L'invité du mois

Investissement social : mieux préparer pour avoir moins à réparer

Interview de Bruno Palier, co-directeur du Laboratoire interdisciplinaire d'évaluation des politiques publiques et directeur de recherche du CNRS à Sciences Po


02/05/2016

Avec l’augmentation du taux de pauvreté, l’entrée massive des femmes sur le marché du travail ou le vieillissement de la population, de nouveaux besoins sociaux se sont développés au cours des dernières années. Notre système actuel de protection sociale est-il toujours adapté pour répondre à ces nouveaux besoins ? Bruno Palier, docteur en sciences politiques, développe « l’investissement social », comme nouvelle stratégie pour la France. Le but ? Minimiser les risques sociaux pour les individus et bâtir une nouvelle économie, fondée sur les savoirs et les qualifications : en finir avec cette opposition entre économique et social !





Cette interview mensuelle est réalisée en lien avec le Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale, le CNLE . Retrouvez ci-dessous, après l'article, les thèmes sur l'exclusion analysés par nos précédents invités.

Bruno Palier, co-directeur du Laboratoire interdisciplinaire d'évaluation des politiques publiques et directeur de recherche du CNRS à Sciences Po (photo : Serge Canasse).
Bruno Palier, co-directeur du Laboratoire interdisciplinaire d'évaluation des politiques publiques et directeur de recherche du CNRS à Sciences Po (photo : Serge Canasse).
Qu’est-ce que « l’investissement social » ?

Il s’agit d’une approche en matière de politique sociale un peu nouvelle, qui s’affirme depuis les dix dernières années, en Europe et ailleurs. Elle vise à dire que les politiques sociales sont plus efficaces si elles interviennent avant les difficultés plutôt qu’après. Il s’agit donc de privilégier le préventif pour avoir moins à faire de curatif mais il s’agit aussi de mieux préparer et accompagner les individus dans leur trajectoire professionnelle, leur parcours de vie de façon à moins avoir à réparer les difficultés rencontrées au cours de ces trajectoires. Avec la stratégie d’investissement social, il s’agit en même temps de stimuler la croissance et l’emploi à l’aide du système de protection sociale et de promouvoir une meilleure articulation des politiques publiques autour du parcours de chaque personne.
 
Comment mieux intervenir en amont ?

C’est notamment mieux aider les jeunes enfants à acquérir des compétences cognitives, cette capacité à apprendre. On sait que ces capacités s’acquièrent vers l’âge de 1 à 3 ans, car elles ne sont pas dans nos gênes : on apprend à apprendre par le jeu, l’échange, la lecture, les interactions avec les autres. C’est aussi les aider à acquérir des compétences non cognitives ou sociales, savoir et maîtriser les interactions avec les autres, comme la tolérance, le respect des règles, savoir dialoguer, échanger, apprendre de l’autre, apprendre à l’autre… Des compétences importantes pour être en harmonie en société mais aussi quand on cherche du travail.
 
Les inégalités se créent donc très tôt, dès la petite enfance…

Certains enfants sont stimulés en permanence, amenés à vivre très tôt des relations avec d’autres enfants, notamment en crèche. D’autres sont plus isolés, grandissant dans des milieux qui n’ont pas les mêmes compétences. L’écart se creuse et est de plus en plus difficile à rattraper lorsque l’enfant grandit. Cet écart se mesure par exemple par les différences du vocabulaire maîtrisé à 3 ans, qui est très différent selon le milieu social. Il y a là un enjeu social fort pour lutter contre la reproduction des inégalités en permettant à tous les jeunes enfants d’acquérir ces compétences cognitives et non cognitives. C’est leur offrir suffisamment de places en crèche, d’accompagnements d’assistantes maternelles bien formées… A une période où l’on ne parvient pas à réduire la pauvreté, où la pauvreté des enfants ne cesse de s’accroître, nous affirmons que bien sûr il est important de redistribuer l’argent pour que les enfants, leurs familles cessent de souffrir du manque de logement décent, de la pauvreté matérielle mais cela ne suffit pas : pour que ces personnes puissent s’en sortir, il faut plus que de l’argent. 

Un bouquet de prestations pour satisfaire les besoins

Que dit l’investissement social après la petite enfance ?

C’est de mettre en place un véritable accompagnement des personnes : il s’agit moins de donner des prestations spécifiques que d’accompagner les personnes dans leur trajectoire de vie au cours de laquelle les difficultés peuvent s’accumuler. C’est donc une approche en termes de parcours de vie et d’accompagnement que préconise l’investissement social. Notre système de protection sociale est aujourd’hui très cloisonné : chaque individu court de caisse en caisse pour régler ses problèmes de crèche, de chômage, de maladie, de prestations sociales et familiales… L’idée est donc de construire un système social qui se reconcentre sur les personnes et leur offre le bouquet de prestations nécessaires au moment où elles en ont besoin.
 
