L'invité du mois

« La solidarité n’est pas un coût, c’est un investissement ! »

Une rencontre avec Louis Gallois, président de la Fédération des acteurs de la solidarité


31/05/2017

Louis Gallois, grand patron aujourd’hui président de la Fédération des acteurs de la solidarité, était l’invité de l’association Saint-Benoit-Labre à Rennes, qui fêtait son 80e anniversaire le 18 mai dernier. Pour lui, et son association, la solidarité n’est pas un coût mais un investissement. Rencontre.





Les pauvres ne votent pas

 « Les thèmes de lutte contre la pauvreté et l’exclusion ont été totalement absents de la campagne électorale que nous venons de vivre. Cela concerne tout de même 8,5 millions de personnes en France qui vivent en-dessous du seuil de pauvreté, 4 millions de mal-logés et 2,5 millions de chômeurs de longue durée ! La seule justification que l’on m’ait donnée est « que les pauvres ne votent pas et qu’il ont donc besoin d’un lobbying » ! Voilà pourquoi le rôle des associations est de s’exprimer et de permettre à ces personnes de s’exprimer sinon, effectivement, on ne les entend pas. Les pauvres ne manifestent pas… à la limite, on peut ne pas s’apercevoir qu’ils existent.

La pauvreté a un nouveau visage

14 % de la population vivent sous le seuil de pauvreté, c’est un peu en-dessous de la moyenne de l’Europe (16,5 % en Allemagne). Les inégalités en France sont un peu moins fortes en France qu’ailleurs du fait de nos amortisseurs sociaux puissants. Il ne faudrait donc pas qu’on y touche. Les jeunes sont de plus en plus nombreux : 25 % des personnes hébergées dans les structures de la FAS ont entre 18 et 25 ans. On voit aussi de plus en plus de familles monoparentales, de chômeurs de longue durée, des personnes avec un emploi, fréquenter les CHRS. La pauvreté rurale existe aussi mais elle est difficile à appréhender car totalement invisible. Les migrants sont eux aussi des personnes en situation de pauvreté.

Enkystement des inégalités

Le plus frappant, lorsqu’on essaie de définir la pauvreté en France au-delà du pourcentage, est de constater que les pauvres deviennent de plus en plus pauvres au fur et à mesure que cette situation perdure. Une étude du Secours catholique révèle que le nombre de personnes à moins de 60 % du revenu médian, qui caractérise le seuil de pauvreté, n’augmente pas ; en revanche, c’est le nombre de personnes à moins de 40 % du revenu médian qui augmente. De plus, on constate l’enkystement des inégalités qui deviennent intergénérationnelles : un fils de pauvre a beaucoup plus de chances de devenir pauvre. Il y a un engrenage dans la pauvreté. On dit que l’ascenseur social est en panne mais cela va bien au-delà. C’est toute la mécanique, depuis la petite enfance, qui entretient cet enkystement des inégalités.

La France divisée en trois parties

La France est divisée en trois parties. Le dynamisme du pays se concentre dans une quinzaine de métropoles qui disposent de la recherche, des universités, de la culture, des services, des entreprises… C’est une France qui va bien et qui d’ailleurs tient le pays. Il y a aussi une France périphérique, les agglomérations, les banlieues… elle fait souvent l’actualité avec les trafics en tout genre, la ghettoïsation mais il existe aussi un dynamisme et de l’entrepreneuriat, boostés par la proximité de l’agglomération. Et il y a une troisième France, rurale, avec des villes moyennes ou de petites villes, qui a le sentiment que le train passe à côté d’elle. Ces trois France, ce sont aussi les trois électorats qui fracturent le pays. 
 

Première priorité : investir dans l’enfance et la jeunesse


On ne peut pas laisser des générations entières de jeunes sur le bord de la route. Cette situation est inacceptable et c’est là que se transmettent les inégalités de génération en génération. Une société se juge aussi à la manière dont elle traite sa jeunesse. Trop de jeunes n’ont ni travail, ni revenu, ni formation… Cela suppose que l’on s’intéresse à l’éducation et à la formation, à tout ce qui permet aux familles d’élever dignement leurs enfants… Nous demandons le RSA à 18 ans : on ne peut pas laisser des jeunes sans aucune ressource sinon comment pourront-ils s’en sortir ? Etendre la garantie jeunes, comme l’a sous-entendu le Président de la République, est une bonne mesure. 
 
