Citoyenneté / Libertés

Gabrielle, la Pirate, ôte son masque


20/03/2014

Gabrielle, franco-allemande de 29 ans, fait partie de l'antenne Bretagne du Parti Pirate actif dans une cinquantaine de pays. Ses interrogations l'ont menée à s'engager auprès de ce curieux parti politique, après le Printemps Arabe qu'elle a vécu de près.




I Un bus bondé à 18h à Rennes. À l'arrêt, une femme saute dans le bus. Elle suspend aux poignées de petites publicités aux couleurs de la société de transports. Les portes se referment, elle bondit sur le trottoir. Les publicités sont des parodies qui dénoncent les caméras de surveillance. Annoncent une prochaine réunion du Parti Pirate. Et la jeune femme ? C'est Gabrielle.

L'anonymat, dans la mesure du possible.
L'anonymat, dans la mesure du possible.

Être entièrement d'accord avec son parti, c'est absurde

Gabrielle n'est pas du genre à se raconter. Par salves de rires et de grands gestes, elle sélectionne avec parcimonie ce qu'elle veut bien livrer de son parcours. Elle tait son nom de famille. Se cache derrière des phrases bien construites. Franco-allemande, elle a fait cinq années de Sciences Politiques, entre Rennes et une petite ville d'Allemagne. La politique ? Elle s'y intéresse mais refuse de s'engager, par allergie à tout ce qu'elle appelle « discipline de parti » : « Devoir être forcément d'accord avec son parti sous prétexte que c'est son parti, j'ai toujours trouvé que c'était complètement absurde. »

C'est en Allemagne, en 2010, que Gabrielle découvre le Parti Pirate. La jeune fille est happée par ce qui y est présenté : « Il y avait des thématiques qui n'étaient jamais évoquées, comme la question de la protection de la vie privée, tout ce qui est repenser la démocratie pour permettre aux citoyens de s'impliquer davantage. » Mais ne s'engage pas puisqu'elle part dans la coopération internationale.

Le Printemps Arabe comme déclic

Début 2011, Gabrielle se retrouve dans un pays en pleine mutation, au cœur du Printemps Arabe. Elle prend la mesure de possibilités de changement quand les citoyens s'engagent pour ce qu'ils croient. Elle vit ce soulèvement de plein fouet : « Là-bas, ce qui m'a marquée, c'est tout le développement d'une transition démocratique. » Elle voit le Parti Pirate très actif : un de ses membres devient ministre du gouvernement d'intérim tunisien, Slim Amamou.

Ce combat pour la démocratie l'interpelle : « Une dictature est un système dans lequel des clans s'engraissent sur la majorité de la population. La démocratie a donc une importance politique mais aussi économique. C'est le seul moyen d'avoir une redistribution un peu plus juste. » Elle se rend compte de la difficulté de se faire entendre pour les jeunes du pays, entre la censure ou la prison. De cette énergie, elle tire un éclairage : « Je me suis dit qu'en Europe, on a le pouvoir de s'engager dans la vie politique. Même s'il y a des freins. Ce n'est pas forcément évident, mais on a cette chance-là. »

« D'un coup, la section s'est réveillée. »
« D'un coup, la section s'est réveillée. »

Candidate aux législatives

Revenue à Rennes pour se « poser », elle écrit au Parti Pirate France : « Il y avait une liste de discussion mais au niveau de la Bretagne, il ne se passait pas grand-chose ». Se retrouve-t-elle seule entourée de pirates barbus ? Gabrielle reconnaît : « C'est vrai que les filles ont tendance à moins s'engager en politique. Je ne sais pas pourquoi. Une appréhension, peut-être. C'est l'engagement politique en général qui pose problème parce que tous les partis en sont là ! »


Les rires brefs de Gabrielle contrastent avec sa voix calme : « Beaucoup pensent que si on n'est pas un professionnel dédié à la politique, on n'est pas compétent. C'est un procès d'incompétence qui est fait aux citoyens ! Tout citoyen peut s'engager dans la vie politique, sinon, je ne vois pas pourquoi on organiserait des élections. Il suffirait d'organiser un concours de la fonction publique et voilà ! »

En 2012, c'est une femme qui va faire bouger le Parti Pirate en Bretagne. Gabrielle sourit : « Une des pirates, Marie-Cécile Jacq, lance un appel " voilà, j'aimerais bien m'engager dans les élections législatives : qui vient ? " D'un coup, la section s'est réveillée. » Gabrielle devient sa suppléante, elles feront 0,35 % des voix pour la 5ème circonscription du Finistère.