Quels sont ces moments nécessaires ?

C’est l’enfance, c’est aussi la jeunesse. Les jeunes, pauvres et même non pauvres, sont confrontés à de multiples galères pour trouver un logement, pour entrer sur le marché du travail, pour fonder un foyer. Notre système social les laisse compter sur leurs parents avec le risque de voir se reproduire encore les inégalités. Il y a à repenser notre système scolaire pour qu’il soit plus égalitaire, qu’il devienne un système de la réussite de tous et non pas une sélection des meilleurs. Ce sont aussi les femmes seules avec enfant, confrontées à d’importants risques de pauvreté et qui n’ont pas seulement besoin d’argent mais aussi d’un accompagnement de leur enfant lorsqu’elles cherchent un emploi ou lorsqu’elles travaillent, pour accéder à un logement… C’est aussi le besoin, tout au long de la vie, de formation : notre système français forme ceux qui sont déjà formés laissant démunis les chômeurs non qualifiés, qui sont souvent des demandeurs d’emploi de longue durée. C’est enfin repenser l’accompagnement des personnes en situation de handicap, des personnes dépendantes, des personnes âgées pour éviter que leur prise en charge ne relève que de leur famille, des femmes en particulier, qui doivent parfois quitter leur emploi pour accompagner un proche et donc interrompre leur carrière avec derrière, des pertes de droits sociaux notamment en matière de retraite.
 
L’idée est donc de travailler sur les causes de la pauvreté et pas seulement sur les conséquences…

C’est bien une approche qui se situe en amont, un accompagnement des individus dans leur trajectoire de vie. L’objectif vise à la fois le développement humain, personnel de chaque individu pour que chacun puisse élaborer ses propres choix et projets de vie, et que la collectivité mette en place les moyens nécessaires à leur réalisation.

Une série de séminaires pour une nouvelle stratégie

Investissement social ne suppose-t-il pas un « retour sur investissement ?

Effectivement, l’investissement est à la fois social et économique. Du côté social, il vise le bien-être des individus avec une réduction de la pauvreté, la possibilité de pouvoir réaliser ses projets, mener une carrière professionnelle qui corresponde à ses compétences et à ses désirs. Il vise une plus grande cohésion sociale avec moins d’exclusion et de fragmentation dans la société par une plus grande inclusion, notamment sur le marché du travail. Du côté économique, s’il y a plus forte inclusion sur le marché du travail, il y a baisse de certaines dépenses liées notamment au chômage et à la maladie, avec un surcroît de rentrée de cotisations sociales et d’impôt qui permet de financer l’ensemble des dépenses sociales. Il s’agit donc de mettre en place un cercle vertueux entre les aspirations des individus et le bien-être collectif mais aussi entre des dépenses sociales qui contribuent à l’emploi et à la croissance, et donc à la solvabilité des dépenses sociales. C’est éviter l’émergence de certains problèmes pour réduire les dépenses sociales qui leur sont liées et accroître les ressources en favorisant le travail de tous dans les meilleures conditions.
 
Comment demain rendre opérationnel ce cercle vertueux ?

Repenser nos systèmes mais pas en négatif ! Il faut penser hors des cases existantes, sortir de l’opposition entre les néo libéraux qui veulent couper le social et en face ceux qui ne veulent que défendre l’existant. On peut lancer une mutation de l’existant de façon à retrouver une dynamique positive. Pour penser la politique qui permette la mise en œuvre de cette nouvelle stratégie, nous lançons une série de séminaires, "L’investissement social : quelle stratégie pour la France ?", avec la Caisse nationale des allocations familiales (CNAF), la Direction générale de la Cohésion sociale (DGCS), la Fondation apprentis d’Auteuil, France stratégie (Commissariat général à la stratégie et à la prospective) et le Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques (LIEPP) Sciences-Po. Ensemble, nous verrons où en est la France par rapport à cet investissement social. Nous analyserons quelles sont les expériences menées en France qui vont dans ce sens et comment faire pour mettre en place de nouvelles politiques d’investissement social.

Interview réalisée par Tugdual Ruellan.

La problématique, le programme et tous les documents liés à ces séminaires est présenté sur ce site.
 

