Citoyenneté / Libertés

La journaliste Manon Loizeau, porte-voix des résistants iraniens


15/06/2011

Dans un film exceptionnel, fort notamment des images et paroles clandestines recueillies par d'héroïques Iraniennes-reporters, la journaliste Manon Loizeau a soulevé, le 14 juin sur Arte, la chape de plomb du régime islamiste. La Tchétchénie, l'Iran... : où s'enracine donc, chez Manon Loizeau, ce combat permanent contre la répression, avec les résistants ?




La journaliste Manon Loizeau, porte-voix des résistants iraniens
Samedi matin 11 juin, Saint-Malo. Un public enthousiaste ovationne, debout, Manon Loizeau. Son film "Chroniques d'un Iran interdit", programmé en avant-première, vient de créer l' évènement au Festival Étonnants Voyageurs. Le lendemain, à une terrasse, devant un café,  Manon Loizeau savoure encore. Elle est heureuse pour eux, là-bas.
 
Manon Loizeau, 42 ans et déjà près de vingt ans de journalisme au plus près des populations luttant pour la liberté. En Russie et Tchétchénie d'abord, en Iran depuis deux ans. Comment expliquer cela ? « C'est un engagement humain », dit-elle simplement ; « Ce qui m'intéresse, c'est vraiment la rencontre, les gens, je fais ce métier pour cela. »

Manon Loizeau, dès le berceau,  était promise à de larges horizons. « Trimballée, enfant, entre deux cultures  » - une mère anglaise, un père français - elle a pu regarder aussi à l'Est :  une grand-mère mariée à un russe…  Le russe sera sa troisième langue et sa destinée.  
 
« Je suis allée en Russie, à 13 ans, en voyage scolaire. C'était un pays interdit, je savais que je ne pourrais peut-être pas revenir. J'ai décrété que je voulais vivre en Union Soviétique : j'étais à l'aéroport de Moscou, je me suis cachée... »  Plus tard, à la fin de ses études à Sciences Po Paris, elle grimpera dans le Transsibérien pour un voyage de trois semaines. « Je disais chaque semaine à mes parents que je rentrais : je suis restée un an et demi. »


Avec les enfants handicapés de Serguei

C'est donc presque naturellement qu'à 22 ans Manon Loizeau se retrouve correspondante du Monde et de la BBC dans une Russie en plein chambardement.  « Les années 90 ont été des années incroyables, la première période d'ouverture de l'Histoire, le rêve d'une génération. Pendant dix  ans, on a rêvé ensemble, c'était l'anarchie mais il y avait l'espoir. »

Multipliant les rencontres, elle croise un jour un pianiste, père d'une petite fille trisomique. Il se bat contre les mouroirs où sont alors encore  parqués les enfants handicapés. Manon Loizeau se déguise deux semaines en infirmière, s'occupe des enfants avec lui. Ce sera son premier reportage pour la télévision.
 
« C'était bouleversant. Il jouait du pipeau pour leur recréer des sensations. Tous les enfants allaient vers lui comme vers le joueur de flûte de Hamelin.  » « Le sourire retrouvé des enfants de Serguei » a été vendu dans trente cinq pays et a permis de sauver huit-cents enfants. « C'est une histoire qui m'habite encore. Après, j'ai toujours fait des histoires, filmé des hommes et des femmes d'exception, en résistance ou en lutte contre un système. »
 
Parallèlement, il y a eu aussi la Tchétchénie puis l'arrivée de Poutine. La tragédie et les esprits qui se referment. Manon Loizeau, clandestine en Tchétchénie, liée à tous ceux qui luttent de part et d'autre pour la liberté, perd des amis, en gardent d'autres, héros souvent, dont la journaliste Anna Politkovskaïa assassinée en 2006


La journaliste Manon Loizeau, porte-voix des résistants iraniens

Jafar Panahi : « Une rencontre bouleversante »

« Il y a deux ans, j'ai décidé de faire une pause. Je venais de faire le film sur Anna et sur les assassinats politiques sous Poutine. Je me rendais compte que tous les gens dont je parlais dans ce film étaient des gens qui m'avaient fait aimer ce pays. Je me suis dit que j'allais devenir soit cynique soit amère, je ne voulais pas, j'aime trop ce pays. »
 
Il se trouve qu'ARTE lui propose alors une soirée Iran. Pour  « se reposer de la Russie », Manon Loizeau file en Iran. Elle y arrive en janvier 2009 et rencontre Jafar Panahi, le grand cinéaste pourchassé par le régime, actuellement emprisonné. « Une rencontre absolument bouleversante. »

