Justice / Inégalités

12/12/2018

Avec Olivia et ses amis, au rond-point de la fraternité

Lire aussi ci-dessous : Sophie : "Je ne me vois pas d'avenir"


Les « Gilets Jaunes » s'accrochent. Le Président de la République a parlé, a promis, mais ce qui unit Olivia, Marcel, tous ceux du rond-point de l'aquarium à Saint-Malo, c'est bien plus que des revendications : il y a comme une volonté secrète de rester visibles et ensemble. Le plus longtemps possible.



Lundi matin, lors de la remise de la collecte du Téléthon (Olivia est absente sur les photos)
Lundi matin, lors de la remise de la collecte du Téléthon (Olivia est absente sur les photos)
2018_12_13_avec_olivia_et_ses_amis_au_rond_point_de_la_fraternite.mp3 2018 12 13 Avec Olivia et ses amis au rond-point de la fraternité.mp3  (7.23 Mo)


« J'étais en larmes »

Il est minuit passé. Parfois, un coup de klaxon solidaire perce l'intimité qui s'est installée autour du feu. Un air de rock s'échappe de la tonnelle aux provisions. Et Olivia danse, danse ! Le petit groupe des Gilets Jaunes qui tient depuis trois semaines le rond-point de l'aquarium à Saint-Malo s'offre des bouts de bonheur. La musique s'arrête, Olivia s'approche. Comment ça va ? Alors sa voix, qu'elle cache sous son écharpe, se brise.  

On s'est mis un peu à l'écart, sur le parking du centre commercial. Les mots du Président tout à l'heure sont encore à l'esprit mais plus Olivia parle puis ils s'éloignent, loin, de plus en plus loin,. « Je suis là depuis le début, depuis le 17 novembre, commence-t-elle, c'est super bien, ça fait chaud au cœur, on est pourtant très différents, c'est un univers que je n'avais jamais rencontré. Quand je suis venue la première fois, j'étais en larmes, on m'a entourée, on m'a prise dans les bras. »

« J'ai une fille de 14 ans, je ne peux plus l'élever »

Les larmes remontent souvent en revenant sur ce qui s'est passé, comment la vie, un jour, a basculé. « J'étais attachée commerciale. J'ai fait un burn out. C'était le 6 mai 2017. J'étais depuis 30 ans dans la même entreprise, l'esprit a changé. Il y avait une pression énorme. Après mon burn out, j'ai essayé de retourner travailler, c'est un grand groupe, je peux faire différents postes. La responsable que j'avais formée m'a traitée comme une vieille chaussette : "Quelle image tu vas donner ?" m'a-t-elle lancé en regardant une jeune en CDD. »

Comme dans une nuit qui n'en finit pas, Olivia est depuis dix-huit mois "en arrêt de travail".  Imagine-t-on, pour elle, à 50 ans, la violence de cette expression devenue banale ?  « J'ai 800 € de revenu et plus de 1 000 € de dépenses ; avec le décalage, je paye encore des impôts. J'ai une fille de 14 ans, je ne peux plus l'élever, elle vit avec son papa. Je lui envoie tout le temps des messages... Elle me dit "Maman, tu m'as abandonnée". » Olivia craque de nouveau. « Je m'occupe de mes parents, ils ont 85 et 90 ans, ils doivent m'aider, vous vous rendez compte ? »

Avec Olivia et ses amis, au rond-point de la fraternité

« Chacun a son histoire mais on est solidaires »

Les gens ne sont pas méchants, non. « Le papa de ma fille est compréhensif. » Mais tout est compliqué. Aux HLM aussi, ils sont compréhensifs « mais c'est que des papiers, partout, toujours ; il faut que j'attende 2019 pour avoir l'APL. » C'est comme tout à l'heure, dans l'après-midi : « Je suis restée trois heures au commissariat de police pour aider un collègue qui avait pris une amende : 135 euros ! Il était pourtant bien garé. »

L'entraide, Olivia, elle connaît. C'est pour ça qu'elle est bien ici. Que tous sont bien ici. « Chacun a son histoire mais on est solidaires. » Olivia n'était pas là dans la matinée mais c'était ça, autour de Marcel le fédérateur, que tous racontaient : des histoires différentes partagées. « C'est la famille » , a dit l'un. « Par moments, je m'essoufle, je reviens pour la solidarité  », a dit un autre.  « Et on a un peu d'espoir, on va bien décrocher quelque chose ! », a lancé un troisième.

« Vous connaissez "Mélangez-vous" de Pierre Perret ? C'est bien », a dit Marcel

Un peu d'espoir, aucune illusion à quelques heures de l'intervention présidentielle : « Macron, il va parler à son club, il ne va pas changer le système », a résumé une voix. Comment pourra-t-on dompter les révoltes jusqu'ici étouffées ? « Les gens veulent vivre de leur salaire ! Il faut toujours se restreindre. «  Comment vivre « avec 545 € de retraite par mois » ou « 600 € en bossant » ? Rien qu' «  avec 1 200 €, ça change tout ! »

Un flot de mots. « Ils revivent, quand ça va s'arrêter, ils vont être malheureux »,  a confié un gilet jaune venu surtout par soutien. Dire et être au premier rang, enfin. Voir les conducteurs et conductrices qui passent au rond-point klaxonner et lancer de grands signes ; remercier  tous ceux qui ont donné pièce par pièce samedi à leur collecte du Téléthon, ces 865,93 € qui pesaient leur poids ce midi dans le sac à dos ! 

