chœur touche le cœur.




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Michel Podolak, chef d’orchestre et chef de cœur
« Vous pensez ne pas savoir chanter. C’est ce qu’on vous a dit et redit pendant des années ! Levez-vous, toutes celles et tous ceux qui sont persuadés qu’ils chantent comme une casserole ! Écoutez et répétez après moi… » Seul sur scène, Michel Podolak s’adresse ce jour-là aux trois mille sept cents représentants d’une entreprise, réunis en convention à Lille. Et pas à pas, les paroles se mémorisent, la mélodie surgit. Centré sur soi et connecté à l’autre, le chœur jaillit, juste accompagné de deux pianistes et de quelques chanteurs, chefs de pupitres. Et voilà ce que ça donne...

La musique comme compagne de l’enfance

D’un côté de sa famille, il y a des immigrés, de l’autre, des déracinés. Michel Podolak s’est forgé une identité au sein de ces déchirures avec la musique et toujours la musique comme fondement. « À la maison, confie-t-il, nous écoutions beaucoup de musique classique et sortions fréquemment pour des concerts mais avec un répertoire malgré tout, assez limité : les grands concertos romantiques, quelques symphonies et Mozart. Il y avait aussi la chanson française. Il y avait enfin la musique yiddish, les traditions musicales d’Europe de l’Est, nos origines… »
 
Michel n’a que six ans lorsqu’il commence à jouer au piano. Il se souvient avec émotion de cette vieille dame qui venait à la maison pour lui donner un cours. Et la nuit, il se branchait sur France musique et ne ratait pour rien au monde, le dimanche après-midi, Jean Fontaine sur France Inter avec La musique est à vous. À l’entrée au collège en région parisienne, il intègre une chorale qui elle-même, fait partie d’un groupement d’une vingtaine d’établissements scolaires : « Chaque année, un concert était donné salle Pleyel à Paris, dirigé par mon professeur de musique. Je n’avais que 11 ans et pourtant, j’ai eu la chance de chanter de larges extraits de grandes œuvres comme la Passion selon Saint-Mathieu de Jean-Sébastien Bach… Ce sont des moments marquants de mon enfance ».

Un rêve, devenir chef d’orchestre

Très tôt, Michel Podolak souhaite devenir chef d’orchestre. Ne lui demandez pas pourquoi, il ne le sait pas ! Seul dans sa chambre, il gesticule, brasse de l’air, dirige en rêve ses symphonies de Beethoven ou de Brahms… « C’était alors un chef très traditionnel, ironise-t-il : un homme debout, devant, plutôt austère, le nez dressé tel un sémaphore ! » Ses parents le soutiennent.

Il travaille d’arrache-pied, se coltine solfège, piano, portées en clé de sol, de fa et d’ut… Peu de temps après son bac, il donne son premier concert comme chef d’un orchestre amateur, dont l’âge moyen était de 65 ans ! Et il intègre à 20 ans, le prestigieux Conservatoire national supérieur de musique de Paris.

Un premier homme va bouleverser sa vie en 1988. C’est Charles Bruck. Le maître est né en 1911 en Autriche-Hongrie, dans une famille juive ashkénaze et vit à Paris depuis 1929. À la fin de la Seconde guerre mondiale, après avoir combattu dans la Résistance, il dirige  l’orchestre de la Radiodiffusion française, puis l'orchestre de l'Opéra néerlandais à Amsterdam, l'orchestre symphonique de la radio de Strasbourg  avant de prendre, en 1965, la direction de l'orchestre philharmonique de l'ORTF qui allait devenir celui de Radio France. Il termine sa carrière à Hancock aux États-Unis, à la tête de l'école de direction d'orchestre créée par son maître Pierre Monteux.
 