Deuxième priorité : investir pour prévenir la précarité et l’exclusion

Le mouvement associatif est dans la réparation et, souvent, les travailleurs sociaux ne sont pas formés pour agir en prévention. La prévention est essentielle car elle évite les souffrances. Il est plus facile d’empêcher quelqu’un de tomber dans l’exclusion que de l’aider à s’en sortir. Et de plus, ça coûte moins cher. Une famille expulsée est une famille mise sur une sorte de tapis roulant qui conduit directement à l’exclusion. Les expulsions ont augmenté de 14 % en 2016 ! Cet axe concerne l’emploi, le logement, la santé, la sortie de prison… Il faut réfléchir sérieusement à un revenu minimum décent garanti que nous avons fixé à 850 € (nous ne plaidons pas pour le revenu universel…) C’est le moyen pour ne pas tomber dans la très grande exclusion. Certes, c’est un effort considérable de près de 35 millions d’euros mais il faut se fixer cet objectif qui est atteignable pour un pays riche comme le nôtre.

Troisième priorité : investir dans la citoyenneté et le pouvoir d’agir

C’est donner les moyens concrets d’exercice de la citoyenneté, d’abord parce que c’est un enjeu de démocratie, ensuite parce que ce sont les personnes en situation de pauvreté qui, mieux que quiconque, savent ce qu’il faut faire. Le problème de l’accès aux droits… Nous sommes engagés dans une bataille assez rude avec le Conseil de l’ordre des médecins concernant l’accès aux soins de médecine généraliste mais surtout de médecine de spécialité. Un grand nombre de personnes n’accèdent pas à leurs droits, un tiers des ayant-droit au RSA n’y accède pas. On parle de fraude mais il faut aussi considérer l’économie que cela représente pour la collectivité, le fait que les personnes ne demandent pas à bénéficier des aides auxquelles elles ont droit ! C’est aussi l’accès à la culture, au sport, aux loisirs qui permet aux gens de vivre. C’est la participation des personnes accompagnées à toutes les structures, les lieux où l’on discute, où s’élaborent les politiques, c’est les associer à la mise en œuvre des politiques qui les concernent, la mise en situation d’agir.

Quatrième priorité : investir pour des territoires plus solidaires

C’est sur les bassins de vie que les problèmes se posent, c’est sur les bassins de vie qu’on les traite le mieux. Bien sûr, il faut des politiques nationales mais il faut qu’elles se déclinent sur les territoires, par les acteurs des territoires. C’est là qu’on peut mobiliser les énergies et faire travailler les gens ensemble. Je préside le Fonds d’expérimentation territoriale contre le chômage de longue durée et je vois comment, dans les territoires, on est capable de mobiliser tous les acteurs, les associations, les collectivités locales, Pôle emploi, les entreprises, les artisans, tous réunis en comité local… Et on se moque un peu des étiquettes politiques à ce niveau-là ! Je vois l’efficacité que ça dégage et la capacité à résoudre les problèmes. Je vois aussi que les administrations, que l’on dit froides, unificatrices, dès lors qu’on les implique sur les problèmes des territoires, s’engagent. Je vois un dévouement formidable des fonctionnaires.

Un changement d’attitude est possible si on met tout le monde ensemble sur les problèmes concrets, sur les territoires, là où les choses sont à dimension humaine. Nouvelles formes d’emploi, de formation, initiatives dans l’économie sociale et solidaire, logement, maisons de soins… tout cela peut se décliner sur les territoires qui sont les bassins de vie. Si on veut traiter la question de l’intégration des migrants, c’est sur le plan territorial que l’on trouve les solutions. Cela devrait nous amener à réfléchir sur la notion de service public et à l’implantation des services publics sur les territoires. On ne pourra pas tout faire par internet et il n’est pas normal qu’il y ait des déserts médicaux. La question de la réimplantation de services publics sur les territoires va devenir cruciale.

Une société plus solidaire

Oui, nous considérons que la solidarité, non seulement ne coûte pas cher, mais qu’elle est un investissement car elle bénéficie à tous. Une société plus solidaire, plus égalitaire est une société plus démocratique car elle permet la participation de tous. C’est une société qui est plus résistante aux chocs car elle peut s’appuyer sur sa cohésion. C’est une société plus forte car elle est plus confiante en elle-même, plus ouverte. Tout le monde bénéficie de la solidarité. On a bien fait d’ajouter aux deux mots de liberté et égalité de notre devise républicaine, le mot fraternité car c’est la fraternité qui fait lien. »  
 
Tugdual Ruellan

Pour aller plus loin

Louis Gallois, grand patron engagé dans la solidarité
Louis Gallois a été élu président de la FNARS, devenue FAS, en 22 juin 2012. Il succédait à Nicole Maestracci, présidente depuis 2004.  Haut fonctionnaire et dirigeant d’entreprise, il a fait la plus grande partie de sa carrière dans l’administration puis dans l’aéronautique, à la présidence de la Snecma, de 1989 à 1992, puis de l’Aérospatiale de 1992 à 1996 et plus récemment, d’EADS qu’il a quittée le 31 mai 2012. Pendant dix ans à la tête de la SNCF entre 1996 et 2006, il a conduit le développement de l’entreprise de service public. Il a été nommé Commissaire général à l’investissement. En juillet 2016, il était élu président du Fonds d’expérimentation territoriale contre le chômage de longue durée (lire sur Histoires Ordinaires, article du 19 janvier 2017 ). Attaché au dialogue social durant toute sa carrière, il a souhaité s’engager plus fortement dans le domaine social pour « développer une vision moderne de la solidarité, la promouvoir dans l’ensemble de la société, en faire une priorité des politiques publiques ».
 