« La police, les gendarmes aussi nous comprennent, il prennent parfois le café avec nous », confie Olivia sur le parking du centre commercial. « Pour moi, avec mes 900 €, ça va être chaud à Noël », dit un collègue qui nous a rejoints. Autour de nous émergent de la nuit les silhouettes des vitrines éteintes réservées aux bourses pleines. On entend les paroles qui s'échappent autour du feu. Où dorment-ils ? « Dans ma voiture, là-bas, sur le parking », dit Olivia.

Michel Rouger

Une semaine plus tard
"Je ne me vois pas d'avenir", dit Sophie

Une semaine a passé depuis la rencontre au rond-point de l'aquarium. Les "Gilets Jaunes" sont toujours là. En revanche, au port, c'est fini : les autorités ont fait partir les derniers résistants. Partout en France le mouvement est en repli et les fêtes approchent. Quelque part dans Saint-Malo, on a retrouvé Sophie.
2018_12_20_gilets_jaunes_une_semaine_plus_tard,_sophie.mp3 2018 12 20 Gilets jaunes Une semaine plus tard, Sophie.mp3  (4.49 Mo)


Avec Olivia et ses amis, au rond-point de la fraternité
« Au port, on va y revenir, et je vais chercher un covoiturage samedi pour Paris, je n'en ai rien à faire d mourir pour ça. » En ce 19 décembre, au bout d'un mois de conflit, Sophie ne veut pas lâcher. Comme si elle essayait de se convaincre que tout est encore possible. Sophie « est en révolte » et quoi qu'il arrive elle le restera, chassant le doute qui revient parfois : « Macron, avoue-t-elle à demi mot, nous aura peut-être à l'usure... » 

Son histoire est presque banale dans le monde du travail d'aujourd'hui. C'est, pour reprendre son expression, « la longue descente » d'une femme. Jadis, jeune parisienne, BTS de tourisme et diplôme de monitrice-éducatrice en poche, tout allait bien : des responsabilités, un bon salaire. Et puis, « quand j'ai été enceinte, on m'a fait comprendre que je n'aurais plus le même poste. » Au bout de trois ans de bataille, elle a gagné aux prud'hommes, mais souvent les accidents de la vie s'enchaînent. Depuis douze ans, Sophie vit seule et de peu, très peu. 

« J'ai trouvé un poste d'AVS, d'Auxiliaire de vie scolaire, on dit aujourd'hui AESH, Accompagnatrice d'élèves en situation de handicap. J'ai d'abord eu un CDD de six ans, maintenant je suis en CDI de droit public. » Sophie travaille à 80 % et gagne autour de 900 € - « ça bouge tout le temps » - pour 33 heures par semaine.

Toujours remplaçante, elle change d'élèves tous les ans, voire davantage. Elle a ainsi connu beaucoup de situations de handicap . Aujourd'hui, elle a une élève - « brillante » -, en Première S, gravement paralysée, qu'elle accompagne dans tous les gestes de la vie quotidienne et dans les cours. Une compétence sociale non reconnue - « On utilise de plus en plus des gens en contrat privé venant de Pôle Emploi. » qui frappe jusque dans le milieu de travail : « On nous prend régulièrement pour la boniche de service. » 

Quand elle a enfilé son gilet jaune le 17 novembre, c'est plein de choses qu'elle a voulu « crier », sa révolte contre les inégalités, le manque de reconnaissance. « C'est bloqué de tous les côtés, dit-elle aussi, j'ai 52 ans, je ne me vois pas d'avenir. »  Pourtant, elle continue de se battre. Elle ne veut pas rester à vie dans cet emploi mal payé qui la condamne à vivre dans un studio de 25 m2. « Je cherche », glisse-t-telle. Elle n'est pas tout à fait dans le « désespoir complet » lâché quelques minutes plus tôt. Sophie ou la fragilité d'une "Gilets Jaunes".

M.R.



 




1.Posté par Bouju Martine le 14/12/2018 22:38
ceux du Rond Point de la Fraternité à Saint Malo me bouleversent, leurs mots ont un poids, un sens, une espérance, et donnent des leçons aux justifications que j’appellerai gouvernementales globalement ! Ces " je vous ai entendu" sont insupportables. " Il sont pauvres", disait Louis XIV à Colbert qui proposait une nouvelle ponction! "Oui" répondait Colbert," mais Sir, il son nombreux!"

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​Marché colonial

Toi, viens, toi dehors... Sur les bords de la Méditerranée, une nouvelle place du marché est née. Des femmes et des hommes épuisés par un horrible voyage attendent. Des fonctionnaires français passent, s'arrêtent, choisissent : ils font leur marché selon les besoins en main d'œuvre décrétés par le gouvernement. Jadis la France est allée coloniser et spolier l'Afrique. Puis les Total, Bolloré et consorts ont continué à piller ses ressources en soutenant des dirigeants corrompus. Aujourd'hui, en renouant avec les « quotas » des années 30, l'ancienne puissance coloniale pille ouvertement le savoir-faire des pays africains, ce qui va les enfoncer un peu plus. Après les ingénieurs et médecins par milliers, les ouvriers qualifiés. Mais il y a là du matériel électoral pas cher et payant. Créer ces quotas suggère que les immigrés nous envahissent. Durcir l'aide médicale insinue qu'ils abusent. C'est faux, ignoble, mais ça éclipse les retraites, urgences ou assurance chômage. Et en faisant de nouveau du Sarkozy, qui prônait les quotas en 2008, Macron met la droite au supplice : « Nous aussi, on nous pille ! » C'est ça le pire.

Michel Rouger

08/11/2019

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