« Il a totalement bouleversé la représentation que j’avais du chef d’orchestre, explique Michel Podolak. Je me souviens de cette répétition qu’il interrompit soudainement : Stop ! Que s’est-il passé à la mesure 33 ? Vous ne le savez pas ? Eh bien, le hautbois a raté son entrée. Et vous voulez être chef d’orchestre ! Commencez avant tout par écouter. »

Des succès qui s’enchaînent

Jusqu’en 1991, Michel Podolak ne vit qu’avec la musique, entre études et concerts. Les succès s’enchaînent à travers le monde. Après trois premiers prix au Conservatoire national supérieur de musique de Paris, une licence en Sorbonne, une formation aux États-Unis à l'École Pierre Monteux, il est lauréat de la fondation Menuhin, il se produit à la tête de l'orchestre symphonique de la Région Centre-Tours, l'ensemble 2E2M, l'orchestre Pasdeloup, l'orchestre de Bohême, l'orchestre symphonique de Szeged en Hongrie, l'orchestre national d'Ile-de-France, la Camerata de Bourgogne, le chœur et l’orchestre des Grandes Écoles qu’il dirige pendant quatre ans.
 
Il se produit en France, Suisse, Hongrie, Russie, Slovaquie, Serbie, Italie, Norvège, Danemark, travaille aux opéras de Tours, Saint-Etienne, Nice. Jusqu’à ce qu’un deuxième homme débarque dans sa vie, Jean-Marie Becq.

Michel Podolak, invité de l'Aresat Bretagne à Pontivy en juin 2017 - Photo : Tugdual Ruellan.
Michel Podolak, invité de l'Aresat Bretagne à Pontivy en juin 2017 - Photo : Tugdual Ruellan.

Une approche centrée autour de la relation

« Il s‘est présenté à moi, à l’issue d’un concert, comme consultant en management et développement personnel pour les entreprises, se souvient Michel Podolak. Il était aussi un excellent pianiste amateur et mélomane passionné. Mais pour moi, c’était un Martien ! Sans dire que le vocabulaire qu’il utilisait m’était totalement étranger ». Pourtant, au-delà du choc des cultures, les deux hommes sympathisent. Jean-Marie Becq propose à Michel Podolak d’intervenir avec lui auprès d’un groupe de managers pour parler de sa pratique de musicien et de chef d’orchestre. Et l’auditoire est captivé.
 
« Il y avait de nombreuses similitudes entre le fonctionnement d’un orchestre, d’un chœur, d’une entreprise ou d’une association, raconte Michel. Ce qui se passe dans un orchestre, comme partout ailleurs, est avant tout une approche centrée autour de la relation. J’apportais finalement une réflexion originale sur le fonctionnement des organisations et nous avons alors imaginé d’intervenir ensemble. Au départ, je donnais des leçons et faisais un cours très descendant : qu’est-ce qu’un chef d’orchestre et à quoi sert-il ? Le discours a vite évolué. Et depuis cette rencontre, ça ne s’est jamais arrêté… »

Changement de siècle et de posture

Du chef d’orchestre du 20e siècle, directif, dominant et vertical, Michel Podolak devient chef d’orchestre du 21e siècle, coopérant, horizontal, impulsant un référentiel de valeurs fondées sur la bienveillance, l’écoute, la confiance, l’adaptabilité, l’humilité, s’adaptant sans cesse à la complexité : « C’est un changement radical de posture, tant de la part du chef d’orchestre que du musicien qui se responsabilise. De collaborateur -travailler avec-, on devient coopérateur -créer une œuvre commune. C’est une logique dans laquelle le chef prend du recul. Mais il ne peut le faire qu’à condition que chacun des musiciens de l’orchestre devienne urgemment vivant, engagé, acteur de son futur, mettant sa vie dans ce qu’il est en train de faire. Ce sont toutes ces aventures, tant humaines que musicales, qui me permettent d’intervenir auprès de groupes, pour évoquer la posture de l’ego. »