La Fédération des acteurs de la solidarité
La Fédération des acteurs de la solidarité est un réseau généraliste de lutte contre les exclusions. Elle promeut le travail social, ouvre des espaces d'échanges entre tous les acteurs du secteur social, et défend la participation des personnes en situation d’exclusion à la réflexion sur les politiques publiques qui les concernent. Elle regroupe 870 associations de solidarité et organismes qui vont vers et accueillent les plus démunis,  et gèrent près de 2 800 structures dont 800 CHRS, 900 ateliers et chantiers d’insertion, 75 000 places d’hébergement et de logement temporaire, 30 000 postes de travail en insertion, 12 000 places en centres d’accueil de demandeurs d’asile, plus de 15 000 intervenants sociaux, des milliers de bénévoles, 900 000 personnes en difficulté accueillies chaque année.
www.federationsolidarite.org .
 
La Fédération a présenté lors de son congrès national à Dijon ses propositions de réformes prioritaires. LIRE ICI.
 

L’association Saint-Benoit-Labre a 80 ans

Fondée par Yves Desbois en 1936, l’association Saint-Benoit-Labre fêtait son 80e anniversaire le 18 mai 2017 à Rennes. Une table-ronde, animée par Xavier Debontride, réunissait pour l’occasion, Louis Gallois, président de la Fédération des acteurs de la solidarité, Étienne Pinte, président du Conseil National des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale, Edmond Hervé, ancien ministre et maire de Rennes, Mgr d’Ornellas, archevêque de Rennes et Mohamed Loueslati, aumônier des prisons, en présence de Nathalie Appéré maire de Rennes et députée, Jean-Luc Chenut, président du Conseil départemental d'Ille-et-Vilaine.

Au-delà des missions de base, l’association a pour ambition de contribuer à mobiliser la population au service des plus démunis. Elle agit dans une perspective d’intérêt général dans le cadre de la protection de groupes sociaux défavorisés : universalité et égalité d’accès, adaptabilité, qualité, transparence, et participation des citoyens. Elle assure une mission d’accueil téléphonique, d’écoute et d’orientation de toute personne en situation de détresse dans le cadre de l’organisation du 115, antenne départementale du Service d’information d’accueil et d’orientation d’Ille-et-Vilaine (SIAO 35). Elle assure un hébergement d’urgence au CHU Monsieur Vincent , apporte une réponse d’hébergement temporaire et d’insertion en CHRS  aux personnes isolées rencontrant de graves difficultés de logement, de réinsertion sociale, économiques, familiales, de santé, dans le cadre du Plan national de lutte contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale. Elle propose un hébergement temporaire pour des jeunes en insertion, organise une offre alternative de logement pour des personnes en situation de grande exclusion.

Pour le président Jean de Legge, « notre société produit de plus en plus la pauvreté et devant l’ampleur et la diversité des phénomènes d’exclusion, il faut aider et soutenir les professionnels et développer de nouvelles approches. Notre histoire, l’esprit qui nous anime, la qualité professionnelle des équipes, la mobilisation renouvelée des bénévoles, notre insertion territoriale et partenariale sont les atouts qui doivent nous permettre de faire face à la diversité de la déshérence, à la multiplicité des formes de précarité et à l’accueil de migrants fuyant la guerre et l’extrême pauvreté. »
SITE : www.saint-benoit-labre.fr/




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Le billet de la semaine

​Le mal des soignants

Un mal ronge le milieu de la santé : la violence sur les jeunes en formation. Un nouveau diagnostic révèle même un aggravation chez les futurs infirmier.e.s. Ils se déclarent stressés (78%), épuisés psychologiquement (62%), usagers parfois de psychotropes (27%) et pas seulement à cause du poids des études ou de la précarité qui les oblige à bosser : ils se disent aussi victimes de discriminations (36,5%), de harcèlement (33,4%)... Le milieu n'a jamais été d'une grande douceur mais l'austérité injectée à haute dose depuis des années a mis les soignants eux-mêmes sous tension. Le mal frappe à tous les étages mais le principal c'est que les comptes de la Sécurité Sociale, eux, se portent mieux. 

Michel Rouger

21/09/2017

Nono



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