Résultats du Parti Pirate français aux législatives de 2012

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Les pirates qui veulent être piratés

Pour les municipales de mars 2014, les antennes locales (Rennes, Paris, Toulouse) s'allient parfois avec d'autres partis ayant des « points communs ». C'est le paradoxe du pirate de l'ère internet : si la protection de la vie privée est importante, le Parti Pirate se veut en libre accès, comme le dit son slogan : « Nos idées vous plaisent ? Piratez-les ! ». Gabrielle s'exclame, en grand rire franc : « Si les autres partis politiques décident de reprendre nos idées, tant mieux, qu'ils y aillent à fond ! On n'a pas vocation à prendre le pouvoir à tout prix, on veut voir nos idées et ce qu'on défend être mis en place. C'est plus pragmatique. »

Gabrielle, la Pirate, ôte son masque

Vive la démocratie liquide !

Pas de hiérarchie, pas de programme rigide, tout se règle à coups de discussions entre pirates (ils se désignent comme tels), sur des logiciels libres en réseau, des Etherpad. Attablés devant écrans ou non, les pirates remplissent leurs pintes de « démocratie liquide ». Le concept est allemand : Les pirates co-écrivent, discutent et votent des textes d'orientation. Un détail ? La procuration est possible, sur des domaines séparés. Chaque pirate peut charger tel ou telle pirate de voter dans tel ou tel domaine (économie, politique familiale...). Tout le monde peut suivre les évolutions du texte et en cas de désaccord avec des modifications, peut retirer sa procuration. Sinon, au moment du vote, la voix compte pour deux.

Gabrielle, la Pirate, ôte son masque

En Allemagne, la protection de la vie privée est une ancienne question »

Gabrielle se veut anonyme. Quand les questions pleuvent, ses réponses sont vagues. Sur sa vie privée, la jeune femme de 29 ans tient bon la barre et tient bon le vent. C'est d'ailleurs le cœur de son combat, du combat face aux caméras de surveillance, aux données récoltées, revendues... Une réaction face aux nouvelles technologies ? La Franco-Allemande sait de quoi elle parle : « En Allemagne, notamment à l'Est, c'est une ancienne question. Nous y sommes sensibles parce qu'il y a eu tout un État totalitaire qui s'est créé et développé autour du non-respect de la protection de la vie privée. » C'est donc tout naturel qu'il y ait eu un tollé à la révélation des écoutes de la NSA. Elle reste encore stupéfaite de l'inertie, côté français : « On entend : " On ne peut rien y faire et puis, on n'a rien à cacher ! " ». Chez les pirates, le trésor est sur la carte mère.

Polémique sur les partis " anti-système "

Le Parti Pirate vogue, sans se choisir tribord ou bâbord dans le paysage politique : « Le soutien de la culture, le partage du savoir, ce sont des valeurs de droite ou de gauche ? » sourit Gabrielle. Les membres du Parti Pirate restent tout de même prudents : « Il y a toute une polémique sur les partis " anti-système ". Certains essaient de nous récupérer, de nous infiltrer et clairement, on n'a rien à voir avec l'extrême droite ! »

Gabrielle, la Pirate, ôte son masque
Ce parti, au nom provocateur, fait souvent sourire lors de tractages au marché. Néanmoins, à la faveur des scandales (Snowden, Assange, Manning, NSA...), les drapeaux violets au grand P se hissent et haut : fin mars, à Bruxelles, le Parti Pirate Européen se lance pour les élections européennes de 2014.

Gabrielle pointe son doigt sur la table, tapote comme pour donner écho à ses mots. Plus de rires en cascades. Elle insiste : « On n'est pas dans une logique d'exclusion de l'autre. À l'insécurité, on répond par l'emploi et la présence humaine plutôt que par une caméra. »

Violette Goarant


Pour aller plus loin

- Le Parti Pirate, né en Suède en 2006, est actif (officiellement ou non) dans une cinquantaine de pays

- Le programme du Parti Pirate France et ses «  mesures facultatives »

- Le site La Quadrature du Net (co-fondé par Jérémie Zimmerman)

- L'intervention de Jérémie Zimmerman dans l'émission 3D Journal du 9 février 2014

- L'émission 14h42 sur Arrêt sur Images, présentée par Jean-Marc Manach





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​Peste moderne

Pas de pesticide pour elle. Apparue en Occident par un mélange de productivisme et d'argent fou, devenue rapidement un fléau planétaire, la pac, la peste agrochimique, est d'autant plus redoutable qu'elle a, avant d'empoisonner les agriculteurs et ouvriers qui la côtoient ou contaminer la chaîne alimentaire de la terre à l'assiette, infecté gravement les esprits. Pour les paysans qu'elle a sortis de la misère il y a un demi-siècle, elle reste une croyance exploitée sans vergogne par des prêcheurs mercantiles qui les poussent à surproduire avec l'appui de la FNSEA, cet étrange syndicat qui détruit ses propres adhérents, et celui de l'Union européenne qui s'est toujours couchée jusqu'ici devant le monstre Bayer-Monsanto et autres  empoisonneurs. Contre la peste agrochimique et les multiples maux des industries cyniques, un seul traitement : une double dose massive de mouvement citoyen et de courage politique. Il en existe des stocks inemployés.

Michel Rouger

19/10/2017

Nono