Pendant ce temps, la création artistique demeure

En 1994, tandis qu’on lui propose un remplacement de chef des chœurs à l’opéra de Tours, il découvre, de l’intérieur, l’art lyrique et la voix d’opéra : « Le chant est une immense part de notre intimité, de notre confiance, de notre humanité. Il rompt les barrières intérieures et extérieures et nous sauve du désespoir, je l’ai rêvé. Notre voix n’est-elle pas unique, belle pourvu qu’on la respecte ? La voix de l’orchestre est sublime car elle est à l’image du monde, colorée, diverse et qu’elle peut tout dire sans un mot. » Il crée alors un ensemble vocal indépendant, Voc’Alizés, composé de seize chanteurs d’opéra, « il a vécu cinq ans avant d’exploser en plein vol… certainement à cause d’erreurs de management de ma part ».
 
De 1995 jusqu’en 2004, il dirige une école artistique, sous forme associative, à Louveciennes (Yvelines) qui propose des cours de musique mais aussi, de peinture, de danse et de théâtre. Pendant un an, en 1999, il exerce comme délégué artistique de l'Académie européenne de musique du Festival international d'art lyrique d'Aix-en-Provence, « une occasion de rencontrer des gens extraordinaires et des artistes immenses ». Quelques années plus tard, en 2006, il lance une nouvelle aventure avec l’ensemble "Voix en Mouvement" constitué de douze chanteurs : « J’avais tiré profit de l’expérience antérieure ! » Il crée cette même année Artistes en Mouvement proposant aux entreprises des interventions de musiciens, d’orchestres, de chanteurs ou de plasticiens.

Défendre les peuples premiers avec Eric Julien

Il lance un programme de création de spectacles avec comme philosophie, l’humain au centre. En 2006, c’est Battements de chœur, en 2009, Il était une fois la création du monde mis en scène par William Mesguich. En 2010, il monte Opéra in picolo, un petit spectacle pour montrer ce qu’il se passe entre un chef d’orchestre et les musiciens. En 2012, il imagine Renaissance, un grand spectacle musical et théâtral qui pose des questions sur l'avenir en 2043 depuis le quattrocento tout en se reliant à l'éternité des humains. En 2010, il suit pendant deux ans une formation théâtrale et se plonge dans l’écriture d’un spectacle, La symphonie des loups.
 
Samuel Herszhorn est un chef d'orchestre au plus haut niveau mondial et pourtant quelque chose va se briser en lui. Au sens propre comme au sens figuré, il vit une traversée du désert avant de retrouver le sens de sa vie et s'ouvrir à un autre futur, en se réconciliant avec ses loups intérieurs : « L'histoire de Samuel, explique Michel Podolak, est une métaphore de notre monde en transition, avec une volonté d'interpeller et de faire résonner le public sur ce que nous sommes, nous faisons, le sens de la vie, dans une approche parfois très concrète mais aussi philosophique. Le texte est un hymne à la vie.» Le spectacle a été présenté pour la première fois en public le 23 mai dernier.

En 2010, Michel Podolak rencontre Eric Julien, qu’il nomme, « le troisième homme de ma vie ». Consultant, géographe et sportif, Eric Julien avait été, dans les années 1980, victime d’une embolie pulmonaire, seul, en plein trek à 4000 mètres d’altitude, au beau milieu de la Sierra nevada Santa-Marta en Colombie. Des indiens Kogis le trouvent, le soignent avec des plantes et lui sauvent la vie. Se sentant redevable, il retourne voir ces indiens dix ans plus tard et crée l’association Tchendukua  dont l’objectif est la défense des peuples premiers par le rachat de terres. L’association, dont Michel est aujourd’hui vice-président, regroupe 1200 adhérents et 6000 donateurs : « Eric m’a entraîné dans l’univers d’un « vivre ensemble » différent, fondé sur l’intelligence collective, les lois du vivant. Cette aventure me renforce dans mes convictions humanistes ». Avec une dizaine d’autres personnes, Michel a depuis co-créé Klub Terre Agir ensemble, « un laboratoire d'intelligence collective fondé sur le principe mutualiste pour soutenir activement les initiatives œuvrant pour la transition sociétale ». 

