L'invité du mois

Un plan de lutte contre la pauvreté qui manque d’ambition

Une interview de François Soulage, président du collectif Alerte


08/09/2016

En 2012, François Hollande s’engageait, comme le demandait le collectif Alerte, à faire adopter, dès le début de son mandat, un plan quinquennal de lutte contre la pauvreté et l’exclusion. Pour François Soulage, président du collectif d’associations, le bilan apparait plutôt positif mais, à objectifs modestes… résultats modestes. La question de la pauvreté est loin d’être réglée, surtout pour les familles monoparentales et les chômeurs de longue durée.





Cette interview mensuelle est réalisée en lien avec le Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale, le CNLE . Retrouvez ci-dessous, après l'article, les thèmes sur l'exclusion analysés par nos précédents invités.

Un plan de lutte contre la pauvreté qui manque d’ambition
Le plan arrive dans sa dernière année de mise en œuvre. Quel bilan selon vous ?

Au regard des dernières données statistiques que vient de publier l’Insee, la lutte contre la pauvreté et l’exclusion demeure une priorité dans notre pays. Face à l’envolée du chômage, la part des personnes pauvres était de 14,2 % en 2014. Entre six et huit millions de Français finissent systématiquement le mois dans le rouge, soit près d’un Français sur dix. Notre collectif reste donc fortement mobilisé sur ce plan quinquennal et les engagements pris par le gouvernement. Il est vrai qu’il se déroule à peu près de la manière dont on espérait qu’il allait se dérouler à partir du moment où c’est bien le plan gouvernemental qui est mis en œuvre et non pas celui des associations tel que nous l’avions demandé.

Il faut donc juger les choses de deux manières différentes : d’une part, l’exécution du plan quinquennal et d’autre part, les points sur lesquels le plan doit, selon nous, aller beaucoup plus loin. On a probablement endigué l’augmentation de la pauvreté mais on n’a pas réussi à en attaquer le cœur, c’est-à-dire, résoudre les difficultés auxquelles sont confrontés les familles monoparentales et les chômeurs de longue durée qui font face à de terribles situations. Les délais sont probablement plus longs que ce que nous pouvions imaginer mais le plan se déroule à peu près comme convenu sauf qu’il n’était pas très ambitieux. Les résultats ne sont donc pas très ambitieux.

Le plan de 500 000 actions de formation supplémentaires ne vous paraît donc pas suffisant ?

Certes, ce plan, annoncé par le Président de la République en janvier dernier, est une avancée car c’est un doublement du nombre de formations au bénéfice des personnes en recherche d’emploi. Nous savons que l’accès à la formation de ces personnes reste insuffisant alors que ce sont elles, précisément, qui en ont le plus besoin. Or, il n’y a pas dans ce plan, de mesures spécifiques pour les chômeurs de longue durée. En plus de ce qui a été débloqué par le Fonds de sécurisation des parcours professionnels - 100 millions d’euros - le gouvernement a annoncé une ligne budgétaire de 100 millions d’euros pour les chômeurs de longue durée mais, la décision est toujours en négociation avec les régions pour la mise en application.  

Un plan de lutte contre la pauvreté qui manque d’ambition
Qu’en est-il de la question des ressources attribuées aux personnes en situation de précarité ?

Ce qui avait été prévu - qui pour nous était trop modeste – est à peu près réalisé : le RSA a été augmenté comme prévu ainsi que les différents minima, l’allocation adulte handicapé en particulier. Nous déplorions en effet l’incapacité de l’Etat et des départements à trouver un compromis sur le financement de cette allocation de solidarité nationale alors que près d’1,7 million de personnes, parmi les plus pauvres, perçoivent le RSA. Les associations rappellent que le RSA constitue le dernier filet de protection sociale pour les personnes les plus fragiles qui disposent de moins de 524 euros par mois pour tenter de vivre dignement. La charge nette du financement du RSA, supportée par les départements, est aujourd’hui estimée à 3,5 milliards d’euros.

Des « Points conseil budget » ont été mis en place à titre expérimental depuis janvier 2016, pour lutter contre le surendettement. Où en est-on ?

A notre initiative, le gouvernement a mis en place ces dispositifs pour que chacun puisse bénéficier à tout moment de conseils personnalisés, confidentiels et gratuits. Le mal-endettement et le surendettement peuvent en effet entraîner des situations destructrices qu’il est possible de prévenir et de combattre. L’expérimentation a été lancée dans quatre territoires : l’Île-de-France, l’Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine, Midi-Pyrénées-Languedoc-Roussillon et Nord-Pas-de-Calais-Picardie. Elle donne entière satisfaction. Après une évaluation en décembre, elle devrait être généralisée sur l’ensemble du territoire.

Quelles autres avancées notez-vous ?

Nous avions réclamé la fusion du RSA avec la prime de l’emploi et nous avons obtenu la prime d’activité, entrée en vigueur le 1er janvier 2016. En effet, l’ancien RSA « activité » n’était demandé que par une personne pouvant y prétendre sur trois. Le taux de recours au dispositif est passé d’un seul coup à 50 % ! Nous avions réclamé le tiers payant universel : le gouvernement l’avait décidé mais le conseil constitutionnel a remis en cause cette décision. Nous avions demandé la garantie universelle pour le logement, nous avons obtenu le « visale », un dispositif de protection des risques locatifs nettement réduit. Concernant la santé, l’aide médicale d’Etat a été préservée. Nous avons obtenu la « puma » protection universelle maladie : c’était une des demandes très importantes que nous faisions. Nous avions demandé le tiers payant généralisé mais nous ne l’avons pas obtenu.