Ne jamais accepter un refus

Manon Loizeau rencontre aussi des jeunes musiciens underground, des rappeurs. Elle retourne en juin pour en faire un sujet. « Ils étaient tous dans la rue ! » Un autre moment historique la rattrape. Elle couvre la révolution verte et la riposte du pouvoir au plus près des manifestants puis elle rentre. Sans pouvoir revenir, comme tous les journalistes occidentaux. Mais elle n'a jamais oublié une leçon apprise à la BBC:
 
« Never take "no" for an answer, ne jamais prendre "non" pour une réponse. Quand on me dit "non", je dois contourner le "non". La Tchétchénie m'a aussi appris cela : en Russie, la première chose qu'on vous dit, c'est "niet"… » Pour l'Iran, Manon Loizeau a donc aussi relevé le défi. Ainsi est née une aventure de deux ans, humainement énorme, et le film d'aujourd'hui. 
 
"J'ai proposé à ARTE de faire un film de 80 minutes sans aller dans le pays. Tout le monde s'est engouffré dans le projet sans se poser de questions. Une chaîne qui dit "on prendra le temps qu'il faut", qui est prête à lâcher dix caméras, c'était magique. "
 

La journaliste Manon Loizeau, porte-voix des résistants iraniens

Dix petites caméras clandestines

Manon Loizeau a beaucoup de contacts là-bas.  Son reportage de 2009 a beaucoup circulé, en anglais, sur la chaîne Al Jazeera. « Je me suis retrouvé avec des centaines de contacts d'Iraniens sur facebook. » 
 
« Des jeunes m'ont raconté qu'au début ils avaient peur puis qu' ils ont pris l'habitude de se réunir pour visionner le film, il leur donnait du courage pour repartir aux manifs.  Des Iraniennes me disaient "merci, voilà ce qui se passe dans notre fac." et elles m'envoyaient des images. C'est d'ailleurs comme cela qu'est née l'idée du film : Il devait s'appeler "lettres d'Iran." »
 
Pour contourner le non iranien, Manon Loizeau envoie dix petites caméras clandestinement. Des volontaires, des femmes, s'en saisissent. « Il y a aussi un vrai mouvement féministe en Iran. Elles se battent pour leurs droits. Elles ont une grande force, elles n'ont plus rien à perdre. » Trois parviendront à déjouer la surveillance et à transmettre les images.
 

« J'avais très peur pour elles »

« J'avais très peur pour elles. Je suis restée quatre mois sans nouvelles de celle qui a filmé les scènes du début. J'ai dit "on arrête". C'était trop risqué.  Le risque ne vaut pas une image. Les filles qui ont filmé les mères au cimetière, ont pris un risque inouï." Je me suis toujours dit : " s'il arrive quelque chose à quelqu'un qui m'a aidé ou a témoigné, j'arrête tout de suite." » « Là, le risque était partagé,  poursuit Manon Loizeau ;  elles aussi avaient envie de le faire. Je les freinais mais elle me disaient "demain, il y a une manif..." Quand on est dedans, on ne se rend plus compte du danger. »
 
La force du film tient à ce que nous avons pu tourner de l'intérieur. J'ai été amenée à travailler avec des journalistes citoyens. Ils sont iraniens, ils ont plus de légitimité que moi. Pour nous journalistes et réalisateurs, cela ouvre un nouveau champ des possibles, une autre manière de faire du documentaire. Je trouve cela intéressant. 
 
« Je n'étais même pas frustrée. Vu la force de ce qu'elles ont ramené, le fait d'être toujours là pour les guider, j'ai l'impression d'avoir fait le voyage avec elles. La mère de Sorhad, j'ai l'impression de la connaître, ce salon de beauté, j'ai l'impression d'y avoir été.  »

La journaliste Manon Loizeau, porte-voix des résistants iraniens

Des clés USB sous les robes

Ici, là-bas, elles se sont confortées finalement les unes les autres. « "On est toutes inconscientes mais on va y arriver".  » Manon Loizeau a souvent pensé à la Tchétchénie : « Je me retrouvais dans cette nécessité que l'on ressent de témoigner pour son peuple, cela m'était familier.  » Jusqu'au bout : quand elles ont passé les clés USB cachées sous les robes, elle s'est revue passant la frontière tchétchène avec ses cassettes sous la jupe…
 
