25/06/2014

Les bâtisseurs résistants de la vallée de l'Ourika


Face à toutes les murailles féodales qui se dressent devant eux, de nombreux Marocains s'inventent ensemble, au quotidien, des lendemains meilleurs. Ainsi dans la vallée de l'Ourika, près de Marrakech, connue pour la richesse de sa vie associative autant que pour sa beauté. Abdelali, Abdesslem, Djamila... y soulèvent des montagnes.


Avec l'internat, jusqu'à 148 adolescentes des villages peuvent aller au collège.
Un jour de 1999, cheminant en son royaume, le jeune roi Mohamed VI, 36 ans à l'époque et tout récemment couronné, aperçu une bâtisse dans la vallée de l'Ourika. « Qu'est-ce ? », demanda-t-il. Les ministres partirent se renseigner et réapparurent : « Un internat pour les collégiennes des villages, Majesté. » Cela plut au roi. Il délia les cordons de sa bourse ; les notables du coin, jusqu'alors hostiles, l'imitèrent, puis tout le monde se retrouva pour une inauguration royale.
 
Ainsi va la vie au Royaume du Maroc. Tout avait commencé trois ans plus tôt dans l'anonymat et l'indifférence totale des autorités. « Nous voulions faire quelque chose pour les habitants de la vallée, raconte Abdelali Atif, prof de son état, en parcourant l'internat aux murs protecteurs. En mars 1996, avec Bernard, un ami prêtre, nous avons créé une association, nous étions cinq-six. Notre idée était que le développement viendrait des femmes et qu'il fallait, pour cela, résoudre deux problèmes : l'accès à l'école et le problème de l'eau. »

La petite équipe crée alors l'Association de bienfaisance et de développement du bassin de l’Ourika (ABDBO). Elle loue un petit local. Bernard part à Rabat sonner aux portes des ambassades et décroche une aide japonaise. Parallèlement, Abdelali et ses amis s'entendent avec le président de la commune pour convaincre les villageois de céder un terrain. Ainsi, l'accès des filles au collège sera la première œuvre.

« Je devais abandonner l'école »

Djamila : d'interne à directrice
 Les murs grimpent, construits avec les pierres et les mains des environs. À la rentrée 1998, les premières internes arrivent, accédant au collège public installé tout à côté. En 1999, quand le roi passe, il est accueilli entre autres – une photo à l'entrée en témoigne – par  une jeune adolescente aujourd'hui reine en son village d' Ait Lkak , à 30 km de là, dans la montagne : Djamila Boussetta.

« Je devais abandonner l'école, explique-t-elle, mais mon père a entendu parler du centre et a appelé. » La jeune villageoise se retrouve rapidement 1ʳᵉ de sa classe. Elle poursuit jusqu'au Bac S, puis s'oriente vers la communication. Et aujourd'hui, elle est là, discutant au réfectoire : depuis trois ans, c'est elle la directrice. 

Djamila gère tout : l'administratif, la cuisine, la discipline... Un travail difficile, nuit et jour. L'établissement peut accueillir jusqu'à 148 filles de 10 à 13 ans, en priorité celles qui vivent à plus de 10 km de là. Pour les encadrer, il n'y a que cinq personnes. Le passage du roi, c'était il y a quinze ans... Des aides étrangères financent une partie de l'équipement, les communes contribuent au fonctionnement mais l'argent manque toujours. Les familles apportent 100 dirhams (9 €) par trimestre mais certaines ne peuvent pas : l'internat fait appel alors à des donateurs.

Les collégiennes n'étaient pas là quand nous sommes passés. L'internat était d'un calme inhabituel. Nous avons parcouru la bibliothèque, l'espace informatique avec une dizaine d'ordinateurs (à changer bientôt...), la crèche aussi qui accueille des petits du coin. De la terrasse, on devinait les villages, au loin. Quelque part, il y avait Igroufla et sur la piste, avec son mobile et sa mobylette, Abdesslem Irgui, l'homme par qui l'eau arrive aujourd'hui dans les maisons. L'eau, la seconde priorité pour l'émancipation des villageoises. 

Tous les hommes des villages

Abdesslem a mobilisé les villageois pour installer ensemble l'eau courante
Abdesslem a quitté sa boutique pour nous rejoindre près de la pompe. « J'ai d'abord fait une association, a-t-il résumé. On a mis deux ans à chercher comment faire le projet. Un ingénieur de Rabat a fait l'étude. Sur un terrain vide, on a creusé un puits et trouvé de l'eau à 60 m. J'ai réuni tous les hommes, pendant six mois on a rassemblé les matériaux pour contruire le château d'eau, on a amené le sable là-haut à dos d'âne,  les hommes qui ne travaillaient pas payaient quelqu'un pour le faire »

Le chantier a mobilisé les hommes de six douars (villages). Le château apparaît dans les hauteurs, empli de 185 tonnes de la précieuse eau qui court dans les tuyaux et coule aux robinets de 350 familles. Le projet a été mené à bien par les dons et pour moitié par le travail des villageois qui n'en auront jamais fini avec l'entretien, les pompes surtout, jamais fini avec une eau aussi précieuse que destructrice.

Un centre de ressources pour les associations

Une piste étroite et dangereuse mène au douar ou Abdesslem est né et où vivent encore cinquante familles : il y a cinq ans, une eau en furie a surgi et emporté les ponts au fond de l'oued encaissé. Il faudra reconstruire. L'eau courante a libéré en partie les villageoises et Rhabia, l'épouse d'Abdesslem, prévoit maintenant de créer un atelier de tissage, avec une crèche, mais le développement, dans la vallée de l'Ourika, est toujours fragile.
 
Alors, l'ABDBO a décidé de travailler plus en profondeur. Un centre de formation est en projet près de l'internat des collégiennes. Le plan est sur la table : il y aura quatre-vingt chambres pour les stagiaires, trois studios pour les encadrants, une salle des trois-cents places... « Nous voulons donner des outils aux quelque 150 associations de la région », indique Abdelali Atif. Dans la vallée de l'Ourika, chaque commune a ses associations pour le foot, l'eau, la culture... La société marocaine est fort vivante ! Mais elle n'en tire guère les bénéfices…

Michel Rouger
(Photos Nicolas Rouger-Divet)



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