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Cinéma

Gilles Cervera nous alerte sur la sortie en salle, le 23 septembre dernier, du film "Les Roches Rouges" de Bruno Dumont. Afin que l'on ne passe pas à côté de cette "enfance sauvage" depeinte avec talent par le cinéaste.


Les roches Rouges

07/10/2026


L’enfance sauvage de Bruno Dumont

Chenapans, garnements, fripons, vilains et coquins, voilà les mots qui viennent, que n’inspire
pas, pour une fois, Jacques Prévert, mais Bruno Dumont !
Le cinéaste nous a formé à son univers bizarroïde, enfantin, entre le doux, le burlesque et
l’ineffable.
Le poétique à tous les coups. Prévertien, Grimaudien, Dumontien !
Le P’tit Quinquin fut notoire, cette espèce d’enfant formidable, mi-sauvage mi-brutal, un peu
brut de décoffrage et franchement branque. Finaud au possible au final !
On retrouve tout ce bizarre et tout ce grand art dans Les Roches Rouges qui sort ces temps-ci
et dont il faut vite se saisir au ciné le plus proche !
Dumont, délaissant son tropisme nordique, s’affronte au sud !
C’est donc au sud que ça se passe. Un sud à rebrousse clichés, un Var certes ensoleillé, voire
cramé, mais surtout un Var vide.
À hauteur d’enfants.
On a en tête de François Truffaut Les Misfits, Les Quatre-cents coups ou L’enfant sauvage
sauf qu’ici nul appel au bon Docteur Itard, l’enfant est en ordre de bataille, pas seul et il sait
ce que vivre veut dire. Six enfants en vacances s’occupent, tuent le temps, vadrouillent,
galvaudent, s’amusent et nagent sur fond d’Esterel.
On ne nous avais jamais vendu les falaises acides et rouges, les pitons de basalte ou les
calanques avec cette ardeur ardente et ce vertigineux vertige.
La mer fout les jetons quand les enfants s’y jettent !
Les quads affolent quand ils virent à toutes bringues sur les nationales !
Un film d’enfants terribles à la Cocteau, sans contrôle parental, sans sens interdit ni port du
casque obligatoire, un moment sauvage sur la côte qui ne l’est pas.
Quoique.
Des bagnoles et encore des bagnoles. Donc des adultes !
Des cyclistes et encore des cyclistes, donc des adultes !
Une plage donc des parasols et parfois, sous les parasols, concluez...
Des baraques de richous, grilles en fer forgée bouclées à double tour de caméra de
surveillance, donc des adultes cons et des bungalows donc des pauvres ! Dumont voit la vie
en rose et en marxiste !

Des trains surtout, incessants les trains, donc des adultes, des hordes invisibles alors que les
enfants sont filmés de si près, leurs peaux de duvet, leurs grimaces involontaires, les tics de
Géo nous effraient. IIs sont si neufs, ils sont si beaux.
Si amoureux.
Si tendres.
Si sauvages dans leurs amours comme dans leurs sauts de l’ange !
Des anges !
Le monde dumontien est un monde d’anges étranges, des enfants titans qui s’en fichent du
tiers comme du quart de tout tiers et de toute loi. Ils font des grimaces aux gros tas de chair
qui passe son temps au téléphone sans les voir. Le tas finit par voir Géo qui joue le simiesque
alors que l’adulte au gros bide lui dit en l’imitant salut p’tit singe !
Ils plissent les yeux, se tordent les doigts, s’écarquillent regard caméra, surtout Géo, quel
acteur !
Le viaduc ferroviaire qui suit la Grande bleue de Toulon à Menton est filmé comme jamais.
Un monstre puissant dominant les mômes minuscules. Puis il est filmé de loin, de côté puis
de dessus quand on prend le train pour Vintimille. Vue imprenable. Le viaduc est un
personnage à part entière de la Côte d’Azur. Bruno Dumont qui découvre son nouveau
terrain de jeu filme autant les géants (de béton) que les enfants.
Ces derniers sont livrés à leur pleine et entière liberté. Ils font du hors-piste entre désert des
garrigues, friches à roseaux, parking à piller et roches rouges à défier.
On dirait qu’il n’y aurait pas d’adulte ni de code de la route. Personne pour les emmerder,
personne pour les brider ou les guider : la belle vie !
Il y a bien une frégate gendarmesque avec porte-voix qui intime aux enfants de ne pas
sauter des rochers ! Donc ils sautent. Ils sautent et on tremble. Géo tremble aussi, bouffé de
tics, perclus de bides mais faut bien séduire la copine numéro Une et faire bisquer la numéro
Deux !
La preuve est faite que le sauvage est sauvage et nous sauvera !
Dumont excelle comme Tati jadis dans la bande-son. Le film est quasi muet sauf le tohu-
bohu des trains sur le pont, les voitures qui passent à son pied et les borborygmes d’enfants,
entendus de loin et filmés de tout près. De temps en temps une parole ressort, on la saisit,
banale comme l’amour qui dit toujours.
Ils se serrent. Se chopent un baiser brusque de joue.
Sauvages, on vous dit.

Un film intact d’avant les sociétés, les organisations, les écoles et les religions ! D’avant la
mère de toutes les dominations qu’est l’infantisme. Attention, ça peut faire mal. De temps
en temps les coups partent et ce qui est formidable avec Dumont c’est qu’on ressort
rassurés !
Dans ce western d’enfants de cinq ans, vous êtes prévenus, tout le monde s’en sort vivant !
Donc, moins de contrôle ne nuit pas, moins de ceinture de sécurité et de vidéo surveillance,
Dumont prêcherait-il à contre-courant ?
Les fins sont heureuses quand les débuts et le milieu se jouent sur le fil !
Jacques Prévert avait prévenu, c’est la meute des honnêtes gens qui fait la chasse à l’enfant.
Pas prêt de s’arrêter !
À voir d’urgence (et sans gyrophare !).

Gilles Cervera

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