Un plan de lutte contre la pauvreté qui manque d’ambition
Les jeunes de 16 à 25 ans en situation de grande vulnérabilité sur le marché du travail, bénéficient désormais de la « garantie jeunes ». Actuellement, quelque 85 000 jeunes sont passés par ce dispositif ; l’objectif est d’atteindre un rythme de croisière de 150 000 jeunes à partir de 2017. Nous avons l’assurance qu’elle sera effectivement accordée à tout jeune qui en fera la demande : la question est de savoir si les missions locales seront suffisamment équipées pour répondre aux demandes… Concernant l’accueil des migrants et la résorption des bidonvilles, la situation évolue positivement notamment grâce à l’engagement de Madame Emmanuelle Cosse, ministre du Logement et de l’Habitat durable depuis le 11 février 2016. Mais il n’y a pas que Calais à équiper en nouvelles places d’hébergement. 

Quel point noir demeure ?

C’est toujours cette question du logement, notamment du logement très social, caractérisé par un très faible loyer. De nombreux maires n’ont pas autorisé les permis de construire sans que les préfets n’interviennent alors qu’ils avaient pourtant le droit de les y contraindre. Les nouvelles places d’hébergement qui sont créées sont immédiatement engorgées par l’arrivée massive de migrants. Et du côté des bailleurs et des investisseurs immobiliers, on a au contraire continué à développer des mesures fiscales pour inciter au locatif… Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond ! Nous ne pouvons laisser plus de deux millions de logements vides et tant de personnes qui dorment dans la rue.

Quelles sont les prochaines étapes pour Alerte ?

Les états généraux du travail social ont eu lieu comme prévu et ont donné lieu à un plan d’action interministériel en faveur du travail social et du développement social qui se met en place progressivement. Les 26 mesures concernent la participation et l’accompagnement des personnes, la promotion du développement social pour simplifier les politiques publiques, la reconnaissance du travail social et la modernisation de l’appareil de formation, enfin, la rénovation de la gouvernance.

Nous attendons notamment que se mette en place rapidement le premier accueil social inconditionnel qui doit garantir l’amélioration de l’accès aux droits et la mise en place, le cas échéant, d’un accompagnement assuré par des « référents de parcours ». Nous attendons aussi la modification des métiers et des fonctions du travail social qui devra précéder et justifier la revalorisation des rémunérations prévue en mars 2017.

Nous entrons dans une nouvelle période d’élection présidentielle et nous savons désormais qu’il n’y aura plus d’annonce gouvernementale concernant ce plan de lutte contre la pauvreté et l’exclusion. Nous ne manquerons pas d’interpeller les futurs candidats pour connaître leurs intentions. La cause des personnes en grande précarité doit être défendue sans trêve. 


Interview réalisée par Tugdual Ruellan.

François Soulage, le renouveau de l’économie sociale
 
François Soulage, économiste de formation, diplômé de Sciences Po, a été délégué interministériel à l’Économie sociale 1989 à 1992. Président du Secours Catholique de 2008 à 2014, il est élu président du collectif Alerte en mai 2014. Fondateur et président de l'Institut de développement de l'économie sociale (IDES), il est aussi président de Chrétiens en Forum depuis 2014.
Voir le blog de François Soulage  

Le collectif Alerte réunit 38 associations et fédérations
 
Alerte regroupe aujourd’hui 38 fédérations et associations nationales de lutte contre la pauvreté et l’exclusion, 30 collectifs inter-associatifs locaux présents dans 14 régions. En 1985, plusieurs associations se rassemblent au sein de la commission « Lutte contre la pauvreté et l’exclusion » initiée par l’Uniopss, Union nationale interfédérale des œuvres et organismes privés non lucratifs sanitaires et sociaux. En 1990, l’Uniopss crée le Réseau européen des associations de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (European anti poverty network) dont elle est aujourd’hui présidente de la branche française, EAPN-France. En 1994, après des années de mobilisation, elles obtiennent ensemble le label Grande cause nationale et décident alors de communiquer vers les politiques, les médias et l’opinion publique sous le nom de « Collectif Alerte ».

Se développent alors dans toute la France, des collectifs locaux, aujourd’hui au nombre de 26. Ils se veulent un lieu de partage pour optimiser les outils et les partenariats, un lieu d’interpellation, un lieu d’organisation de manifestations autour de sujets communs. Le collectif national suit plus particulièrement aujourd’hui la mise en œuvre du Plan pluriannuel contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale. Sa participation récente à la Conférence sociale a permis de promouvoir la nécessité d’un accord national interprofessionnel sur le chômage de longue durée.

Site : www.alerte-exclusions.fr

Plus de vingt ans d'action : les événements-clés d’Alerte  

Le Plan pluriannuel contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale : à retrouver sur le site du CNLE   
 


Tags : CNLE



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​Le mal des soignants

Un mal ronge le milieu de la santé : la violence sur les jeunes en formation. Un nouveau diagnostic révèle même un aggravation chez les futurs infirmier.e.s. Ils se déclarent stressés (78%), épuisés psychologiquement (62%), usagers parfois de psychotropes (27%) et pas seulement à cause du poids des études ou de la précarité qui les oblige à bosser : ils se disent aussi victimes de discriminations (36,5%), de harcèlement (33,4%)... Le milieu n'a jamais été d'une grande douceur mais l'austérité injectée à haute dose depuis des années a mis les soignants eux-mêmes sous tension. Le mal frappe à tous les étages mais le principal c'est que les comptes de la Sécurité Sociale, eux, se portent mieux. 

Michel Rouger

21/09/2017

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