Le siècle du « Nous » et non plus du « Je ».

« Sachez vous éloigner car, lorsque vous reviendrez à votre travail, votre jugement sera plus sûr », écrivait Léonard de Vinci que Michel plaît à citer : « Aujourd’hui, mon intention est simple : je ne fais plus que des choses qui ont du sens pour moi et mon sens de vie, c’est juste de contribuer, faire ma petite part de colibri comme le dit Pierre Rabhi. Avec l’entreprise, c’est modestement de secouer, réveiller les consciences, semer une graine… à chacun ensuite d’arroser et de faire fructifier. Avec l’entreprise, je ne parle jamais d’entreprise et pourtant je ne parle que des gens qui font ensemble quelque chose. Je ne suis aucunement donneur de leçons et jamais, vertical. Le 21e siècle doit être le siècle du « Nous » et non plus du « Je ».

Le collectif permet de transcender l’individu, il est porteur de joie. Mais pour être juste dans un collectif, il faut commencer par ce travail sur soi. « Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde », disait Gandhi. Quand on reste chez soi, rien ne peut arriver, quand on sort de chez soi, tout peut arriver. Et ce tout, c’est la vie… Je remets le vivant et la vie au centre de tout. Assurez-vous donc que vous mettez de la vie autour de vous. L’entreprise, comme toutes nos organisations, a besoin de redevenir vivante ».

Tugdual Ruellan

Pour aller plus loin…

L'art de la Coopération
Michel Podolak, TEDx, Valenciennes, 2015
 
Quand l’orchestre répand la vie
Michel Podolak cite souvent en référence, l’expérience vénézuélienne menée auprès des jeunes défavorisés, El Sistema et l’orchestre des jeunes Simon Bolivar. « Regardez ce Mambo de West side story interprété par cet orchestre. Les instruments dansent, les musiciens dansent… tout le public danse. La musique a cette capacité de remettre le vivant et la vie au centre de tout ».

 
Des publications…
  • CD (2009) : Histoires…, avec l’orchestre symphonique de Szeged (Hongrie) : Debussy, Ravel, Roussel …
  • Spectacle musical et théâtral « La symphonie des loups », 2018
  • Préface de « L’accordeur de talents » de Jean-Pierre Doly, (2012 Ed Dunod)
  • Contribution à « Se mettre en mouvement ensemble » (2014, cahier n°10 des entretiens Albert Kahn)
  • Contribution à « Osons la fraternité », Manifeste pour un monde ouvert, ouvrage collectif coordonné par Christine Marsan et Frédérique Renault-Boulanger (2016, Ed Yves Michel).
 
 
CONTACT
Michel Podolak
http://mpodolak.com/





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​Les routes du rhum

Dimanche, 2 h du matin. Dans quelques heures, l'épreuve mythique sera lancée. Sur un trottoir gît une bouteille vide : la marée humaine n'a pas provoqué que des goulots d'étranglement... Guadeloupe et Martinique bord à bord, la course du rhum anime depuis des jours la cité corsaire. Le rhum coule, irrigue, arrange le sang du conducteur : tiens bon la barre et tiens bon l'volant, hisse et ho ! Bientôt, oscilleront à leur tour quelques pitres à Pointe-à-Pitre. Les rhumiers co-fondateurs de la Route du Rhum il y a 40 ans ont bien maîtrisé les vents contraires de la loi Évin limitant la publicité sur les alcools. Mais du fond d'un verre monte parfois une illumination. "Anglais, nous lancerons une course Saint-Malo – Afrique – Antilles en souvenir de nos grands voiliers négriers qui ont transporté à fond de cale des milliers d'esclaves vers les champs de canne à sucre ! La Route du Rhum Triangulaire".

Michel Rouger

08/11/2018

Nono