"La stratégie d'investissement social", une étude du CESE 

"La stratégie d’investissement social", étude menée par Bruno Palier pour la Section des affaires sociales et de la santé du Conseil économique, social et environnemental (CESE), a été publiée en mars 2014 au Journal officiel de la République française. L’investissement social vise à faire face aux évolutions des risques sociaux. Il cherche à situer l’intervention de la protection sociale le plus en amont possible afin de minimiser les risques sociaux et d’avoir moins à réparer si le risque survient. Cette stratégie permet notamment de répondre aux nouveaux besoins sociaux : la dépendance des personnes âgées ; les phénomènes d’exclusion du marché du travail, liés au manque de qualification ou aux difficultés pour concilier vie familiale et vie professionnelle (notamment pour s’occuper des enfants, des personnes handicapées ou des personnes âgées) ; l’absence de protection sociale adéquate pour les personnes ayant des parcours professionnels interrompus et/ou incomplets.
 
Cinq domaines pour agir
Les cinq domaines sur lesquels des progrès restent à faire sont l’accueil de la petite enfance ; l’investissement dans la jeunesse ; la conciliation de la vie professionnelle et de la vie familiale ; l’organisation d’une prévention en santé plus précoce et l’optimisation du parcours de soins ; l’amélioration de la gouvernance du système social. Sont également proposées différentes pistes de financement, comme l’obtention des gains d’efficacité du système existant ou la révision du système de prélèvement fiscal et social.
 
LIRE le résumé de l’étude du CESE

LIRE l’étude dans son intégralité
 
Dates des prochains séminaires
 
 
Bruno Palier, la réforme des systèmes de protection sociale
 
Docteur en science politique, agrégé de sciences sociales et ancien élève de l’école normale supérieure de Fontenay Saint Cloud, Bruno Palier est aujourd’hui co-directeur du Laboratoire interdisciplinaire d'évaluation des politiques publiques (LIEPP) et directeur de recherche du CNRS à Sciences Po (CEE). Il siège au Conseil économique, social et environnemental, à la Section des affaires sociales et de la santé en tant que personnalité associée. Ses travaux portent notamment sur les réformes des systèmes de protection sociale en France et en Europe. Bruno Palier conduit plusieurs projets de recherche sur les politiques d’investissement social, l’européanisation des réformes de la protection sociale et les dualisations sociales en Europe.
Il a été Guest Professor à l'Université de Stockholm au printemps 2009, Visiting Scholar à l’Université Northwestern au printemps 2007 et au Center for European Studies de l’Université Harvard en 2001, et Jean Monnet Fellow à l’Institut Universitaire Européen de Florence en 1998-1999. Il est aussi honorary Professor of Welfare State Reseach à l’université d’Odense, South Denmark. Entre 2005 et 2011, il a été le coordinateur scientifique du réseau d’excellence européen RECWOWE, impliquant 29 institutions de recherche, 190 chercheurs de 19 pays européens. Il a organisé entre 1994 et 1998 le programme de comparaison des systèmes de protection sociale en Europe de la MIRE pour le ministère de l’Emploi et de la solidarité. Il a été membre du comité de gestion du programme européen Cost A15 : « reforming social protection systems in Europe ». En 2002, il reçoit le Prix de l’Ecole nationale supérieure de la Sécurité sociale pour son ouvrage « Gouverner la Sécurité sociale » (Paris, PUF, 2002). En 2015, il publie « La réforme des systèmes de santé » (Que sais-je ? 7e ed. Paris, Presses Universitaires de France).
 
Il est aussi l’auteur de nombreuses publications.
 
 




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​Peste moderne

Pas de pesticide pour elle. Apparue en Occident par un mélange de productivisme et d'argent fou, devenue rapidement un fléau planétaire, la pac, la peste agrochimique, est d'autant plus redoutable qu'elle a, avant d'empoisonner les agriculteurs et ouvriers qui la côtoient ou contaminer la chaîne alimentaire de la terre à l'assiette, infecté gravement les esprits. Pour les paysans qu'elle a sortis de la misère il y a un demi-siècle, elle reste une croyance exploitée sans vergogne par des prêcheurs mercantiles qui les poussent à surproduire avec l'appui de la FNSEA, cet étrange syndicat qui détruit ses propres adhérents, et celui de l'Union européenne qui s'est toujours couchée jusqu'ici devant le monstre Bayer-Monsanto et autres  empoisonneurs. Contre la peste agrochimique et les multiples maux des industries cyniques, un seul traitement : une double dose massive de mouvement citoyen et de courage politique. Il en existe des stocks inemployés.

Michel Rouger

19/10/2017

Nono