Dans le film, la résistance iranienne apparaît aussi dans les images saisies sur Youtube, des images enrichies, confortées par des témoignages directs recueillies par Skype.  « Pendant les deux ans, beaucoup d'Iraniens et Iraniennes sont venues décrypter les mots, savoir d'où venaient les images de Youtube, m'aider à ne pas faire d'erreurs. Cela a été un gros boulot, mais là aussi plein de belles rencontres. »

Et puis, il y a la voix des Iraniens recueillie à Paris et à Londres. Celle, surtout, d'Ibrahim, témoignant de ses tortures. « On a eu quatre heures d'interview,  l'interprète ne pouvait pas traduire, elle pleurait. Ibrahim a eu du mal, on faisait des pauses tous les quarts d'heure. Le témoignage d'Ibrahim m'a rappelé les images de Tchétchénie. On n'est jamais armé contre cela.  » 

« On descend dans la rue, pense à nous ! »

« Mais Ibrahim parle avec beaucoup de dignité, il ne veut pas nous attirer dans l'affect ; j'ai laissé ses silences, parce que ses silences ne sont pas  pas larmoyants. Les récits de tortures, c'est très difficile à recueillir. Je me sens voyeuse si je m'attarde. Chez lui, il y a une vraie force. On voit la réminiscence dans ses yeux. Je voulais laisser cela pour que nous aussi nous le vivions.  »
 
Entreprise réussie, de bout en bout. Le film brise l'oubli, les résistants revivent désormais à côté de ceux du printemps arabe. L'accueil réservé au film en témoigne et cela touche Manon Loizeau. « Cela me bouleverse, on a réussi à faire un film à la hauteur des risques et du courage que les femmes ont eu. »

On y revient toujours. Aux femmes, aux étudiants, au résistants qui restent au contact par des conversations codées.  « Je reçois des messages "On descend dans la rue, pense à nous ! "  J'ai plein de surnoms. Pendant la réalisation du film, on enfilait les métaphores, je ne savais ce qu'elles faisaient exactement mais elles étaient en vie.  On parlait de mode, de foot, une manière déguisée de savoir s'il n'y avait pas de risques, si tout se passait bien, combien il y avait de monde à la manif. On a sans doute eu des fous-rires au même moment ! » 

« Cela vient du peuple. On ne reviendra pas en arrière »

A cause de cela, Manon Loizeau est en sûre :  « Les dictatures ne seront plus jamais les mêmes. On saura toujours ce qui se passe. Cela vient du peuple. On ne reviendra pas en arrière. Les images sortiront très vite et si on ne peut pas se déplacer, cela n'empêche pas de raconter. »
 
Dans l'immédiat, faute de pouvoir retourner en Iran de sitôt, Manon Loizeau aimerait « que le film se vende partout ; je n'ai qu'une envie :  que les Iraniens le piratent et le voient ; on a pris des précautions, les gens sont masqués.» Et  puis un jour viendra bien où le régime changera, où elle pourra aller rencontrer tous ces gens avec qui s'est créé « un lien très fort, une amitié à distance »
 
Michel Rouger



« Chroniques d'un Iran interdit »,  de Manon Loizeau


Pour prolonger, sur l'Iran

La mort du journaliste Reza Hoda Saber

La condamnation du blogueur Hossein Derakhshsan

La campagne d'Amnesty pour la militante des Droits Humains Maryam Bahreman

La condamnation de l'avocate Nasrin Sotoudeh






1.Posté par salah souai marzougui le 07/02/2012 10:06
la vie de jaafer l iranien on a eu la meme .........................

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Etouffant le ramdam, le Président a remballé le statut de Première Dame promis à sa mariée lors de sa chevauchée printanière vers le pouvoir. Brigitte (qui n'a d'ailleurs jamais prétendu au rôle d'un Philip d'Edimbourg, le grand consort anglais) va seulement voir sa Maison étoffée, plus de gens, un super standard peut-être. Pour un emploi familial, tapez 1. Un voisin bruyant, tapez 2. Un chat perdu, tapez 3. Etc. Mais pourquoi donc une Première Dame ? En Allemagne, l'époux d'Angela Merkel cultive un anonymat farouche : le rôle, il est vrai, n'est pas fait pour les hommes. Concrètement, la République n'a-t-elle pas ses médiateurs, ses serviteurs ? Pourquoi les Français, pour réveiller une administration parfois ensommeillée, devraient-ils compter sur l'oreiller de la Moitié ? En fait, il y a là, bien sûr, plus qu'un service rendu. Un symbole. Celui d'un peuple de sujets plus que de citoyens.

Michel Rouger

09/08/2017

Nono



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